Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

De l’implicite à l’explicite : autorité et argumentation

Thị Thu Hà NGÔ

Enseignante de français langue étrangère
Bit Schulungscenter Graz (Autriche)
ensl_ha@yahoo.fr

Résumé

Selon les modèles courants de l’argumentation, l’activité argumentative se caractérise par une confrontation entre locuteurs. Cette forme d’interaction, très répandue en français, n’est pas un modèle unique et incontournable. Il existe en effet une activité argumentative complexe, faite de microajustements. Savoir argumenter, ce n’est donc pas seulement savoir affronter l’autre, c’est aussi savoir adapter pas à pas son discours afin d’atteindre un consensus plus solide et mieux fondé. Cette perception peut être illustrée à partir de l’analyse d’une interaction issue d’un film télévisé intitulé « Loi de vie » (en vietnamien : Luật đời). L’analyse d’un extrait de ce film montre que l’implicite du discours est intrinsèque à l’argumentation des Vietnamiens et que le respect de l’autorité ne constitue pas un frein à l’argumentation, contrairement aux représentations communes.

With regard to the aspect of argumentation, existing models commonly focus on the confrontational nature of argumentative activity. In this author’s opinion, these models are not unique and indispensable, despite their popularity in French. In fact, more sophisticated argumentative activities exist resulting from fine adjustments. Knowing how to argue can not only be understood as ability of confronting one’s opponent, it also involves an interactive adaption of the opponent’s argument in order to obtain a fundamental consensus. This perception is justified through the analysis of conversations extracted from a television film entitled “Law of life” (in Vietnamese: Luật đời). The analysis shows that the implicit speech is a typical characteristic of argumentation in Vietnamese. Furthermore, in contrast to Vietnamese customs where hierarchical society levels are strictly adhered to, authority does not seem to restrain the argumentation between opponents from different levels of society.

Mots-clés

argumentation, autorité, discours, implicite, interaction argumentation, authority, discourse, implicit, interaction

1.  Introduction

Nous partons du constat que l’échange conversationnel est, chez les Vietnamiens, fondé sur l’évitement des oppositions directes et la recherche du consensus. Pour illustrer notre propos, nous allons présenter dans les lignes suivantes quelques points essentiels que nous avons notés lors de notre étude comparative des débats vietnamiens et français (Ngo 2011 : 337-349).

Du point de vue de la prise de parole, notre étude montre que les débatteurs vietnamiens respectent rigoureusement la règle de l’alternance des tours : une seule personne parle à la fois. Ils attendent poliment et patiemment leur tour distribué par l’animateur du débat, même lorsqu’un autre locuteur a abandonné son tour. Autrement dit, les tours de parole se succèdent sans empiéter les uns sur les autres. Ce comportement se révèle bien différent de celui des Français, pour qui l’interruption et l’intrusion seraient des pratiques quasi structurelles des débats. Dans la culture française, dans le cadre d’un débat, même si les tours sont alloués par un modérateur, ce dernier a parfois du mal à rappeler les participants à l’ordre :

Pour la clarté, l’un après l’autre, s’il vous plaît !

Je marque une pause [les deux débatteurs continuent à parler] une pause dans ce débat […] Je voudrais qu’on soit extrêmement concrets, vous demandant l’un et l’autre une proposition pratique pour les élèves, pour les parents et pour les enseignants qui nous écoutent.[1]

Dans une certaine mesure, la violation du système des tours est interprétable comme une particularité des débats français.

Du point de vue de la prise de position, les Français auraient tendance à manifester explicitement leur point de vue et à être entièrement prêts à s’engager dans une confrontation d’idées. Les Vietnamiens, quant à eux, tendent à éviter les confrontations même dans les conversations quotidiennes et dans les débats, situations publiques où l’acte de menacer la face de l’autre est censé fragiliser l’équilibre conversationnel. Ainsi, le débatteur « conduit » presque toujours, en apparence, son discours dans la même orientation argumentative que son partenaire. La recherche du consensus se trouve fréquemment au début des interventions du Vietnamien bien que ce dernier, dans la suite de son énonciation, rejette tout ce avec quoi il avait dit être d’accord :

Tout d’abord, je voudrais affirmer que je suis entièrement d’accord avec l’option de développement industriel de l’exploitation de la bauxite et de la fabrication de l’aluminium. Mais, après la lecture du rapport du gouvernement, je ne pense pas pouvoir répondre aux trois questions soulevées actuellement par l’opinion publique. Ce sont respectivement l’efficacité économique, l’impact écologique et social et la défense nationale.[2]

Autre point intéressant à relever : les Vietnamiens, lorsqu’ils argumentent en langue maternelle, sollicitent peu les expressions manifestant explicitement une prise de position opposée telles que « Tôi không đồng ý » (Je ne suis pas d’accord), « Anh đã sai khi cho rằng… » (On a tort de dire que…), « Tôi không nhất trí với ý kiến của anh » (Je ne partage pas ce point de vue), etc. En revanche, ils introduisent une position antagoniste par l’intermédiaire d’expressions qui expriment plutôt une réfutation : « Những nhận định này không có cơ sở » (Ces constatations n’ont pas de raison d’être), « Chúng hoàn toàn không chính xác » (Elles ne sont pas du tout exactes), « Tôi không chắc chắn lắm về vấn đề này » (Je n’en suis pas très sûr), etc. Bref, ils n’expriment pas directement leur désaccord.

Ces différences plus ou moins culturellement marquées sont à l’origine d’un préjugé persistant : les Français argumenteraient bien, contrairement aux Vietnamiens. Certains Occidentaux pensent même que les Vietnamiens ne sont pas sincères dans les interactions. Or le non-respect des tours de parole n’est pas la garantie d’une bonne argumentation et, inversement, la mise en place de processus consistant à ménager la face de l’interlocuteur ne nuit pas à l’argumentation. En réalité, le comportement verbal des locuteurs dépend de leur culture d’origine. En tant que formateur d’enseignants de français langue étrangère, nous nous sommes demandé pourquoi l’on considère souvent les étudiants vietnamiens moins intéressés par la polémique que les étudiants français.

Comment faut-il comprendre le refus du débat par les étudiants vietnamiens, leur fuite devant l’échange polémique ? Est-ce qu’ils fuient devant l’échange argumentatif ou devant l’échange polémique violent ?  Notre pratique d’enseignement nous permet de soumettre l’hypothèse selon laquelle les difficultés des étudiants à entrer dans des discussions argumentatives naissent de leur rapport à l’autorité. Manifester son désaccord, traiter un désaccord dans une relation d’autorité et, surtout, dans une société marquée par l’autorité et le consensus, n’est en effet pas quelque chose d’évident. Dans ce contexte, l’usage d’un argument d’autorité ou sa contestation peut être source de déséquilibre relationnel. Les Vietnamiens, s’ils doivent justifier ce qu’ils disent, se contentent généralement de faire appel à l’autorité. Se pose alors la question de savoir si l’autorité bloque l’accès à l’argumentation, autrement dit si l’autorité bloque l’accès aux trois actes fondamentaux de l’argumentation : proposer, s’opposer, douter (Plantin 2005 : 57).

Dans le cadre de cet article, nous apporterons quelques éléments de réponse à cette question en nous appuyant sur un extrait de téléfilm intitulé « Luật đời » (Loi de vie). L’article comporte deux parties : la première éclaire les principales notions utilisées tout au long de l’article ; la seconde oriente vers l’analyse des données.

2.  Argumentation et autorité

2.1. Argumentation et situation de communication

L’argumentation, pratique sociale indispensable dans l’univers communicationnel, a pour finalité de faire adhérer les esprits à une représentation partagée (Perelman & Olbrechts-Tyteca 1958/2000 : 5-7 ; Plantin 1996 : 24). Cette finalité, pour être satisfaite, impose aux participants de l’échange d’accepter de débattre ensemble, chacun trouvant des arguments pour agir sur l’autre afin de modifier ses idées sur une question déterminée, de l’influencer ou encore de renforcer ses croyances ou ses comportements. Dans cet esprit, Plantin a proposé la définition suivante de la situation d’argumentation :

« La situation d’argumentation est une situation de confrontation discursive, où un “Proposant” rencontre un “Opposant” sur une “Question” qui les divise et à laquelle ils construisent, par l’argumentation, des réponses antagonistes » (Plantin 1994 : 77).

Pour qu’il y ait situation d’argumentation, il faut alors satisfaire trois conditions relatives aux participants, à la visée argumentative et aux moyens mis en œuvre pour convaincre :  La présence d’au moins deux participants est requise : il s’agit de l’argumentateur et du destinataire.

Lorsqu’on décrit des échanges argumentatifs organisés en débat, on distingue parmi les argumentateurs

le Proposant et l’Opposant. On appelle Tiers tous les membres du public témoin intéressés par l’échange mais qui n’ont pas pris part au débat proposé.  Les deux participants doivent exprimer des opinions divergentes à propos d’un sujet qui les concerne. Ils essaient de défendre leur point de vue, d’emporter les convictions d’autrui, voire de modifier son comportement.

 Des moyens discursifs sont mis en œuvre par l’argumentateur pour changer les convictions initiales du destinataire. On distingue l’argument et le contre-argument. L’argument est toujours orienté vers une conclusion et a pour fonction de légitimer la thèse défendue. Le contre-argument permet à l’Opposant de mettre en doute l’argument avancé par le Proposant : il a un caractère réfutatif.

2.2. L’autorité dans l’interaction

L’autorité, définie par les dictionnaires comme « le droit de commander » ou « le pouvoir d’imposer l’obéissance », est indispensable pour le fonctionnement d’une société. La relation d’autorité est une relation d’inégalité entre le détenteur de l’autorité et celui sur lequel elle s’exerce. Différent du pouvoir, qui fait obéir par plusieurs moyens y compris par la force, l’autorité s’exerce pour influencer les comportements de l’autre et obtenir son obéissance sans avoir recours à la contrainte physique. Il y a plusieurs types d’autorité, à savoir l’autorité personnelle, l’autorité charismatique, l’autorité institutionnelle, l’autorité de la compétence, etc. (Mendel 2002).

Parler de l’autorité dans l’interaction, c’est parler du « rapport de places ». Cette notion, proposée par Kerbrat-

Orecchioni (1988 : 185-198), renvoie à l’idée que, dans une situation d’interaction, les participants peuvent se trouver en un lieu différent sur l’axe de la relation interpersonnelle. Autrement dit, l’un d’entre eux prend la position « haute » de « dominant » et l’autre, la position « basse » de « dominé ». La personne qui se trouve en position haute, c’est celle qui qui prend des initiatives, qui pose des questions, qui est également le principal responsable de l’ouverture et de la clôture des unités conversationnelles. À l’inverse, la personne qui est mise en position basse est celle qui se tait, qui accueille « sagement » ce qui lui est proposé, voire fait ce qu’on lui propose. Bref, afin de déterminer le « rapport de places », il est nécessaire de mesurer l’espace discursif pris en charge par les participants, « c’est-à-dire le temps et le volume de parole […] qui leur sont respectivement attribuables » (Kerbrat-Orecchioni 1992 : 85).

Dans cette optique, on dit alors que le rapport de places fonctionne dans des interactions dissymétriques, comme par exemple les échanges entre le supérieur et le subordonné, entre les locuteurs natifs et les locuteurs non natifs, entre l’adulte et l’enfant, etc. Pourtant, il est important de noter que ce rapport de places ne reste pas toujours tel qu’il est tout au long du déroulement de l’interaction. En effet, il peut devenir l’objet de négociations permanentes entre les différents partenaires de l’échange, d’où la mise en œuvre de stratégies organisant le conflit discursif.

3.  Argumentation et autorité au cœur d’un téléfilm vietnamien

À partir d’une interaction extraite d’un téléfilm vietnamien, nous tentons ici de déterminer si l’autorité bloque l’accès aux trois actes fondamentaux du dialogue argumentatif : la proposition, l’opposition et le doute (Plantin 2005 : 57). La traduction française de cette interaction – réalisée par nous-même – se trouve en annexe. Le vietnamien et la traduction littérale ne sont donnés qu’en cas de nécessité.

L’interaction est extraite d’un téléfilm intitulé « Luật đời » (Loi de vie), qui comporte plusieurs épisodes diffusés sur la chaîne VTV3 de la télévision vietnamienne. Le film rend compte de conflits entre deux générations n’ayant pas le même rapport au travail : il oppose une génération ayant travaillé durant la période marquée par les subventions, dans les sociétés étatiques, à une génération plus jeune, plus dynamique et qui veut s’affirmer par ses propres compétences professionnelles.

Cette interaction se passe entre Le Hoe, le père, et Le Dai, son fils. Le Hoe est cadre supérieur spécialisé en politique, il est maintenant à la retraite. Son fils Le Dai travaille depuis des années dans une entreprise étatique. Mais n’ayant plus voulu exercer son métier dans le système étatique, il a décidé de créer sa propre entreprise. Il n’a pas tenu son père au courant de cette décision. Ce dernier, l’apprenant par hasard, est venu voir Le Dai à son bureau sans le prévenir. La discussion entre eux s’est déroulée de façon incisive.

L’analyse présentée porte respectivement sur l’utilisation des termes d’adresse, sur l’emploi des particules de politesse et sur l’espace discursif.

3.1. L’utilisation des termes d’adresse

Les termes d’adresse, définis par Kerbrat-Orecchioni comme « l’ensemble des expressions dont dispose le locuteur pour désigner son (ou ses) alloculaire(s) » (1992 : 15), constituent un procédé très efficace pour valoriser la face positive de l’interlocuteur, ou au contraire, la lui faire perdre. En effet, « la face positive renvoie au narcissisme et à l’ensemble des bonnes images de soi que les interlocuteurs construisent et tentent d’imposer d’eux-mêmes dans l’interaction » (Kerbrat-Orecchioni 1992 : 168).

L’objectif de notre article n’est pas de décrire le système des termes d’adresse en vietnamien. Il n’en existe d’ailleurs actuellement aucune étude complète. Nous nous contentons d’apporter ici quelques précisions sur les termes utilisés dans le corpus traité.

Nous avons dans ce dialogue la paire « bố - con », qui correspond respectivement à la paire « père-enfant ». Les participants sont répartis en deux générations issues d’une même famille. Ce couple de termes correspond parfaitement à celui du « je - tu » en français. Autrement dit, il suit la règle symétrique selon laquelle un terme appelle automatiquement son inverse. L’application de la symétrie dans l’emploi des termes d’adresse dépend de l’existence du tutoiement et du vouvoiement. En vietnamien, cette notion est plus complexe à définir, car les termes de parenté sont plus souvent employés que les pronoms d’adresse.

Un autre système d’appellation réside dans le couple de termes « tôi - anh ». D’après Nguyen Phu Phong (1994 : 193-201), « tôi » est d’origine nominale et signifie « serviteur ». Ce terme est utilisé pronominalement et il est devenu un pronom personnel. Mais contrairement au couple « bố - con » mentionné ci-dessus, la case de la deuxième personne correspondant au vis-à-vis de « tôi » est vide. Il est possible de la remplir en choisissant un nom approprié, en fonction des relations interpersonnelles avec « tôi », comme « anh » (frère aîné), un autre terme de parenté. Ce système d’appellation suit strictement le principe de politesse concernant l’emploi des termes d’adresse en vietnamien : « Xưng khiêm, hô tôn » (se nommer avec modestie et nommer l’autre avec respect). En effet, dans la famille vietnamienne, le rehaussement du rang inférieur et le rabaissement du rang supérieur applicable s’imposent lorsque les interlocuteurs ne sont plus jeunes ou quand ils ont tous deux un statut social certain :

« Celui qui occupe le rang inférieur nomme celui qui occupe le rang supérieur selon la hiérarchie mais a le droit de rehausser son rang à “ego” en se nommant “tôi ” (moi/je).

Celui qui occupe le rang supérieur a tendance à valoriser l’autre en le nommant “anh” (frère aîné) ou “chị”

(sœur aînée) et à se rabaisser en se nommant “tôi” (moi/je) ». (Nguyen Van Dung citée dans Bertrand 2005 : 79-87) Ces appellations indiquent précisément la place de chacun et ceci va jusqu’à distinguer les diverses positions.

Dans le corpus étudié, d’un côté, Le Hoe, qui occupe le rang supérieur, valorise son fils Le Dai en le nommant « anh » (frère aîné) et se rabaisse en se nommant « tôi » (moi/je). L’asymétrie ne s’applique plus, parce que Le Dai, qui occupe le rang inférieur, s’autodésigne par « con » (enfant) pour le « je » français ; et s’adresse à son père en l’appelant du nom de « père » comme le « tu » français. Il faut rappeler qu’au Vietnam, dans le milieu familial, la hiérarchie joue un rôle décisif dans la détermination de la position des gens dans l’interaction. L’utilisation des termes « con - bố » justifie le fait que le fils ne prend pas de distance à l’égard du père. Il veut toujours maintenir un bon rapport avec lui.

Reste à savoir pourquoi le père a refusé de se nommer « bố » et de nommer son enfant « con », comme ce dernier l’a fait. En effet, le choix du couple de termes « tôi - anh » a pour but, dans cette situation de communication, de créer une distance entre deux interlocuteurs qui sont en réalité dans un rapport de parenté directe (père-fils), plus précisément, l’un veut exclure l’autre de ce rapport binaire. Cette rupture relationnelle signale de manière implicite le mécontentement du père.

3.2. L’utilisation des particules de politesse

Observons l’exemple suivant :

  • Dạ, con          xin           lỗi,           bố            ngồi         đi             ạ

Oui          enfant      demander                erreur      père         s’asseoir marqueur d’impératif              marqueur de respect

→     Oui, excuse-moi, assieds-toi, s’il te plaît !

Nous constatons que le fils recourt à des formules de politesse dès lors qu’il répond à son père. « Dạ », situé souvent au début de la réplique et « ạ », situé à la fin de l’énoncé, marquent le respect. Ces unités linguistiques sont donc des marqueurs de la position basse.

3.3. L’espace discursif 

L’espace discursif est monopolisé par la parole du père qui domine la conversation. Les exemples qui suivent permettent de déterminer si cette tendance persiste tout au long de l’interaction.

Séquence 1 : Séquence d’ouverture (lignes 2-13)

Prenant l’initiative d’ouvrir la conversation par une interrogation :

  • Tu te demandes pourquoi je suis là ? Je peux m’asseoir ?
Chắc anh đinh         hỏi           tôi            đến đây việc phải không ?
Peut-être tu compter   demander                je/moi                 venir ici avoir travail quel vrai négation
Tôi có thể ngồi      được        không ?
je pouvoir m’asseoir                possible   négation

Occupant la position active, le père met l’interlocuteur, ici son fils, dans une situation d’embarras : ce dernier croit en effet toujours que son père n’est pas au courant de l’existence de son entreprise privée. La règle sociale impose pourtant aux enfants vietnamiens de tenir leurs parents informés des « grandes » décisions de leur vie. Le fils, ayant violé cette règle, se décontenance face à son père, même si ce dernier ne l’accuse pas encore directement.

La demande de permission de s’asseoir relève a priori d’une position basse. Néanmoins, elle induit dans ce contexte un effet perlocutoire. En produisant cette requête, le père demande dans le même temps à son fils d’accomplir un acte : l’inviter à s’asseoir. La phrase interrogative à l’origine de la requête peut être interprétée comme la mise en cause de la face du fils. Le père se trouve, dès le commencement du dialogue, en position haute. Il annonce la rupture volontaire du lien qui le lie à son fils, considérant l’action de celui-ci comme une atteinte à la limite acceptable. Mais au fur et à mesure de la conversation, le père feint un accord qu’il réalise par condescendance en (3) : celui de se déposséder de sa supériorité.

  • Tu peux t’asseoir sur ton fauteuil de directeur, moi j’ai le mien. Je veux juste te demander brièvement des choses que je veux savoir, après je ne te dérange plus.

L’image « fauteuil de directeur » vise à créer l’illusion que le fils se trouve en position haute et le père en position basse. Mais ce n’est pas le cas. En effet, la confrontation des images « ton fauteuil de directeur » et « mon fauteuil » (le mien) permet au père de réaffirmer son statut, en le plaçant au même niveau que celui de son fils. La création d’un contraste entre « le fauteuil de directeur » et « mon fauteuil » est clairement l’indice d’un refus de négocier et met le fils dans une position fautive. Qui plus est, « ton fauteuil de directeur » constitue une moquerie sarcastique vis-à-vis du fils et témoigne d’une prise de distance du père à l’égard de son fils. Ainsi, le père, en recourant à une fausse modestie, se rabaisse pour forcer son protagoniste à accepter la rupture à contrecœur. L’usage de paroles allusives « te demander brièvement des choses que je veux savoir, je ne te dérange plus » permet au père de véhiculer un contenu implicite tel que « Ne pense pas que tu sois aussi important ni que j’aie besoin de te parler ». L’expression « Thấy người sang bắt quàng làm họ » (lorsqu’on voit un grand personnage, on affirme faussement qu’on a des liens de parenté avec lui) présente en vietnamien vise d’ailleurs à critiquer les individus avides d’honneurs. Encore une fois, le père crée et élargit de manière intentionnelle la distance entre lui et son fils. Cette distance a pour effet de défaire le lien entre les deux protagonistes et de signaler que l’un d’eux a décidé d’exclure l’autre de ce rapport binaire.

Le fils, situé en position dominée, comprend parfaitement la stratégie de son père. Il reste pourtant « sage » dans sa position, malgré les attaques plus ou moins amères, comme en rend compte (4) :

  • Sao bố nặng lời với con thế ạ ?

Pourquoi me parles-tu de façon si dure ?

Le mot « ạ », classé parmi les mots émotifs et expressifs, est fréquemment utilisé en vietnamien. Cet élément se place souvent à la fin de la phrase et exprime le respect du locuteur à l’égard de son interlocuteur. En d’autres termes, on peut dire que « ạ » est un marqueur de mise en position basse. L’emploi de ce marqueur suggère que le fils essaie de préserver la face positive de son père tout en s’orientant vers un comportement plutôt réservé et pacifiste. Mais vue sous un autre angle, cette question fonctionne comme sa première accusation vis-à-vis du père.

Séquence 2 (lignes 14-24)

En réponse à cette accusation, le père formule une autre condamnation qui vise son fils :

  • En ton for intérieur, tu ne m’as plus pris pour ton père, c’est pourquoi tu as pris une telle décision sans te soucier de ma présence ?

Ici, nous nous contentons de traduire à titre provisoire le terme « qua mặt » par « sans te soucier de ma présence », sachant que « mặt » signifie « visage » en français. En vietnamien, ce terme, à usage métaphorique, renvoie aussi à l’image sociale du sujet personnel. « Thể diện », une variante de « mặt » qui équivaut à « face », occupe une place fondamentale dans la mentalité vietnamienne. La face conditionne la conduite des Vietnamiens dans leurs relations personnelles. Dans cette intervention, le père fait preuve d’autorité paternelle. Il accuse son fils de le mépriser et de lui faire perdre la face en se passant de ses conseils avant l’ouverture de son entreprise privée.

Le fils, sûr de sa décision, lui répond en évoquant la complicité de sa mère :

  • Excuse-moi, papa. J’ai discuté avec maman, sachant que tu n’es jamais d’accord, je n’ai pas osé te parler de mon projet. Je voulais attendre le moment où j’aurais eu de bons résultats, je t’en parlerai.

« Excuse-moi, papa » fonctionne dans (6) non seulement comme un acte d’excuse mais aussi, voire plutôt comme un marqueur de politesse. Kerbrat-Orecchioni appelle cette intervention « intervention réparatrice »

(1998 : 162), réalisée sous la forme d’une demande de pardon. En effet, une requête de l’octroi du pardon est un excellent moyen pour le locuteur (le fils) de faire amende honorable vis-à-vis de son interlocuteur (le père), et plus loin encore, de neutraliser, au moins partiellement, les actes menaçants pour la face du père. Ainsi le fils essaie d’établir une relation de complicité pour renforcer sa position. Son intervention peut être considérée comme une deuxième accusation vis-à-vis du père. Le contenu explicite « tu n’es jamais d’accord » laisse entendre un contenu implicite tel que « tu imposes toujours tes décisions », « tu es un despote », ou plus précisément une relation de cause à effet : « Je ne t’informe pas de ma décision car tu es despotique ». L’autorité parentale, plus précisément l’autorité paternelle, est ici mise en cause. La séquence se termine par la raillerie du père :

(7)               Arrête de rêver, arrête d’être follement optimiste.

Le mépris du père vis-à-vis de la compétence professionnelle du fils les conduit dans une « bataille » tendue dans laquelle les paroles du père ne sont plus accueillies. Il se contente de justifier sa position.

Séquence 3 (lignes 25-40)

La contradiction porte atteinte à la puissance paternelle lorsque le fils, malgré sa position basse dans l’interaction, réfute la parole de son aîné. Cette première réfutation influe plus ou moins sur les rapports de places, restructurant ainsi le rapport de position. Elle menace en effet la face positive du père, et fonctionne comme un taxème de position haute[3]. Notons au passage que l’emploi d’un terme d’adresse inapproprié peut fonctionner comme une déclaration de guerre dans la société vietnamienne.

Pour justifier sa position, le fils affirme le non-développement de sa compétence dans le milieu professionnel étatique : (8) Non, papa, j’ai confiance en moi. J’ai été soldat, j’ai travaillé dans le service du commerce mais je trouve que je n’ai pas pu développer correctement mes compétences. Je veux mieux travailler, c’est pourquoi je dois m’en aller, je veux m’affirmer, papa.

Dans le cadre d’une société à ethos hiérarchique comme celle du Vietnam, le père incarne non seulement l’autorité paternelle mais aussi l’autorité de l’expérience et l’autorité institutionnelle, et c’est l’ensemble de ces autorités qui est ici directement attaqué. Il tente de sauver sa face en réalisant une réfutation produite à partir d’une série de questions. Ainsi il se met en position basse :

(9)     Tu veux dire que les gens qui ont du talent doivent abandonner les sociétés étatiques pour travailler pour eux seuls, c’est ça ? Et que les gens comme moi, qui vivent et travaillent dans le mécanisme étatique, sont ceux dont les compétences restent stériles, c’est ça ? À tes yeux, ceux qui travaillent pendant des années dans les entreprises étatiques sont des bons à rien, c’est ça ?

Dans ce tour de parole, on remarque que le père pose trois questions, qui fonctionnent comme des questions rhétoriques. Il nous oriente ainsi vers une réponse prédéfinie et négative. Les trois questions se terminent par « chứ gì ? », une particule exprimant l’impératif, que nous traduisons en français par « c’est ça ? », renforçant ainsi l’affirmation sous-jacente. L’interlocuteur est forcé, sous peine de mettre en danger sa face et celle des autres, de donner la réponse attendue par son interlocuteur. Cet acte revient à adhérer à contrecœur à la raison de l’autre. Les trois questions ont pour but de détruire la position adverse. En effet, par le jeu de la reformulation, le père interprète les propos du fils comme une tentative de mettre en danger sa face. Il exploite son statut de père et essaie de mettre son fils dos au mur, ce dernier n’étant pas en position, dans l’interaction, de le contredire.

Un argument d’autorité est particulièrement exploité par le père : « le mécanisme étatique » et « les entreprises étatiques ». En ayant recours à l’autorité montrée, il conforte la validité de son propos. Cette autorité, qui renvoie à un ensemble d’éléments tels que la force de conviction (charisme), le bruit discursif (réputation, rumeur), etc. (Plantin 2011), est en effet en relation étroite avec la valorisation d’un dire.

Le père applique ce que dit le fils à son cas et croit que celui-ci le remet en cause : « Toi qui as travaillé pendant des années dans les entreprises étatiques, tu as raté ta vie ! ». Il s’agit là d’une particularité de la stratégie discursive des Vietnamiens. Au lieu d’exprimer explicitement leur désaccord, ils formulent de longues phrases complexes. La longueur et la complexité des phrases sur le plan argumentatif s’expliquent par deux facteurs : la forme et le contenu. Cela force le destinataire, pour en comprendre le sens, à tenir compte de tous les éléments présents, implicités ou non, qui interviennent dans le processus interprétatif. En d’autres termes, le destinataire de l’argumentation doit interpréter et réinterpréter sans cesse la position adverse. Il doit procéder à des rattrapages de sens parfois très complexes.

Dans la suite de la conversation, le fils, à son tour, réfute cette explicitation du sous-entendu :

  • Papa, je te prie de ne pas mal interpréter mon idée.

Cet énoncé sous-entend : « Je te prie de ne pas voir dans mon propos ta vie. Je ne te vise pas, je ne parle pas de toi. Je ne parle que de moi. Il ne faut donc pas interpréter ce que je dis sur moi comme te concernant ». Ainsi il précise son propos, mais dans le même temps, remet en cause l’autorité parentale, qui se donne le droit d’imposer ses pensées aux enfants.

Séquence 4 (lignes 41-50)

Le conflit devient de plus en plus tendu, surtout lorsque le père impose violemment son jugement subjectif :

  • Je t’ai donné la vie, ne suis-je pas capable de savoir à quel point ton esprit est inintelligent ?

Cette intervention constitue une condamnation très amère du fils. Le père s’impose comme le créateur de son enfant (« Je suis ton père donc je connais tout sur toi ») et évalue les facultés intellectuelles de son fils (« ton esprit est inintelligent »).

La réplique du fils est marquée par la politesse :

  • Papa, tu m’as donné la vie, c’est vrai, tu savais bien ce que je voulais et ce dont j’avais besoin, mais tout ça tu le savais seulement quand j’étais un enfant. Depuis que je suis majeur, ta génération a reculé de dizaines d’années par rapport à la mienne. Pourquoi ne veux-tu pas que je sois de ma génération ? Pourquoi veux-tu que j’appartienne à la tienne ? Ce n’est pas juste, papa !

Sur le plan argumentatif, on observe dans ce tour un triple mouvement discursif. Dans un premier temps, le fils concède en partie la validité du propos de son père mais, dans un deuxième temps, il introduit un argument qui affaiblit ce propos. On retrouve ici la fameuse structure « oui, mais… ». Il est à noter que les questions commençant par « tại sao ? » (pourquoi ?) présupposent les faits invoqués : « papa, tu ne veux pas que je sois de ma génération, tu veux que j’appartienne à la tienne, que je n’avance pas ». Ces questions aboutissent, comme on le voit, à une condamnation explicite : « cela n’est pas juste ».

Sur le plan de la relation interpersonnelle, la présence du marqueur de respect « ạ » en fin de réplique montre que la relation hiérarchique reste maintenue. En réalité, cette marque de respect participe de la stratégie argumentative du locuteur, en valorisant son adversaire, et en n’enfreignant pas la norme de politesse. Malgré tout, la réponse du fils constitue une attaque contre l’autorité, non seulement contre l’autorité parentale mais aussi contre toute autorité : dans la représentation du père, s’incarne un collectif, une génération entière. Le nœud du conflit réside dans l’appréhension des normes par les deux hommes. Le père considère en effet que son fils a le devoir de lui obéir inconditionnellement. Il incarne l’autorité despotique. De ce point de vue, on comprend que son fils lui apparaisse comme monstrueux et insolent. Dans la perspective du fils, être majeur est une voie d’accès à l’autonomie, à l’affirmation de soi, etc. Ce dernier explicite sa norme : « Puisque je suis majeur, j’échappe à ton autorité ». Par cette intervention, il négocie avec la norme de son aîné, négociation qui se révèle vaine.

Séquence 5 (lignes 51-75)

  • Tais-toi, tais-toi ! Quel enfant ingrat ! Oses-tu encore parler de la justice ? Penses-tu mériter d’être un bon citoyen pour demander des choses ?

En (13), le père conteste la validité de l’argumentation de son fils en recourant à la norme et à l’autorité : il accuse son fils d’ingratitude et met en branle son statut de bon citoyen. Le raisonnement qui sous-tend l’intervention est le suivant : tu es un enfant ingrat, tu n’es donc pas autorisé à parler de justice ; tu n’es pas un bon citoyen, tu n’as donc pas le droit de réclamer des choses. Le terme « đồ » (dans « đồ bất hiếu ») en vietnamien renvoie d’ailleurs à une personne ou à un groupe de personnes très mal vus. Cette appellation est employée lorsqu’on veut injurier ou faire de vives remontrances à quelqu’un. Dans ce contexte, nous avons traduit ce terme par « espèce de ».

La reprise de mots énoncés par son fils, et accompagnée de réinterprétation négative ou réfutative, témoigne de la stratégie de résistance du père. Le mot « công bằng » (justice), prononcé par le fils, est repris encore une fois par le père :

  • – […] ce n’est pas juste, papa !
    • […] Oses-tu encore parler de justice ?

C’est aussi le cas dans l’échange (15) :

  • – Je pense que j’ai été et suis toujours un bon citoyen, papa.
    • Indiscipliné comme toi, penses-tu vraiment être un bon citoyen ?

Le mot « tốt » (bon), formulé précédemment par le fils, est répété de nouveau par le père dans le but de contrer l’assertion préalable. Ici, le père perfectionne sa conception de l’obéissance, laquelle comprend deux facettes : une obéissance filiale et une obéissance citoyenne imposant aux individus de faire passer l’intérêt général avant l’intérêt individuel. C’est donc ici le sémantisme du mot « citoyen » qui fait l’objet de divergences entre les deux locuteurs.

Dans la suite de son intervention, le père s’appuie sur une autre autorité institutionnelle, pour légitimer sa prise de position :

  • En tant que membre du Parti, je te pose une question : Un membre du Parti a-t-il le droit de faire du commerce privé ? La réfutation sous forme de questions permet au locuteur de désorienter l’adversaire. Le conflit de génération se double d’un conflit politico-économique. L’abondance de questions constitue une menace pour la face négative du fils. Elles fonctionnent en effet comme un empiètement territorial, laissant ainsi pressentir l’échec conversationnel de l’argumentation du fils.

Or on assiste à une inversion des positionnements lorsque, en (17), le fils avance un argument étayant son choix de créer son entreprise. Par le même mouvement discursif, le fils invalide l’argument d’autorité avancé par son père :

  • Je sais que le Parti n’autorise pas le commerce privé, c’est pourquoi j’ai déposé la demande de me retirer du Parti.

Ici, le fils anticipe la stratégie argumentative du père, qui pourrait invoquer l’autorité institutionnelle. Il réexploite l’argument utilisé par son père pour argumenter en faveur de la conclusion opposée. Ce procédé discursif s’apparente à un inverseur argumentatif.

Cette conclusion clôt le dialogue en fragilisant l’argumentation du père. L’échec de celui-ci se matérialise par une crise cardiaque qui intervient à la suite de cette réplique. Ce détail de clôture contribue à manifester la défaite, pour ne pas dire la mort de l’autorité dans son ensemble : l’autorité parentale, l’autorité de l’expérience du travailleur et l’autorité du Parti dont le père est une incarnation. La séquence constitue donc une représentation particulièrement dramatique du conflit des autorités.

Le film, pour ces raisons, a été très apprécié dès sa première diffusion. Il semble décrire fidèlement un changement qui intervient dans la société vietnamienne. Les jeunes, dynamiques, enthousiastes et ayant le goût de l’initiative, veulent s’affirmer dans leur carrière professionnelle. C’est pourquoi ils fondent des entreprises privées, ce qui constitue une rupture avec la génération précédente.

4.  Conclusion

L’interaction présentée ci-dessus entre un père et son fils est une interaction dissymétrique et hiérarchique. Le conflit entre eux naît d’une divergence de normes. Le père, imposant au fil de la conversation son statut de père, de professionnel et de membre du Parti, incarne une triple autorité : autorité parentale, autorité de l’expérience et autorité institutionnelle. Ainsi il nourrit une conception de l’autorité radicale, selon laquelle le fils doit obéir inconditionnellement au père. Le fils, quant à lui, adopte une conception plutôt égalitaire. Selon lui, chaque génération a un libre arbitre qui lui confère la liberté de choisir. Mineur, un fils doit obéir aux parents mais une fois majeur, il doit s’affirmer, être autonome dans sa décision.

Sur le plan de l’argumentation, l’analyse du dialogue nous permet de classer les styles argumentatifs des Vietnamiens en fonction du degré d’indirection des attaques réalisées. Les Vietnamiens vivent dans une société marquée par l’autorité et le consensus mais cette autorité ne constitue pas un obstacle à la réalisation des trois actes fondamentaux de l’argumentation : proposer, s’opposer et douter. Autrement dit, le respect des échelons hiérarchiques ne fragilise pas l’argumentation de ces locuteurs.

Bibliographie

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KERBRAT-ORECCHIONI Catherine (1992) : Les interactions verbales, Tome 2, Paris, Armand Colin.

KERBRAT-ORECCHIONI Catherine (1998) : Les interactions verbales, Tome 3, Paris, Armand Colin.

MENDEL Gérard (2002) : Une histoire de l’autorité. Permanences et variations, Paris, Éditions La Découverte.

NGO Thi Thu Ha (2011) : Argumentation et didactique du français langue étrangère pour un public vietnamien, Thèse de doctorat dirigé par Christian Plantin, Université Lumière Lyon 2.

NGUYEN Phu Phong (1994) : « Deux organisations de la personne en vietnamien », Faits de langues, n° 3, p. 193-201. [http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/flang_1244-5460_1994_num_2_3_924].

NGUYEN Van Dung (2005) : « Les influences culturelles sur l’apprentissage du FLE : le cas des étudiants vietnamiens », in O. Bertrand (éd.), Diversités culturelles et apprentissage du français, Paris, Les Éditions de l’école polytechnique, p. 79-87.

PERELMAN Chaïm & OLBRECHT-TYTECA Lucie (1958/2000) : Traité de l'argumentation : la nouvelle rhétorique, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles.

PLANTIN Christian (1994) : « Note sur une composition », Pratiques, n° 84, p. 77-92.

PLANTIN Christian (1996) : L’argumentation, Paris, Éditions du Seuil.

PLANTIN Christian (2005) : L’argumentation : histoire, théories et perspectives, Paris, P.U.F.

PLANTIN Christian (2011) : Les bonnes raisons des émotions. Principes et méthode pour l’étude du discours émotionné, Berne, Peter Lang.

 

Revue Signes, Discours & Sociétés, n°17

Annexe

Le père Le Hoe (P) (frappe à la porte du bureau de son fils dans l’entreprise qu’il a fondée)

Le fils Le Dai (F) : Ai đấy ? Ơ Bố

Qui est-ce ? (il a l’air surpris) Bonjour papa

P :           Chắc anh định hỏi tôi đến đây có việc gì phải không ? Tôi có thể ngồi không ?

Tu te demandes pourquoi je suis là, n’est-ce pas ? Je peux m’asseoir ? F :         Dạ, con xin lỗi, bố ngồi đi ạ

Oui, excuse-moi, assieds-toi, s’il te plaît ! 

P : Anh cứ việc ngồi cái ghế giám đốc của anh, tôi có ghế của tôi. Tôi chỉ muốn hỏi anh ngắn gọn thôi, những việc mà tôi cần, sau đó tôi sẽ không phiền hà đến anh nữa.

Tu peux t’asseoir sur ton fauteuil de directeur, moi j’ai le mien. Je veux juste te demander des choses que je veux savoir, après je ne te dérange plus. F : Sao bố nặng lời với con thế ạ ?

Pourquoi me parles-tu de façon si dure ?

P : Trong thâm tâm anh không còn coi tôi là bố của anh nữa, cho nên những việc tày đình như thế này anh qua mặt tôi chứ gì ?

En ton for intérieur, tu ne m’as plus pris pour ton père, c’est pourquoi tu as pris une telle décision sans te soucier de ma présence ?

F : Con xin lỗi bố, việc này con đã bàn với mẹ rồi, con biết bố sẽ không bao giờ đồng ý nên con chưa dám nói. Con đợi khi nào có thành quả, lúc đó con sẽ nói với bố

Excuse-moi, papa. J’ai discuté avec maman, sachant que tu n’es jamais d’accord, je n’ai pas osé te parler de mon projet. Je voulais attendre le moment où j’aurais eu de bons résultats, je t’en parlerai.

P :           Anh đừng có mơ, đừng có lạc quan tếu !

Arrête de rêver, arrête d’être follement optimiste !

F : Không, con rất tự tin với quyết định của mình bố ạ. Con đã từng là quân nhân, đã từng về phòng kinh doanh của sở nhưng con thấy năng lực của mình không được phát huy một cách đúng mức. Con muốn làm nhiều hơn, tốt hơn những gì mình nghĩ, vì vậy con cần phải bung ra, con muốn làm chủ bản thân mình bố ạ.

Non, papa, j’ai confiance en moi. J’ai été soldat, j’ai travaillé dans un service de commerce mais je trouve que je n’ai pas pu développer correctement mes compétences comme il fallait. Je veux mieux travailler, c’est pourquoi je dois m’en aller, je veux m’affirmer, papa.

P : Anh nói như vậy nghĩa là những người tài giỏi tự bung ra tự làm tự hưởng chứ gì ? Còn những người trong cơ chế nhà nước như tôi đây này thì tài năng bị thui chột chứ gì ? Dưới con mắt anh những người bao nhiêu năm sống trong biên chế như tôi đều là lũ vô dụng chứ gì ?

Tu veux dire que les gens qui ont du talent doivent abandonner les sociétés étatiques pour travailler pour eux seuls, c’est ça ? Et que les gens comme moi, qui vivent et travaillent dans le mécanisme étatique, sont ceux dont les compétences restent stériles, c’est ça ? A tes yeux, ceux qui travaillent pendant des années dans les entreprises étatiques sont des bons à rien, c’est ça ? F :  Con xin bố đừng hiểu lầm ý con

Papa, je te prie de ne pas mal interpréter mon idée

P :           Tôi đẻ ra anh chẳng nhẽ tôi lại không biết cái đầu óc của anh tối tăm như thế nào à ?

Je t’ai donné la vie, ne suis-je pas capable de savoir à quel point ton esprit est inintelligent ?

F : Bố sinh ra con, bố biết con muốn gì cần gì nhưng đó là lúc con còn nhỏ, khi con trưởng thành thì thế hệ của bố đã lùi lại vài chục năm rồi. Tại sao bố không muốn con bước theo thế hệ của con mà cứ kéo con lùi lại thế hệ của bố là sao ? Như vậy là không công bằng bố ạ !

Papa, tu m’as donné la vie, c’est vrai, tu savais bien ce que je voulais et ce dont j’avais besoin, mais tout ça tu le savais seulement quand j’étais un enfant. Depuis que je suis majeur, ta génération a reculé de dizaines d’années par rapport à la mienne. Pourquoi ne veux-tu pas que je sois de ma génération ? Pourquoi veux-tu que j’appartienne à la tienne ? Ce n’est pas juste, papa !

P :  Câm, câm ngay, đồ bất hiếu, anh lại dám mở miệng nói đến công bằng à. Anh có xứng đáng là một người công dân hay không mà lại còn đòi hỏi ?

Tais-toi, tais-toi ! Quel enfant ingrat ! Oses-tu encore parler de la justice ? Penses-tu mériter d’être un bon citoyen pour demander des choses ?

F :           Con vẫn nghĩ con luôn đã và đang là một công dân tốt.

Je pense que j’ai été et suis toujours un bon citoyen.

  1. 10

 

Revue Signes, Discours & Sociétés, n°17

Annexe

P : Vô tổ chức coi thường kỷ cương mà là tốt à ? Trên cương vị là một đảng viên tôi hỏi anh nhé đã đứng trong hàng ngũ của đảng thì có được tư lợi kinh doanh tư bản tư nhân hay không ? Indiscipliné comme toi, penses-tu vraiment être un bon citoyen ? En tant que membre du Parti, je te pose une question : Un membre du Parti a-t-il le droit de faire le commerce privé ?

F :           (il ne dit rien, il soupire)

P :           Không chứ gì vậy anh đang làm cái gì đây hả, hả ? Anh đang đi ngược lại chính những gì anh đã tuyên thệ khi vào Đảng, liệu anh có đủ tư cách là một đảng viên nữa hay không ?

Ta réponse est non, n’est-ce pas ? Alors, qu’est-ce que tu as fait ? Tu es allé à  l’encontre de ce que tu as déclaré dans ta prestation de serment le jour où tu es devenu membre du Parti. F : Bố ạ con đang chấp hành đúng những quy định của Đảng Papa, j’ai suivi strictement les règlements du Parti.

P :           Đảng nào chấp nhận cho anh kinh doanh tư nhân tư bản, trả lời !

Dis-donc, quel Parti t’autorise-t-il à faire du commerce privé ? Réponds à ma question !

F :           Con biết Đảng qui định không được làm kinh tế tư nhân chính vì thế con đã làm đơn xin ra khỏi Đảng.

Je sais que le Parti n’autorise pas le commerce privé, c’est pourquoi j’ai déposé la demande de me retirer du Parti. P :  Hả, cái gì ?

Quoi ? Mais qu’est-ce que tu dis ?

(il a une crise cardiaque et est transporté d’urgence à l’hôpital)

  1. 11

 

[1] Ces exemples sont extraits du débat intitulé « École : plus de moyens pour moins de violence » : http://www.france-info.com/chroniquesdebats-matin-2010-02-17-ecole-plus-de-moyens-pour-moins-de-violence-406331-81-189.html [consulté le 17 février 2010].

[2] Discours prononcé par Monsieur le député Nguyen Minh Thuyet lors de la réunion de l’Assemblée nationale le 26 mai 2009. Notre traduction.

[3] La notion « taxème » renvoie à « tout comportement, verbal ou non verbal, susceptible de marquer une relation hiérarchique entre interactants » (Kerbrat-Orecchioni 1998 : 74).