Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

La communication interculturelle : les problèmes

Michel Bourse

Maître de Conférences Sciences de l'Information et de la Communication
Université Galatasaray
mbourse@gmail.com

Résumé

Quels sont les facteurs qui font échec à la communication dans un contexte interculturel? Ce travail se propose de mettre en débat la notion de communication interculturelle. Il s’agit non seulement  d’en définir les principes de base, mais également de présenter les obstacles qui peuvent l’entraver : les stéréotypes, la langue utilisée et le comportement non-verbal.  Les facteurs qui font échec à la communication dans un contexte interculturel se situent à plusieurs niveaux : il y a l'émetteur, son cadre de référence et son attitude envers autrui (rôle des préjugés, des stéréotypes, connaissances des opinions de l'autre. Mais aussi l'idée que l'émetteur se fait de l'opinion de l'autre à son égard. Il y a le récepteur et ce qu'on nomme son état de réception, c.a.d, l'ensemble des dispositions à l'égard des co participants (rejets des autres, hostilité sélective, etc.). Le contexte joue aussi un rôle. La disposition des partenaires, le nombre des partenaires, l'égalité des participants, la situation socio psychologique des partenaires, etc. Il y a enfin le rapport émetteur-récepteur, lequel s’inscrit dans des règles sociales qui régissent toute communication dans un milieu social donné (le convenable varie selon les statuts sociaux des participants, la situation globale : publique, officielle, privée, intime, etc.). La communication dans un contexte interculturel doit avoir pour objet de mettre hors circuit ces attitudes altérantes et viser un effort intentionnel pour comprendre l'Autre, pour percevoir non seulement le sens de ce qu'il dit, mais aussi le sens par rapport à la situation de communication.

Mots clés

Communication, interculturel,  langue, stéréotypes

Abstract

What factors hinder communication in an intercultural context? This work aims to debate the intercultural communication notion. It is not only about defining its basic principles, but also of presenting the obstacles that may hinder its process : stereotypes, language used and non-verbal behaviour. The factors that hinder communication in an intercultural context are at several levels: the sender, its frame of reference and its attitude towards others (role of prejudices, stereotypes, knowledge about the opinions of the other). But also the issuer's idea of the other person's opinion about him or her. There is the receiver and what is referred to as its receiving state, i. e., the set of ideas he may have on co-participants (rejections of others, selective hostility, etc.). Context also plays a role. The availability of partners, the number of partners, the equality of participants and the socio psychological situation of the partners, etc. Finally, there is the sender-receiver relationship, which is part of the social rules that govern all communication in a given social environment (the suitability varies according to the social status of the participants, the overall situation: public, official, private, intimate, etc.). Communication in an intercultural context must aim to put these alternative attitudes out of the way and aim at an intentional effort to understand the Other, to perceive not only the meaning of what he/she is saying, but also the meaning in relation to the situation of communication.

Key words

Communication, intercultural, language, stereotypes

 

Je voudrais faire en préambule quelques remarques qui concernent l'acte de communication et sa définition

  1. Nous pouvons souligner que la relation de communication est constituée d'une histoire et de langages qui forment un processus non statique. La signification qui en découle ne réside pas seulement dans le message ou dans les canaux de communication - même si ces éléments sont déterminants - mais dans les processus d'interaction et dans la manière dont les individus donnent une signification commune à ce qui est dit. En ce sens la communication, c'est à la fois la transmission d'un ou de plusieurs messages mais c'est aussi d'abord et avant tout un échange de sens. Force est alors de remarquer que ce processus de communication est complexe : c'est un phénomène global intégrant plusieurs modes de comportements (parole, mimique, regards, gestes, distance interpersonnelle ...) et ce qui importe se trouve être l'interaction entre individus et non plus l'individu pris isolément. On peut donc dire que le comportement de chacun est ainsi pris dans un jeu complexe d'implications mutuelles d'actions et de rétroactions : les interlocuteurs ne se contentent pas seulement d'échanger des informations, ils sont engagés dans une activité de coopération verbale où ils sont inséparables, l'énoncé – verbal ou non verbal - de chacun prenant appui sur l'énoncé de l'autre.
  2. Pour mieux comprendre ce que cela signifie, il faut aussi distinguer les deux registres que sont l'information et la communication.

Qu'est-ce que l'information ? Informer, c'est être capable d'organiser et de communiquer un message. La valeur et la signification de l'information ne sont effectives que si l'information est effectivement perçue et reconnue par un destinataire. Ce qui caractérise l'information c'est donc d'abord la précision : le signe, le mot désignent ceci ou cela et il ne peut y avoir de confusion possible. Ce qui caractérise l'information ensuite, c'est la clarté : le signe y renvoie à des implications logiques nécessairement simples et à des combinatoires nécessairement rigoureuses et cohérentes. Ainsi l'information renvoie-t-elle à une transparence.

À ce propos deux remarques s'imposent : la première concerne le registre de l'information : l'accord entre les paroles y est présupposé. Dans le registre de l'information, l'usage des mots prolonge des préalables acceptés et compris par tous : ils ne sont jamais remis en cause ni jamais discutés, sinon le message se brouille et n'a plus aucune efficacité pratique. La seconde concerne le discours de l'information: il est entièrement positif. Il va de dénotation simple en dénotation simple. Ce qu'il doit exprimer, c'est le "ce qui va de soi", ce qui est de l'ordre de l'évidence. Ce qui caractérise l'information, c'est en effet qu'elle délaisse le sens pour les significations simples ; en contrepartie ses effets sont assurés et cela parce que le code est connu des destinateurs et des destinataires et que le répertoire (signes et mots) est simple et peu varié.

Qu'est-ce que la communication ? Communiquer procède essentiellement d'une activité d'échange, activité qui, en elle-même, est créatrice de sens. Ce qui définit la communication c'est aussi une transparence, mais celle-ci est d'une nature fondamentalement différente de celle qui définit l'information. Communiquer, c'est utiliser chacun à sa manière propre les matériaux communs de la langue commune et par là, trouver un langage commun, un accord et donc une transparence.

Ce qui appelle deux remarques : d'abord il faut remarquer que l'accord entre les différents acteurs est ici a posteriori, il est final, il est ce à quoi aboutissent ceux qui s'entretiennent. Cet accord fait sens. Ensuite, ce qui se manifeste dans la communication, c'est une parole vivante. Elle est vivante parce qu'elle se développe sur un double registre : on discute et on s'entend sur la manière dont il faut qu'on se comprenne.

C'est pourquoi la communication est une procédure à la fois difficile et complexe: celui qui parle tout autant que celui qui écoute invente, redécouvre le contenu du message. La parole qui s'y développe véhicule ce qu'on appelle de la résonance. Elle conduit nécessairement aux débats, aux interprétations, aux discussions passionnées ! La communication est ainsi un phénomène social de base. Par elle s'instaure et s'établit une communauté effective et cela parce qu'elle procède d'une sorte de participation de chacun, dans la réciprocité volontaire à un seul et même acte. Il n'y a en effet de communication que lorsque l'autre me fait comprendre que mon langage a été compris de lui et qu'il est prêt à m'apporter une réponse.

Cette communication peut prendre plusieurs aspects : iI s'agit de partager des significations et pas seulement de transmettre des signes. En outre, pour qu'il y ait communication, il faut qu'il y ait partage par les individus impliqués d'une manière commune d'appréhender la réalité. Là réside la plus grande difficulté. Les chances d'atteindre une communication tout à fait exacte sont donc très limitées, voire quasiment nulles et cela particulièrement dans un contexte interculturel. En effet dans ce processus d'échanges il entre en jeu plusieurs facteurs qui permettent que l'auditeur, quel qu'il soit, puisse découvrir, dans le message émis, l'intention et l'objet de la communication. Ces facteurs sont autant de critères d'efficacité de la communication. Ils se nomment par exemple la satisfaction affective, le sentiment de confiance en soi, l'image donnée, etc. Autant de critères qui permettent de juger de la qualité de la communication. Il faut cependant remarquer que ces critères peuvent fluctuer selon les acteurs et les situations et que plusieurs obstacles peuvent apparaître comme, par exemple, le niveau de langage, la complexité du message, l'enjeu communicationnel, et principalement les différences culturelles, etc.

On sait aussi qu’un grand nombre d’informations sont émises par des voies "non verbales" (les gestes, les mimiques, les postures, le ton ...) et que cette forme de communication, fondamentale, ne "fonctionne" pas comme le langage verbal. On a parlé à cet égard de "multi-canalité" de la communication. En outre cette forme de communication est très liée aux contextes culturels, comme nous le verrons par la suite : selon nos cultures d'appartenance nous ne saluons pas de la même façon, nous ne remercions pas de la même manière, nos postures n'ont pas la même signification, nos sourires et mimiques non plus, etc.

La relation qui unit les partenaires dans un processus communicationnel est donc assez compliquée. Toute situation de communication met en présence des individus caractérisés par leurs statuts et leurs identités sociales (âge, sexe, rôle, appartenance culturelle, etc.) et par leurs positions respectives dans le processus de communication, mais aussi caractérisés par des attitudes et des motivations (qui éprouvent des sentiments, adhèrent à des idéologies, appartiennent à des réseaux affinitaires ...). La communication se définit aussi par les relations qu’entretiennent les participants. Celles-ci sont, bien sûr, déterminées en partie par leurs rôles et leurs statuts (qui entraînent, par exemple, un certain registre de langage). Mais, de façon plus subtile, on peut dire qu’une partie importante de la conversation vise à proposer une définition de la relation (prédéterminée par le passé relationnel des partenaires, ou négociée de façon transactionnelle dans la situation) qui doit s’instaurer durant l’échange.

Enfin dernier point, E. Goffman a aussi mis en évidence le fait que tout processus de communication est sous-tendu par des "enjeux" et, qu’en tant que tel, il peut être appréhendé comme une situation "stratégique" : ces enjeux sont en grande partie d’ordre symbolique. Comme l’a montré E. Goffman, les interactions sociales impliquent souvent une "mise en scène" de soi dans laquelle chacun cherche à imposer et défendre une image valorisée de lui-même (sa "face") qu’il considère comme son identité sociale. Un enjeu de la communication consiste alors à "faire bonne figure" ou à "ne pas perdre la face". À ce niveau, on peut considérer que cette recherche peut se spécifier selon deux modes relationnels :

  • des rapports de pouvoirs définis comme un jeu compétitif où chacun cherche surtout à imposer son image, à montrer qu’il est le plus fort, le meilleur, le plus intelligent, etc. (et c’est un jeu qui comporte des gagnants et des perdants);
  • ou bien des rapports de séduction qui instaurent un jeu mimétique et coopératif où s’expriment la reconnaissance réciproque, l’affinité et la valorisation mutuelle.

Considérées sous cet angle, la communication et la conversation peuvent donc apparaître à bien des égards comme des processus de négociation (entre des images, des places, des significations, etc.) : il s’agit d’un système complexe dans lequel chacun des éléments ne peut être isolé des autres et n'a de valeur que dans le rapport qu'il entretient avec eux. Pour rendre compte de ces interactions quotidiennes dans lesquelles se manifeste l’identité de chacun, E. Goffman utilise une métaphore théâtrale : l’acteur que nous sommes va revendiquer une certaine identité. Pourtant nous n'en avons pas l'entière maîtrise car cette identité est aussi définie et appelée par l'identité manifestée par les autres acteurs : ce qui est aussi particulièrement le cas dans une situation interculturelle.

Ce qui importe ici est que, selon Goffman, chaque acteur, dans la rencontre, cherche à donner une image valorisée de lui-même et va s'efforcer d'organiser ainsi une "mise en scène" de son Moi qui aille dans ce sens. La "face" s'exprime au niveau du comportement de l'acteur, d’abord dans la tenue; c'est la mise en scène effective du Moi à travers le maintien corporel, l'habillement, la façon de parler et de se présenter aux autres ; elle "sert à montrer à l'entourage que l'on est une personne douée de certaines qualités favorables ou défavorables". Un individu qui se tient correctement manifeste ainsi sa maîtrise des rituels et son degré de socialisation dans le milieu où il se trouve, à l'intérieur d'un groupe social. Le problème qui se pose en situation d'interculturalité est que ces rituels diffèrent fortement d'une culture à l'autre!

Maintenant, à partir de toutes ces remarques, quels sont les facteurs qui peuvent faire échec à la communication ? Ils se situent à plusieurs niveaux :

  • Celui de l'émetteur : son cadre de référence et son attitude envers autrui (rôle des préjugés, des stéréotypes, connaissances des opinions de l'autre. Mais aussi l'idée que l'émetteur se fait de l'opinion de l'autre à son égard.
  • Celui du rapport émetteur-récepteur : il est inscrit dans des règles sociales et culturelles qui régissent toute communication dans un milieu social et culturel donné (par exemple le "convenable" varie selon les statuts sociaux des participants, la situation globale (publique, officielle, privée, intime, etc.)
  • Celui du récepteur : les mêmes problèmes se posent mais en plus se surajoute ce qu'on nomme son "état de réception", c.à.d. l'ensemble des dispositions à l'égard des coparticipants (rejets des autres, hostilité sélective, etc.)

Globalement chacun, particulièrement en situation d'interculturalité, va utiliser différentes attitudes :

  1. La perception à travers des étiquettes ou des concepts à priori qui médiatisent tout ce qui est dit.
  2. La défense et justification du système d'opinions auquel il adhère. Chacun ne retiendra que ce qui le confirme dans ses idées.
  3. Le jugement de valeur et la comparaison intime de sa propre valeur à celle des autres
  4. Le souci de l'image à donner de soi aux co-partenaires dans le but de recevoir de la considération qui conforte.

On comprend alors en quoi la communication, particulièrement en situation d'interculturalité, est très difficile. Pour réussir elle doit avoir pour objet de mettre hors circuit ces attitudes altérantes et viser un effort intentionnel pour comprendre l'Autre : percevoir non seulement le sens de ce qu'il dit, mais aussi le sens par rapport à la situation de communication.

Je distinguerais ici trois grands obstacles que nous avons à surmonter : les stéréotypes ou l'image de l'autre, la langue utilisée (ou à utiliser) pour communiquer, enfin le comportement non verbal mis en œuvre dans l'acte de communiquer.

On va les examiner les uns après les autres.

1er obstacle : les stéréotypes

Il ne peut y avoir de communication sans qu’il y ait d’abord identification des personnes en présence : cerner l’identité de l’interlocuteur et ce qu’il en est de ma propre identité. C’est pourquoi bien souvent nous usons de lieux communs, de figures stéréotypées et de rituels de conversation propre à produire pour nous deux une rassurante familiarité. Par ces propos ou ces comportements sécurisants, les participants se donnent ainsi une définition d’eux-mêmes et mutuellement. Chacun est, à ce point, libre d’accepter, de refuser ou de corriger cette définition. Cette identité définit pour l’un et pour l’autre comme un territoire de paroles et d’échanges, bien délimité et reconnaissable : ça va? Il fait beau!, etc.

Ce sentiment de sécurité peut cependant être remis en cause lorsqu'intervient une rupture avec la sphère des habitudes et des relations quotidiennes, ce qui arrive dans la rencontre interculturelle par la menace que constituent, pour l’identité propre, d’autres modes de pensée, d’expression, de comportements, l’existence de préjugés et d’images les accompagnants. En situation d’interculturalité, tous les indices d’une différence seront alors réinterprétés en signe d’appartenance ou de différence : l’identité apparaît donc bien comme un échangeur qui relie et sépare tout en assurant la circulation à l’intérieur de l’espace social.

Dans ce processus d'échange, il est clair que la catégorisation joue un rôle fondamental. Si on s’interroge sur la nature et les propriétés d’une personne, nous nous demandons d’abord ce qu’elle est et, dans cette recherche, nous sommes imprégnés de ce qu’on peut appeler "le réflexe catégorisant". Notre pensée dans son mouvement ordinaire accorde ainsi une importance majeure aux références des catégories lorsqu’elle est en rapport avec autrui. Aussi cataloguons nous, étiquetons nous, bien souvent en une systématisation fondée sur les préjugés, les personnes que nous rencontrons : la conséquence la plus évidente en est le refus de voir une personne dans son authenticité. Dans cette vision d’autrui, chacun appartient alors à un type dont il doit reproduire tous les caractères et, même s’il ne les manifeste pas de façon évidente, ils lui seraient attribués a priori. Cette attribution constitue une force de coercition subtile et constitue malgré tout la trame de nos rapports avec autrui : l’appartenance à un métier, à une nation, à une culture, à une ethnie, la possession d’une langue, d’un accent, font que chacun apparaît aux yeux d’autrui comme "l’élément type" d’une catégorie d’individus. Cette tendance à se fonder sur le jugement a priori, c’est-à-dire sur le préjugé, pour qualifier autrui ou ses qualités se manifeste particulièrement à l’égard des "étrangers". Chaque peuple attribue ainsi aux autres des qualités et des défauts traditionnels qui, s’ils permettent de sécuriser les esprits, empêchent pourtant de découvrir autrui. Pour désigner ce processus d’appréhension artificielle d’autrui, les psychosociologues utilisent le terme de « stéréotype ».

Ce qui importe au fond c’est que les stéréotypes ont une fonction bien précise : ils servent à composer des instructions à l'égard d'autrui – même inconscientes- destinées à domestiquer et orienter nos comportements y compris langagiers et communicationnels. Ces instructions peuvent sous certaines conditions se transformer en obligations et interdictions, en peurs et en rejets. Les stéréotypes ne sont donc pas seulement le résultat du processus de catégorisation ou du besoin individuel de simplifier le monde : ils remplissent aussi une fonction sociale. A ce titre, ils définissent des normes sociales auxquelles, le plus souvent de façon inconsciente, nous allons nous conformer particulièrement en situation d'étrangeté.

Si on considère l’approche individuelle, les stéréotypes se constituent au fil des rencontres, des expériences, des interactions des individus au sein de leur environnement et aboutissent à une représentation du monde ou "image" qu’ils se font de leur environnement et des autres. Ainsi, on peut dire que les stéréotypes se construisent par contact direct et personnel avec "l’autre" au sens le plus large du terme. Il s’agit en général d’une version simplifiée du monde susceptible de satisfaire une appréhension des autres plus aisée et moins génératrice de craintes. Ainsi, une image est-elle associée à des valeurs par défaut qui représentent les attentes générales liées à une situation particulière de l’individu. Par exemple Lippmann attribue aux stéréotypes des fonctions défensives car ils seraient directement liés à l’identité des observateurs. Cet auteur situe ainsi leur source dans la socialisation du citoyen. Allport dans son ouvrage La nature des préjugés, reprend à peu près les mêmes options : le processus de catégorisation a essentiellement pour objet de simplifier notre rapport au monde. Il est clair, à la lumière de ces expériences que le stéréotype affecte bien le jugement et qu’il s’impose à la réalité, laquelle apparaît condensée au prix d’une réelle distorsion.

Etiqueter et catégoriser autrui font donc inévitablement parti du processus de perception : c’est une façon de donner des interprétations lesquelles peuvent être des moyens fort utiles pour appréhender le monde et autrui. Les problèmes surviennent cependant quand les étiquettes que nous attribuons sont trompeuses ou fausses ! Une fois le monde et autrui catégorisés, nous avons tendance à nous y tenir et à faire coïncider avec ces images toute information contradictoire.

Pour conclure sur ce point, on peut noter que les stéréotypes concernent bien chacun d’entre nous : quelque soient notre âge, notre sexe, ou notre environnement social, etc., nous faisons appel aux stéréotypes. D'une manière générale ces stéréotypes ont pour but de flatter notre image personnelle : l’image qu’un sujet se fait de lui même est médiatisée par son appartenance à un ou plusieurs groupes. Le stéréotype a alors pour fonction d’établir une distinction positive par rapport à l’exogroupe. Comme l’ont observé plusieurs chercheurs, les acteurs sociaux ont tendance notamment à "développer des stéréotypes qui accentuent leur supériorité par rapport à l’autre groupe". Ainsi il a été démontré que même s’il n’y a pas de communication entre les individus et même lorsqu’on informe les sujets que leur appartenance a été attribuée à pile ou face, les individus continuent à favoriser les membres de leur groupe. Un autre élément intéressant est celui dit de la "variabilité perçue" : un membre d’un groupe percevra l’hétérogénéité qui caractérise son groupe mais ne parviendra pas à le faire pour un autre groupe.

Tous ces facteurs contribuent, dans nos rapports à autrui, à une distorsion de la réalité et à la confirmation des attentes : nous sommes tous affectés par nos préjugés, à moins qu’un effort particulier ne nous permette d’échapper à leur emprise. Ce principe vaut pour les relations interculturelles : elles sont le plus souvent interprétées et interrogées non pas au niveau de leur réalité effective mais au niveau de leur réalité fantasmée. Le stéréotype met en scène une image d’autrui, souvent instrumentalisée en fonction de ce que l’on espère ou de ce qu’on redoute pour soi.

2ème obstacle : l'acte de parole

Nous devons maintenant analyser les obstacles qui, dans l'acte de parole, viennent contredire ce projet général - communiquer avec autrui - et tenter de comprendre comment résoudre cette difficulté.

Le premier problème porte sur la complexité des messages. D’une manière générale nous vivons dans un monde qui nous apparaît signifiant et ainsi, pour nous qui parlons et écoutons, le problème du sens ne se pose pas. La signification s’imposerait donc comme une évidence et elle s’imposerait comme un sentiment de tout comprendre naturellement ! Quand nous parlons, nous postulons comme une évidence que ce qui est énoncé ferait sens immédiatement pour soi et pour autrui ! L’expérience courante nous montre bien au contraire que lors d’un entretien avec autrui – et c'est particulièrement le cas en, situation d'interculturalité-, quand nous prononçons tel mot, telle phrase, nous ne nous expliquons pas pourquoi et comment les réponses qui nous sont données ne sont la plupart du temps que des réponses équivoques, des traductions plus ou moins claires, plus ou moins inexactes de mots et de phrases en d’autres mots et en d’autres phrases qui n’ont, bien souvent et curieusement qu’un lien fort anecdotique avec les mots, les phrases que nous avions prononcés.

Ce qu’il importe de comprendre aussi, est que des structures linguistiques, mêmes apparemment non ambiguës pour un adulte ayant une compétence normale, peuvent venir troubler l’ordre de nos discours et leur compréhension. Cette ambiguïté se manifeste à plusieurs niveaux : l’étendue du vocabulaire, la richesse des formes syntaxiques utilisées, le sens même attribués à certains mots, varient considérablement en fonction de l’éducation, du milieu social et culturel, voire de la sensibilité de chacun des acteurs de la communication. Cette ambiguïté est d’autant plus forte que notre parole touche aux réalités profondes de notre affectivité et qu’elle se veut à la fois expression de soi et action sur autrui. Ce dernier aspect prédomine dans le cas de l’entretien avec autrui : l’ambiguïté y est donc un phénomène important et ces obstacles que nous avons qualifiés de linguistiques jouent un rôle fondamental.

Dans le processus d'échanges interculturels, cette ambigüité se trouve encore renforcée : la langue s'impose immédiatement comme moyen de communication et comme l'expression la plus directe d'une certaine identité culturelle avec son histoire unique et son évolution dans un contexte donné. Le fait de ne pas connaître la langue de l'"autre" devient ainsi le premier obstacle perceptible au début de toute communication interculturelle et il faut bien reconnaître que la "normalité" consiste souvent à ne pas connaître ou peu connaître les langues étrangères.

Le processus de communication interculturelle entre individus dont l'un connaît la langue de l'autre suppose - à cause du poids culturel de chaque langue - l'esquisse de nouvelles significations et de nouveaux codes, en partie différents de ceux qui existent dans chacune des langues. Chaque fois donc, le processus de communication suppose, au départ, que les parties en présence créent, proposent et acceptent par consensus des "codes" adaptés aux contenus et avec lesquels ils opéreront dans le cadre du dialogue. Cette construction de significations est réalisée grâce à la contribution de tous ceux qui participent à la communication, elle amplifie la profondeur du dialogue et réduit en même temps le décalage entre le message émis et sa réception, la compréhension et la réaction de réponse à ce message. Le système commun de significations consiste, en dernière instance, à "mettre d'accord" les univers de subjectivité des acteurs de la communication, incluant les attitudes et comportements corporels.

Le second problème tient au fait que la langue, ce n'est pas seulement un moyen de communication, c'est aussi un produit culturel dynamique, un produit de civilisation, porteur de symboles sociaux, liant spirituel pour une nation et terrain de compétition entre les différentes sous-cultures qui l'utilisent. La langue est, comme on l'a déjà compris, le produit d'une identité culturelle. L'expression souvent utilisée : "nous ne parlons pas la même langue" reflète, dans ce contexte, tout autant le fait qu'il reste toujours "quelque chose" d'incommunicable, que l'idée que le système de significations et les codes communs ne sont pas encore constitués, même si les individus parlent la même langue et d'autant plus s'ils parlent des langues différentes, si l'un des interlocuteurs connaît la langue de l'autre ou que les deux connaissent une troisième langue de communication. Le facteur linguistique dans la communication interculturelle ajoute donc un élément supplémentaire de difficulté : il comporte, pour ce qui concerne les individus engagés dans la communication, un aspect objectif mais aussi un aspect subjectif.

  • Au plan objectif, pour qu’il y ait communication, il faut qu’il y ait une dialectique du même et de l’autre qui permette la mise en commun de quelque chose. Si la distance interculturelle est trop grande, il n’y a plus à proprement parler de communication interculturelle mais plutôt acculturation, voire déculturation et donc, au pire, incompréhension et conflit. Témoin ce qui se passe dans l’acte du traduire : je ne peux, en effet, traduire ce que me dit l’autre dans sa langue, que s’il se réfère à des expériences et des réalités dont il existe déjà des équivalences dans ma langue et ma culture. La traduction se fait d’une “langue culture” à une autre “langue culture”, d’une socio-langue à une autre et non seulement de langue à langue comme on le croit trop souvent.
  • Au plan subjectif pour qu’il y ait communication, il faut tenir compte du vécu individuel. Ce vécu y est particulièrement impliquant : avec chaque langue, c’est non seulement, un nouveau texte que je dois savoir mais c’est aussi une mise en récit tout autant qu'une mise en scène auxquelles je dois apprendre à me plier. C’est tout autant nos corps qui habitent nos langues.

Conséquence: le discours n’est jamais un espace totalement neutre : il est le lieu où la pluralité et la hiérarchie des cultures cherchent à se manifester et à se formuler ; à travers lequel chaque groupe tend à faire reconnaître et prévaloir sa vision du monde, ses valeurs et sa culture. C’est pourquoi, selon P. Bourdieu, les rapports de communication sont aussi des rapports de pouvoir symboliques ou s’actualisent les rapports de force entre les groupes respectifs des locuteurs.

3ème obstacle : le comportement non verbal

Dans le dialogue, nous ne faisons pas seulement qu'entendre autrui, nous éprouvons aussi sa présence : "la présence d’autrui" est un enjeu important surtout dans un contexte interculturel. En particulier, il nous faut souligner le fait que tout dialogue avec autrui se situe dans un contexte spatio-temporel complexe et à plusieurs dimensions :

  • Il y a la dimension symbolique, celle qui correspond au message proprement dit et à son contenu.
  • Il y a la dimension physique, celle qui explicite la localisation des interlocuteurs dans toute situation d’entretien et de dialogue. Cette dimension physique s’explicite souvent en une dimension institutionnelle qui concerne plus généralement la structure des interactions des interlocuteurs et renvoie à tous les rapports de pouvoir et à tous les liens sociaux qui, dans une interaction avec autrui, sont plus ou moins institutionnalisés. En Macédoine et en Turquie, on accorde beaucoup moins d'importance à la notion d'ordre : faire la queue au guichet de banque signifie, pour l’européen de l’ouest, se mettre en rang l'un derrière l'autre en respectant l'ordre d'arrivée. Les premiers arrivés ont naturellement la première place dans la queue, les suivants se placent en fonction du moment auquel ils sont arrivés. En Macédoine et en Turquie, on ne fait pas la queue aussi "rationnellement". Que l'on soit arrivé le premier ou le dernier, chacun se démène pour être le premier. L'ordre d'arrivée n'a aucune importance. A l'aéroport, dans les bibliothèques, dans les magasins, il n'est pas rare de voir un attroupement de personnes et d'entendre des cris d'énervement. On peut aussi ajouter que la situation de face à face est une situation à la fois singulière et complexe. On le sait quand deux personnes veulent s’affronter, elles se rencontrent généralement de face. Il s’agit donc d’une relation d’agressivité, d’attaque et de défense réciproques, situations qui peuvent soit inhiber soit déclencher des rivalités voire des agressions caractérisées.

L’importance que nous devons accorder à cette dimension physique et spatiale de la communication dans l’entretien est en outre renforcée par le fait que dans le dialogue, l’occupation de l’espace est le plus souvent réglementée institutionnellement ou culturellement, ce qui, par conséquent, rend plus difficile l’échange, la possibilité d’avoir un système de références commun et donc d’atteindre un véritable accord sur telle signification ou telle représentation donnée de la réalité. L’espace n’est pas vide et les lieux dans lesquels se déroule l’entretien avec autrui ne sont pas tout à fait innocents. L’espace joue alors un rôle non négligeable et de sa maîtrise dépendra en grande partie la réussite des échanges, car il s’impose à tous comme une sorte de code implicite, qui détermine à la fois le type de relations sociales accepté implicitement par tous mais aussi le type de rapports interindividuels que nous désirons imposer à tous les acteurs de l’interaction. Comme le précise E.T Hall , le rapport à l’espace est donc “une dimension cachée” de la culture qui joue un rôle fondamental dans toute relation communicationnelle : quand nous entrons dans le lieu où doit se dérouler l’entretien et quand nous nous plaçons à telle ou telle place, nous sommes d’emblée exposé à une multitude d’expressions symboliques qui ne nous laisse pas libres de nous même.

  • Il y a enfin la dimension chronologique qui se rapporte au temps de la communication. Le rapport au temps est aussi « une dimension cachée » de la culture qui joue, tout autant que l’espace, un rôle dans l’interaction communicationnelle. Mon expérience des rapports humains dans la vie quotidienne en Macédoine et en Turquie est ainsi truffée d'exemples qui démontrent que le rapport au temps est constamment présent dans les interactions. Par exemple, en Turquie, la première remarque sur le "temps" dans les relations humaines concerne le rituel des salutations. Lorsqu’on rencontre dans la rue une personne que l'on connaît, les salutations sont très longues. Elles peuvent durer de longues minutes avant que ne commence vraiment la discussion. Dans les salutations, plusieurs phrases types peuvent être utilisées en fonction de la distance sociale à laquelle sont assignées les personnes que l'on salue. Les salutations sont donc un moment privilégié dans les rencontres. Plus elles sont longues et plus on prend son temps pour savoir si" la santé est bonne", si toute la famille va bien, et plus la personne rencontrée est considérée. Mais ce rituel peut très bien avoir lieu avec une personne que l'on connaît peu, comme une habitante du quartier ou une amie d'un ami. On est loin des salutations européennes à la "va-vite".

Le "temps" consacré aux relations humaines en Turquie est également ritualisé : par exemple dans les magasins. Le rapport vendeur/client se doit d’être une véritable rencontre. On vend des produits avant tout à une personne. Ce rituel se décline généralement en deux phases. La première consiste à connaître le client. Des tapis posés sur le sol permettent aux individus de s'asseoir avant de regarder les objets dans le magasin. Le vendeur offre très fréquemment un verre de thé. C'est le moment où l'on discute de la vie, des personnes communes que l'on peut connaître, de la vie en général. Il n'y a à ce moment aucun rapport strictement professionnel. Mais le thé une fois bu, la relation change. C'est la deuxième phase. Le vendeur redevient vendeur et propose ses produits tandis que le client peut commencer à faire le tour du magasin. Les discussions peuvent être longues, l'achat aussi. Ainsi, le temps consacré à l'achat et à la relation avec le vendeur est souvent très long.

Cette perception du temps a tellement été intégrée dans notre vie quotidienne, que nous ne sommes pas conscients de son importance dans nos relations de communication. Par exemple, lorsque l'on dit "dans un moment", il faut connaître la personne et le contexte pour savoir ce que signifie "un" moment. Il peut correspondre à une minute, à cinq minutes ou à plus d'une heure. En France, il semble ainsi normal que le temps soit planifié : la plupart des événements sociaux doivent s'inscrire dans un horaire. De plus, selon Hall, le futur prévisible est pour un européen de l’ordre de deux à trois ans, au plus, cinq ou six ans. Les promesses de rendez-vous sont aussi prises très au sérieux. Il existe des sanctions pour ceux qui sont en retard ou pour ceux qui ne tiennent pas leurs engagements dans le temps. Le futur n'est donc pas une notion abstraite : il est prévisible. On prévoit d'ailleurs toujours le temps que l'on va mettre pour faire telle ou telle chose, "je serai là dans 10 minutes", "je ferai cela dans six mois"! On trouve naturel de quantifier le temps, de prévoir, de planifier. Il en est tout autrement en Turquie : le temps y est beaucoup moins planifié et ordonné. En effet, le futur n'a pas de consistance, on est jamais sûr de ce qui va se passer plus tard, témoin l'expression très usitée "Inch Allah" ("si Dieu le veut"), qui caractérise assez bien le mode de fonctionnement des turcs. Elle correspond à l'expression française "on verra!" : rien ne peut être prévu à l'avance, tout dépend de la volonté de Dieu. Par exemple, à la gare des bus à Istanbul, aucun horaire d'arrivée ou de départ n'est affiché. Le futur ne peut donc pas être prévisible. Les façons d'appréhender le temps dans chaque culture, peuvent constituer ainsi une barrière infranchissable dans l’interaction entre deux personnes de cultures différentes et le système de communication peut alors s'effondrer.

Toutes ces dimensions sont, dans la situation de dialogue, étroitement liées et jouent un rôle essentiel dans le bon déroulement et le succès de celui-ci. L’interaction communicationnelle peut alors se concevoir globalement comme "une structure de comportement" et plus précisément, une unité structurale composée de deux plans indissociables : le verbal et le non verbal. Le non verbal se développe en imbrication étroite avec le verbal, c'est pourquoi la fonction communicative du langage verbal ne peut être réellement comprise sans l'intégration des facteurs non verbaux.

D’une manière générale, le non verbal inclut les éléments non linguistiques qui communiquent quelque chose au cours d'une interaction : par exemple, l'aspect vocal du message transmet, à l'évidence, une somme considérable d'informations qui permettent à l'auditeur d'accroître son efficacité dans la communication. Cependant, la notion de communication non verbale peut être comprise de façon plus extensive, incluant tous les éléments non linguistiques porteurs d'information qui peuvent exercer une influence sur la communication, sans en faire directement partie: les caractéristiques physiques des participants, les artefacts (vêtements, parfums, etc.) et les éléments de l'environnement dans la mesure où tous ces facteurs contribuent à forger une impression chez les interlocuteurs, impression qui peut agir indirectement sur le déroulement de l'interaction.

On ne peut donc réduire la communication au seul plan linguistique, et il faut reconnaître que, dans l’interaction communicationnelle, l'individu est présent en tant que réalité matérielle et sensorielle et pas seulement en tant qu'organisme cognitif. Certains auteurs soulignent ainsi l'importance capitale du langage du corps dans la communication, la plupart des informations sémantiques, lors d'une interaction face à face, étant véhiculées par les divers canaux sensoriels du corps. Il en résulte que la communication doit être conçue comme un système complexe de codes interdépendants.

Ces facteurs non verbaux ont aussi une fonction culturelle: il est difficile de nier le caractère culturel du non verbal, dont l'expression signale l'appartenance à un groupe culturel donné et dont l'interprétation se rattache à la compétence culturelle de communication du sujet. A cette fonction, on peut rattacher ce que Hymes nomme « Norms », qui comprennent à la fois les normes d’interaction (chacun parle à son tour, on manifeste son intérêt à l’interlocuteur ...) et les normes d’interprétation qui font référence aux habitudes culturelles ("Comment allez-vous?" n’est pas une incitation à parler de sa santé, mais une phrase rituelle d’ouverture de la communication qui ne requiert que la réponse rituelle complémentaire: "Très bien, merci").

Cette perspective centrée sur le non verbal nous permet de préciser ce qui constitue la complexité d’une interaction communicationnelle.

Tout d’abord, la notion même de "message" se trouve modifiée : le message verbal ne compose en fait qu’une partie des messages émis dans la communication. Un grand nombre d’informations sont émises par des voies "non verbales" (les gestes, les mimiques, les postures, le ton ...) et que cette forme de communication, fondamentale, ne "fonctionne" pas comme le langage verbal.

Ensuite, il s’avère que la communication, même entre deux personnes, ne peut se réduire à la seule relation entre un émetteur et un récepteur. Du coup, la notion de "réception" d’un message s’est également modifiée. Traditionnellement, la reception était associée à un simple travail d’enregistrement et de décodage d’un message et l’on passait ainsi à côté du travail d’interprétation qu’effectue le récepteur en même temps que le décodage. C’est ce que traduit la notion d’"inférence" qui concerne la capacité qu’a le récepteur à conduire des raisonnements non formalisés pour comprendre un message. Ce processus d’inférence indique que le sens d’un message découle autant de ses dimensions implicites que de son contenu explicite, et que le travail de compréhension consiste à sélectionner parmi les implications de l’énoncé explicite celles qui sont pertinentes par rapport au contexte.

Pour conclure nous pouvons donc affirmer que dans tout rapport à autrui coexistent des formes explicites de la communication - essentiellement le contenu verbal - et des formes implicites essentiellement culturelles qui ne sont pas formellement exprimées mais que la conduite des personnes permet d’inférer. Ces formes implicites de la communication se manifestent par un symbolisme tout à fait particulier : celui du corps au sens large (corps physique, voix, regard, etc.) et de sa gestuelle. Ce qu’il importe de retenir, est que cette forme implicite de la communication prédomine dans l’interprétation des messages que réalise autrui s’entretenant avec nous, particulièrement en situation d'interculturalité. Dans le rapport à autrui, nous devons ainsi continuellement composer avec notre corps, le mettre en scène de façon active pour évacuer peurs et angoisses et mieux structurer l’échange. Notre corps est ainsi expression tout autant que notre parole et se constitue simultanément : c’est ce qui rend la communication possible même si chaque personne dans l’échange, suivant son milieu social et culturel, adopte une structure de réponse comportementale particulière.

Si le code verbal a bien pour objet essentiel de transmettre un contenu de valeur informative, le code non verbal qui le double a pour objet de maintenir la relation interpersonnelle : s’il y a convergence des deux codes, alors l’impact de notre message est le plus fort. S’il y a divergence, comme c'est souvent le cas en situation d'interculturalité (le oui bulgare exprimé par le mouvement de la tête propre à l'expression du non dans l'Europe de l'ouest, par exemple), alors la communication devient paradoxale et le sens de notre message s’en trouve profondément altéré. Il y a donc, dans tout rapport avec autrui, d’abord les mots et ce qu’ils expriment et disent : ils constituent un premier obstacle (ne pas connaître la langue de l'autre). Il y a aussi les symboles divers (vêtements, parures, gestes) qui constituent autant de porteurs de signification dont le but principal est d’assurer entre tous les acteurs de la communication, une communication régulatrice en vue d’atteindre avec autrui une sorte de communauté d’idées et de sentiments.

On comprend ainsi que l’altérité n’est pas un phénomène objectif qu’on pourrait décrire mais se présente comme un "certain rapport", essentiellement dynamique, entre deux entités qui se donnent mutuellement un sens. Ce qui communique, ce ne sont ni des cultures ni des identités, mais des personnes qui véhiculent ou médiatisent des rapports entre cultures et/ou identités. C’est pourquoi par communication interculturelle, il faut bien entendre d’abord les relations qui s’établissent entre personnes et groupes appartenant à des cultures différentes. C’est ce fait relationnel qui fonde véritablement l’interculturel même s’il entraîne avec lui tout un arrière plan de représentations, de valeurs, de codes, de styles de vie ou encore de modes de penser propres à chaque culture. L’interculturel présuppose donc bien une interaction dans et à travers laquelle deux entités se constituent autant qu’elles communiquent. On peut comprendre alors que dialoguer constitue au sens propre une découverte de nous même à travers la découverte d’autrui : il s’agit bien d’une aventure.

 

Bibliographie:

  • E. Goffman, Les rites d'interaction, Editions de Minuit.1974.
  • J.P. Leyens, V. Yzerbyt, G. Schadron, Stéréotypes et cognition sociale. Mardaga, Liège. 1996
  • V.Yzerbyt , G.Schadron, Connaître et juger autrui. Une introduction a la cognition sociale, Presses Universitaire Grenoble, 1996.
  • G.W. Allport, The nature of prejudice, Reading, MA, 1954
  • C.Stangor, M.Schaller, Stereotypes as indlvidual and collective representations. In C. N. Macrae, C Stangor, & M. Hewstone (Eds.), Stereotypes and stereotyping (pp. 3 37). New York : Guilford..1996
  • E. Hall, La dimension cachée, Point.
  • F. Poyatos. Cross-Cultural Perspectives in Non verbal Communication, Hogrefe, 1988.