Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

Eugène Ionesco entre “le père détesté” et la “mère adorée”

Sergiu Miculescu

Faculté des lettres
Université Ovidius de Constanţa
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Résumé

L’étalage que Ionesco fait de son complexe d’Oedipe est trop ostentatoire pour le prendre au sérieux. Déchiré depuis sa plus tendre enfance entre deux pays et surtout deux parents, l’un détestable à tous points de vue – le père, l’autre, la mère, objet d’une adoration sans réserve, Ionesco se construit une affectivité dichotomique qui lui sert parfaitement d’alibi pour justifier sa répulsion prolongée pour le père, et conjointement pour “le pays du père”, et son affection sans bornes pour sa mère, dont les lointaines origines françaises suffisent à Ionesco pour se greffer le fantasme d’un écrivain au même titre sollicité par la petite culture roumaine (mais quelle culture roumaine? “J’en arrive à penser que la substance roumaine est inapte, réfractaire à toute forme d’existence culturelle” – Non, 1934) et le prestige de la France (“mon vrai pays” – Présent passé passé présent). Et, pour ne pas “rester un parent pauvre de l’intelligentsia européenne” (Non), Ionesco noircit copieusement l’image de son père et de son pays (“le mot patrie n’est pas supportable puisqu’il signifie le pays du père”), tout en magnifiant la France (“parce que j’y avais vécu avec ma mère dans mon enfance”), afin de légitimer son statut d’écrivain français à part entièreet de réparer l’inadmissible et colossale faute du destin de l’avoir distribué “dans ce lieu” (i.e. la Roumanie). Néanmoins, dans les dernières oeuvres (le journal La Quête intermittente et les pièces de théâtre L’Homme aux valises et Voyage chez les morts), on assiste à un rééquilibrage de la balance affective de l’écrivain.

Mots clés: psychanalyse, mystification, culture roumaine vs. culture française, aversion, père, complexe, angoisse, mère, théâtre, rêve, fantasme, démons du passé, réconciliation.

 

Abstract

Eugène Ionesco is too ostentatious in his show of the Oedipus complex to ever take it – and for us to ever take him – seriously. Torn since his infancy between two countries and especially two parents, one reprehensible to him in every respect, the father, and the other adorable, the mother, Ionesco forges a dichotomous affectivity for himself as the perfect alibi to legitimate on the one hand his long-lasting repulsion for his father and the “father’s country” and on the other his unreserved affection for his mother. Her distant French origins are good enough for him to indulge the phantasm of being a writer equally appealed to by the minor Romanian culture (which Romanian culture? – “I dare say the Romanian substance is simply incapable of and refractory to an existence within culture– Non, 1934) and by the prestige of France (“my true motherland” – Présent passé passé présent). Lest he should remain “the poor relation of the European intelligentsia”(Non), Ionesco paints his father’s and father’s country’s image in the blackest colours (“I hate the word fatherland because it means the father’s country”) at the same time as he exalts France (for I lived here with my mother during my childhood) so as to vindicate himself as a non-hyphenated French writer and thereby emend the inadmissible, colossal error that destiny should have sent him to this place (i.e. Romania). Nonetheless, his last works (his diary La Quête intermittente and the stage plays L’Homme aux valises and Voyage chez les morts) testify to an improvement in the writer’s affective sympathies.

 

Keywords: psychoanalysis, mystification, Romanian culture vs. French culture, self construction, repulsion, father, complex, agony, phantasm, mother, theatre, dream, demons of the past, reconciliation

 

Une vraie aubaine pour les psychanalystes Eugène Ionesco, un cas d’école, dirait-on! Il est étonnant que sa biographie n’ait pas suscité plus d’investigations psychanalytiques, étant donné que son parcours représente une mine d’or pour les prospecteurs de complexes, fantasmes et autres projections. Ou peut-être que,  dans ce cas précis, ce qui rend suspect l’auteur de La Cantatrice chauve, c’est que “le précieux métal” se trouve en surface! Pas besoin de fouiller longuement les recoins de sa biographie pour débusquer les clivages du moi ionescien. Chez Ionesco tout se trouveà portée de main. Non seulement qu’il ne semble rien cacher, mais, à longueur de pages,il ne cesse de marteler ses rancunes et ses affinités, ses phobies et ses angoisses dans ses journaux et entretiens et, bien sûr, dans son théâtre. N’est-il pas frustrant pour un investigateur de “fantasmes originaires” de ne rien découvrir chez un “pacient” qui dit tout et qui s’étend sur la banquette avant même qu’il n’en fût invité? Il est frustrant, bien sûr, et c’est la raison pour laquelle les psychanalystes n’ont pas pris au sérieux  le cas Ionesco, bien que le dramaturge fût un lecteur de Jung et qu’il se fît soigner ses angoisses et insomnies dans leurs cabinets. L’étalage qu’il fait de son complexe d’Oedipe est ostentatoire, comme s’il voulait imposer son propre diagnostique. Ionesco nous demande de le croire sur parole, mais, ceux qui connaissent le mode d’emploi de l’esprit ionescien, savent qu’il ne faut jamais croire sur parole un auteur qui a constamment fait parade de ses attitudes doubles, un esprit foncièrement antinomique, un auteur dont la contradiction est le combustible qui l’anime depuis sa tendre jeunesse jusqu’à la fin de sa vie. Croire Ionesco sur parole c’est desservir la complexité d’un écrivain pour lequel tourner en dérision ce monde et cette existence c’est la seule manière de les prendre au sérieux. Toute cette introduction, en fait, pour dire que les psychanalystes ont bien raison de ne pas se pencher sur Ionesco, car, s’il s’agit de névrose dans son cas, il est plutôt question ce cette maladie dont l’homme souffre bien avant Freud et Jung, de cette difficulté d’exister, qu’il ressent comme une pesanteur  malgré ou à cause de son insoutenable légèreté.  Nous ne croirons donc pas sur parole Ionesco lorsqu’il crie sur tous les toits son aversion pour son père, et conjointement pour son pays, et l’affection pour sa mère, en raison de ses origines (très partiellement) françaises. Ce serait la thèse de cet article, qui prend le risque de ne pas caresser notre auteur dans le sens du poil, mais de scruter, par un examen basé sur les textes mêmes de Ionesco, cette dichotomie persistante qui fait de lui un être déchiré entre deux pays, deux langues, deux cultures et deux parents, le tout sous le signe d’une bipolarité, soigneusement construite par l’auteur/le psychisme de l’auteur même.  

Un syllogisme simple, voire simpliste, rendrait compte de l’animosité qu’il affiche à l’égard de son père: Ionesco déteste son père, son père est Roumain, ergo Ionesco déteste la Roumanie. Derrière les termes inflexibles d’un tel raisonnement, le cas Ionesco exige d’être exploré dans ce qu’il a de particulier. Et pour ce, rien de plus probant que les textes mêmes, auxquels nous ferons abondamment appel. Bien que la mère soit l’objet de son adoration, Présent passé passé présent réserve les premières lignes  à l’évocation du père: “Je cherche dans mon souvenir les premières images de mon père. Je vois des couleurs sombres. J’avais deux ans, je crois. En chemin de fer. Ma mère est près de moi, elle a un grand chignon. Mon père en face de moi, près de la fenêtre. Je ne vois pas son visage. Je vois les épaules, je vois un veston. Soudain, le tunnel. Je crie.” On n’est pas loin de l’atmosphère terrifiante d’un film de Hitchcock, avec les trois personnages qui s’engouffrent dans le tunnel, ayant pour fond sonore le cri de l’enfant. La mise en scène indique parfaitement  la place des trois personnages dans le wagon: le père et le fils sont mis face à face, en position de confrontation, la mère est à côté, près de l’enfant. Suivant la même mise en scène l’éclairage est minutieusement disposé: toutes les images qui évoquent le père sont sous-exposées, les tonalités sont sombres: “Il n’y a que mon père et moi. Une lumière grise, dans la maison. Oui, il fait plutôt sombre, des coins d’ombre, des murs, des meubles presque tout noirs sur cette image mentale.” La même lumière grise, récurrente dans ses pièces de théâtre, pour suggérer l’angoisse et la pesanteur, domine les scènes où le père surgit de sa mémoire: “Une lumière grise, un mur jaune, confuse, la présence de mon père.” Le père a droit dans ces souvenirs à une seule couleur, le noir: “Sa silhouette est sombre: il ne portrait que des pardessus noirs”, “il a des vêtements sombres.” Le père n’est qu’une silhouette dont le visage est indiscernable: “Je ne vois pas son visage”, “je ne vois pas non plus sa figure à lui”, “je vois toujours pas sa figure.” Si la présence du père assombrit les couleurs, celle de la mère leur rend la transparence et adoucit ce climat pesant: “Plus nette est l’image de ma mère”, “ma mère, jeune, les yeux noirs, rit avec nous.” Tout à coup, par je ne sais quel acte manqué, de sa mémoire jaillit brusquement l’image du père, tenant dans ses mains le symbole même de l’appareil castrateur, comme pour nous proposer une grille de lecture psychanalytique: “Il est près de la fenêtre, plutôt à ma gauche, en caleçon long, il est déjà chaussé de chaussures noires. Il a des jarretières. Il tient dans sa main un rasoir énorme.”

Suivent, dans Présent passé passé présent, les deux-trois célèbres pages sulfureuses à l’adresse de son père, où Ionesco choisit de se définir en opposition radicale avec lui. Dans ce portrait au vitriol que le fils fait à son père, il reste peu de turpitudes humaines que celui-ci n’ait pas accumulées. À en croire Ionesco, il devrait être reconnaissant à son père de lui avoir livré l’image négative, à partir de laquelle le fils s’est construit,en distribuant son père dans le rôle de argumentum a contrario. “La dernière fois que je l’ai vu, j’avais terminé mes études, j’étais devenu professeur, j’étais marié, nous avons déjeuné ensemble sur son invitation, nous nous sommes querellés parce qu’il était intellectuel de droite, aujourd’hui il serait intellectuel de gauche, et il fut même un des rares avocats bucarestois maintenus au Tribunal au début de l’installation des communistes. Mon père ne fut pas un opportuniste conscient, il croyait à l’autorité. Il respectait l’État. Il croyait à l’État, quel qu’il fût. Je n’aimais pas l’autorité, je détestais l’État, quel qu’il fût. Pour lui, dès qu’un parti prenait le pouvoir, il avait raison. C’est ainsi qu’il fut garde de fer, démocrate franc-maçon, nationaliste, stalinien. Toute opposition avait tort pour lui. Pour moi, toute opposition avait raison.” Le franc-tireur impénitent qu’était Ionesco, ne pouvait pas pardonner à son père d’avoir marché dans le sens de l’histoire. Même si en cela il était comme les autres (“N’était-il pas comme tout le monde?”), il l’a fait “d’une façon plus grossière.” Étant ce qu’il était, un détestable opportuniste, son père méritait bienun ultime blâme et ces mots terribles, même s’il n’était plus de ce monde: “En tout cas, lui et moi, nous sommes séparés jusqu’au jugement dernier et ce n’est qu’à ce moment-là que l’on réglera nos comptes et que les malentendus seront peut-être dissipés.” Ionesco n’attendra quand même pas le jugement dernier pour régler ses comptes avec son père et pour mettre un bémol à ses vitupérations, comme on le verra dans sa dernière pièce de théâtre, Voyage chez les morts (1980).Mais, avec Présent passé passé présent nous ne sommes qu’en 1967, et Ionesco avait encore des comptes à régler et…des coups à rendre! Son père était mort, mais la Roumanie continuait à le tourmenter, tant parce qu’elle avait été dans les années trente le pays des rhinocéros, que, surtout, parce qu’elle était le pays de son père, argument on ne peut plus judicieux pour leur faire subir indistinctement le même traitement! Et il le fait, sans mâcher ses mots. Un premier débordement de haine contre cette “île monstrueuse” (Présent passé passé présent) qu’était la Roumanie, Ionesco l’avait déjà expérimenté dans une lettre publiée dans la revue Viaţa Româneasca, en 1946. Mais il fallait bien, en tant que déjà célèbre écrivain français, réenfoncer le clou et prendre distance de cette Roumanie, qu’un destin impitoyable lui avait choisi comme pays natal (“On a fait une faute inadmissible, colossale, en me distribuant dans l’univers, dans cette société, dans ce lieu.” -Présent passé passé présent). Par conséquent, Ionesco ne finit pas de se séparer, moins de son père, déjà mort à l’heure de la publication du livre, que de son pays natal, dont le péché capital était d’être le pays du père. L’ironie – méritée! – du sort,  fait que, deux ans après la mort de Ionesco, Mihail Sebastian nous dévoile dans son journal, paru à son tour 50 ans après la mort de l’auteur, le lieu de naissance de la mère de Ionesco, bien sûr jamais révélé par le fils: “Eugène se met donc à<<tout dire>>, d’un souffle, comme pour se soulager de je ne sais quelle oppression qui l’étouffait. Oui, elle était juive, elle était de Craiova, son mari l’a abandonnée en France avec deux enfants en bas âge…” À ce titre, de pays du père, la Roumanie méritait aux yeux de Ionesco, pour lequel les deux – son père et son pays - se valaient, qu’on leur administre le même traitement vitrioleur. “Tout ce que j’ai fait, c’est en quelque sorte contre lui que je l’ai fait. J’ai publié des pamphlets contre sa patrie. Le mot patrie n’est pas supportable puisqu’il signifie le pays du père; mon pays était pour moi la France, tout simplement parce que j’y avais vécu avec ma mère, dans mon enfance, pendant mes premières années de l’école et parce que mon pays ne pouvait être que celui dans lequel vivait ma mère.” Et si le pays de sa mère était le même que celui de son père?! “Ah là là, quelle blague, quelle bonne blague!”, comme dirait Le Personnage de Ce formidable bordel! Si tout se trouve sous le signe du cocasse, alors et par sa biographie, plus ou moins mystifiée, Ionesco reste parfaitement égal à lui même, sans fausse note et clivages entre sa vie et son oeuvre! Vingt ans après Présent passé passé présent, Ionesco tente, dans son dernier livre La Quête intermittente, une timide réconciliation avec le “pays de son père”; le jeu des possessifs mesure la distance parcourue  par Ionesco en vue d’une pacification avec les démons du passé: “J’ai été condamné pour les pamphlets que j’ai écrits contre l’armée et les magistrats de son pays”-Présent passé passé présent - vs. “Malgré les massacres, les guerres, les terroristes, les bombes dans le quartier, la Guerre, les séismes qui dévastent la et ma Roumanie…” - La Quête intermittente (C’est moi qui souligne).

À l’exception de la dernière pièce de théâtre, Voyage chez les morts, la figure de la mère est constamment positive. Les tonalités sombres s’éclaircissent en présence de la mère: “Les couleurs de ces images sont très fortes: du soleil, une lumière rose. Présence de ma mère…Toutes les images liées à ces souvenirs sont colorées, claires, il n’y a presque pas une ombre…”  Un halo de tendresse entoure sa présence. Les deux parents sont invariablement en situations conflictuelles, ce qui suscite au petit enfant un sentiment de pitié envers sa mère, brutalisée par son mari: “Ma mère déambulait, nerveuse, entre le lit et la fenêtre. Je vois sa silhouette dans la lumière de la fenêtre…Ma mère est très malheureuse. Elle pleure. Il la gronde, il crie…Il a une voix très forte, un air méchant…Ma mère éclate en sanglots…Ma pitié pour ma mère date de ce jour.”Entre une mère douce et molestée et un père brutal, intolérant et…Roumain par surcroît, le choix est déjà fait. La mère accumule tous les traits positifs, à commencer par celui fantasmé de ne pas être du même pays que le père. Il abhorre à tel point le mot patrie qu’il est prêt à le faire supplanter, ne serait-ce que pour son usage personnel, par le mot matrie. Sa mort prématurée ne fera qu’amplifier chez le jeune Ionesco le culte pour sa mère et sa… matrie ! Il n’en est pas moins vrai que, s’il utilise à satiété la formule ‘la Roumanie-pays du père’ (et même “pays de fer”, pour l’associer aux Gardes de fer)  il ne va pas jusqu’à nommer la France le pays de sa mère, mais: “mon pays ne pouvait être que celui où vivait ma mère”, ce qui introduit un distinguo important. Dans Journal en miettes on trouve les pages les plus mémorables consacrées à sa mère: le jeune Ionesco lui présente sa future épouse et on assiste à une vraie cérémonie au cours de laquelle le fils est symboliquement ‘transféré’ du giron maternel dans celui de la jeune épouse. Placée sous le signe d’un rituel sacré, cette scène rappelle l’allure hiératique de la procession de séparation de la reine Marie de Bérenger Ier qui “se meurt”: “Ce cérémonial ne dura que quelques instants, mais il a dû être fait dans les règles, selon une loi très ancienne; et puisque c’était un mystère, ma femme acquiesça, joua ce rôle sacré et, obéissant à une volonté, à une puissance qui les transcendait, me lia à elle, se lia à moi pour l’éternité…c’était une sorte de passation des pouvoirs.”

Il est d’autant plus surprenant que dans Voyage chez les morts la figure du père semble s’éclaircir, tandis que la mère, de douce et protectrice devient acariâtre et vindicative. Sans attendre le jugement dernier Ionesco tend déjà la main à son père, fortement humanisé dans cette dernière pièce. Au-delà de la tombe le père donne raison au fils et lui octroie le sacre de l’écrivain: “Malgré moi, tu as fait ce que tu as voulu dans ta vie. Je rêvais pour toi un autre destin, une autre carrière […] Tu as gagné mon fils…Maintenant que nous avons le temps, montre-moi ce que tu as fait pour que je sache un peu et pour que je sois détruit davantage par ma défaite et que j’estime ta gloire et que je t’admire en connaissance de cause.” Sans toutefois oublier de lui rappeler la ligne de démarcation qui semble infranchissable, même après la mort: “Tu étais de la race de ta mère et non de la mienne.” Le fantasme du personnage ‘proscrit’ dans la Roumanie des années trente reste, et Ionesco tient à nous le rappeler: “Avant la guerre, comme vous le savez, j’étais proscrit. Heureusement j’ai pu fuir, là-bas, dans ce pays doré qui m’a si bien accueilli, qui nous a adoptés.” Les mythes persistent, comme si Ionesco voulait, une dernière fois, nous donner/imposer sa version des choses: ni dans les années trente en Roumanie, ni plus tard en France,  il n’a jamais assumé sa judaïcité, qui aurait fait de lui un proscrit dans le climat antisémite de l’époque; il n’a pas fui “là-bas” (en France), mais il a été nommé en bonne et due forme comme attaché culturel à la légation roumaine de Vichy! En échange, dans L’Homme aux valises surtout, la mère subit un traitement inverse. D’un ton hargneux elle accuse le fils de l’avoir reniée et de s’être allié avec son père. Dans le régime onirique, propre aux deux dernières pièces, elle se métamorphose en mère venimeuse: “Scélérat! Je vous ai voué mon existence, à toi et à ton père! Pour que tu me renies! Il y a longtemps que tu me préparais cela. Jamais je n’aurais cru. Vous m’avez tuée tous les deux. Ton père m’a enfoncé le poignard dans le coeur. Toi, tu m’achèves.” Il s’agit sans doute d’un traitement compensatoire, engendré par le sentiment de culpabilité d’avoir trop longtemps discrédité un père avec lequel, avant la mort, Ionesco s’identifie.  La restauration de la relation avec son père exigeait un rééquilibrage de la balance affective entre les deux parents: “Tu es mort depuis longtemps. Bientôt je te rejoindrai. Mais je serai quand même le fils…”

Si Ionesco avait assumé les données réelles de sa biographie, il aurait été, comme Cioran, un écrivain français d’origine roumaine. Mais c’était trop peu pour lui, ou pas assez gratifiant! Il a fait donc de son mieux, par le biais d’une biographie légèrement mystifiée, qu’on le perçoive comme fils légitime de la culture française, qu’il a adoptée, avant même qu’il n’en fût adopté.

 

Bibliographie sélective:

Eugène Ionesco, Théâtre complet, édition présentée, établie et annotée par Emmanuel Jacquart, Gallimard,coll. La Pléiade, 1991.

Eugène Ionesco, Présent passé passé présent, Gallimard, 1976

Eugène Ionesco, Journal en miettes, Gallimard, coll. Folio-essais, 1993.

Eugène Ionesco, La Quêtte  intermittente, Gallimard, 1987.

Mihail Sebastian, Journal, 1935-1944, Stock, coll. La Cosmopolite, 1996.

Marta Petreu, Ionescuînţaratatălui, BibliotecaApostrof, Cluj-Napoca, 2001

Sergiu Miculescu, Cioran – Ionescu face à face, Ex Ponto, Constanta, 2005.