Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

Présentation du numéro par Monica Vlad


La formation initiale est le lieu d’enjeux majeurs pour ce qui est de l’évolution des réflexions et des pratiques développées par les futurs enseignants. Cette formation initiale est chargée de représentations sur le métier d’enseignant en général, sur la matière à enseigner, etc. qui sont largement influencées par les contextes socioprofessionnels dans lesquels se déroule la formation initiale, mais également par le vécu familial, social et scolaire de chacun.

Par rapport à la formation initiale à l’enseignement d’une matière non linguistique, la formation initiale à l’enseignement des langues étrangères se caractérise par le fait que, de par l’objet à enseigner – la langue – , les représentations recouvrent un éventail plus large et complexe : elles englobent les représentations sur la matière, plus généralement, et, plus particulièrement, les représentations sur le statut de la langue à enseigner, sur qui enseigne cette langue, sur le public à qui l’on s’adresse et sur les besoins communicatifs de ce public. Elles sont par ailleurs étroitement liées à des paramètres préalables à la situation réelle de la classe, parmi lesquels le statut socioculturel de l’enseignant et le contexte d’enseignement/apprentissage dans lequel cette langue est enseignée.

Le Master Français langue étrangère et plurilinguisme dans l’espace européen propose, depuis les années 2004-2005, de travailler autour de notions telles que plurilinguisme, interculturalité, représentations culturelles, outils didactiques pour la diffusion des langues, etc. Novateur dans le paysage universitaire roumain, ce master a formé, durant ses dix années d’existence, de nombreux enseignants et jeunes chercheurs capables d’assumer la gestion des différentes langues au niveau de l’école et dans les institutions multilingues.

Lors de la journée d’étude qui s’est tenue le 2 avril 2015, nous avons souhaité réflechir sur les notions-clé débattues dans le cadre des formations, ainsi que sur leur enseignement.

Nous avons invité les enseignants du master à partager leurs réflexions sur les évolutions des contenus de leurs cours, sur les recherches qui en sont issues, sur les perspectives qu’ils voyaient se dessiner devant eux. Les collègues du centre de recherches Liliro ont également été conviés à s’interroger sur les perspectives ouvertes par le plurilinguisme et l’interculturalité en rapport avec leurs travaux.

Les collègues étrangers qui nous ont rejoints dans le cadre de la collaboration que nous avons amorcée grâce à un projet AUF, sont venus nuancer nos réflexions et apporter leurs savoirs et leurs expériences didactiques en matière d’intercompréhension, de plurilinguisme, d’interculturalité.

Les contributions à ce numéro ont mis en évidence les enjeux contemporains de la formation des enseignants de langues, les convergences et les divergences qu’il y a entre les différentes manières de faire en Europe. Ces manières de faire sont empreintes de représentations sur les évolutions des objets d’enseignement, des modalités de les enseigner et des besoins en matière d’apprentissage des langues et c’est leur interrogation qui donne de l’épaisseur à l’argumentation.

Ainsi, dans le texte d’ouverture, Stéphanie Galligani aborde-t-elle les notions de plurilinguisme et d’interculturel dans le domaine de la didactique des langues en rappelant leurs différentes acceptations et composantes. Elle s’interroge sur leur centralité dans les parcours formatifs des enseignants de langues et dans la construction de compétences professionnelles pour savoir agir dans des contextes éducatifs pluriels.

De manière plus particularisante, en analysant des extraits de mémoires d’étudiants inscrits en Master FLE à l’Université Bordeaux Montaigne, Mariella Causa propose une réflexion sur les étapes à parcourir par les jeunes enseignants afin de se former à la didactique du plurilinguisme, démarche qui est loin d’aller de soi et qui exige, avant tout, de se reconnaître soi-même en tant que locuteur plurilingue.

Sur un autre pallier, Michel Bourse met en débat la notion de communication interculturelle et en définit non seulement les principes de base, mais également les obstacles qui peuvent l’entraver : les stéréotypes, la langue utilisée et le comportement non-verbal. Les nombreux exemples qu’il fournit nous permettent de mesurer la complexité des interrogations qui fondent ce champ de recherche.

Dans la suite du numéro, les enseignants du master Français langue étrangère et plurilinguisme dans l’espace européen proposent des réflexions sur leur propre pratique et montrent, de cette sorte, la diversité des angles d’approche du plurilinguisme et de l’interculturalité dans la formation initiale des enseignants de langue.

Monica Vlad se penche sur un corpus de biographies langagières rédigées par les étudiants et analyse les langues qui, citées à côté de / par rapport à la langue maternelle, mettent en lumière le patrimoine langagier des étudiants et, implicitement, la diversité culturelle et linguistique de la région de Dobroudja, région d’origine de ceux-ci. Au-delà de la dimension réflexive liée à la constitution du répertoire langagier individuel, l’auteur démontre que les biographies permettent aux scripteurs de patrimonialiser les langues qu’ils ont héritées de par leurs communautés d’origine.

Marinela Vramulet expose une partie des résultats du cours de Master de Plurilinguisme, Métaphore quotidienne et Plurilinguisme. Autour des éléments de structure conceptuelle qui sont fixes et invariables dans toutes les langues qui partagent la même culture s’organisent les expressions métaphoriques qui peuvent varier d’une langue à l’autre. Suite à l’analyse cognitiviste d’un corpus plurilingue, l’auteur constate l’existence de symétries et asymétries que les étudiants sont stimulés à chercher et à observer dans les langues romanes qu’ils connaissent.   

Sergiu Miculescu présente le portrait déchiré d’Eugène Ionesco, exemple parfait de l’entre-deux par ses enracinements affectifs dans les deux pays de son enfance (la Roumanie du père et la France de la mère) et explique comment se construit la personnalité de quelqu’un qui vit entre deux parents, deux pays, deux langues…

C’est toujours le problème du rapport paradoxal entre plusieurs espaces et plusieurs appartenances qui est posé dans le texte de Petre Barlea qui porte sur la dynamique universel/local des poèmes homériques. L’auteur explique comment, malgré l’universalité des valeurs imprimées par les aèdes antiques aux questions de la vie communautaire de l’époque mycénienne de la légendaire guerre de Troie, les interprètes et les traducteurs ont adapté ces valeurs à la langue et à la mentalité spécifique de leurs propres espaces géographiques et spirituelles.

Le caractère composite de ce numéro est, en fin de compte, le reflet de la multiplicité des points de vue qui peuvent être adoptés par les enseignants impliqués dans une formation universitaire portant sur le plurilinguisme et l’interculturalité. Tant que ces deux notions sont encore – et le seront probablement longtemps – objet de débats aussi bien épistémologiques que méthodologiques, la diversité des points de vue leur est constitutive. Les interrogations auxquelles nous avons provoqué les collègues roumains et étrangers nous ont montré non seulement un « état de l’art » en matière d’enseignement du plurilinguisme et de l’interculturalité, mais également et surtout les perspectives ouvertes par une telle formation. Dont nous espérons qu’elle gardera son excellence dans le paysage de la formation universitaire roumaine et européenne.