Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

L’implicite : entre préconstruits sémantiques et détermination générique

Sophie Anquetil

MCF, Laboratoire CeReS (EA 3648)
Université de Limoges (France)
sophie.anquetil@unilim.fr

Ana -Maria Cozma

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Université de Turku
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Introduction

 

Texte intégral

1- Étymologiquement, la notion d’implicite signifie « qui peut être impliqué ». Accorder au sens le statut d’“implicite”, c’est donc admettre l’existence de deux strates de la signification, dont l’une serait “impliquée” par l’autrele premier – qu’on le qualifie de “sens littéral” (Ducrot 1979), de “sens propre” (Lehmann & Martin-Berthet 1998), de “sens profond” (Anscombre 1995), de “signification” (Ducrot 1979) ou de “signifiance” (Slakta 1975) – ne ferait appel qu’aux seules compétences linguistiques de l’interlocuteur (processus de décodage) ;

  • le second – qu’on le qualifie de sens “communiqué” (Grice 1975), “dérivé” (Anscombre 1977), “figuré” (Lehmann & Martin-Berthet 1998) ou “indirect” (Searle 1975) – mobiliserait les compétences cognitives de l’interlocuteur pour être interprété (processus inférentiels ; Moeschler & Reboul 1998).

2-  Ces deux strates rendent compte de la plasticité du matériau linguistique dans l’activité de parole et formalisent une progression sémantique, ou dérivation illocutoire, que les théories linguistiques ont représentée par des artefacts, tantôt de nature sémantique, tantôt de nature pragmatique.

3-  Les théories argumentatives ont introduit par exemple des topoï ou des stéréotypes pour combler le décalage entre ces deux niveaux, topoï ou stéréotypes qui forment un ensemble stable mais ouvert attaché à la signification (Anscombre, éd., 1995 ; Galatanu 1999, 2004 ; Ducrot 2001 ; Carel 2001 ; Anscombre 2001). Dans ce cadre, le lien envisagé est d’ordre sémantique et il est intrinsèque à la langue : le sens profond est composé d’instructions argumentatives qui précèdent la description. On pose alors comme postulat l’idée d’une surdétermination linguistique de l’interprétation des énoncés.

4-  Les approches cognitives de l’analyse de discours comblent, quant à elles, le décalage entre les deux strates de la signification en appréhendant l’existence de « prédiscours » (Paveau 2004) : il s’agit là de « cadres prédiscursifs collectifs qui ont un rôle instructionnel pour la production et l’interprétation du sens en discours », d’« informations de nature encyclopédique ou stéréotypique » (p. 14). Dans cette perspective, la relation établie est elle aussi d’ordre sémantique, mais la conception des contenus sémantiques comprend des éléments d’ordre pragmatique : il s’agit de savoirs, de croyances, de pratiques, et non plus simplement de formes. La détermination linguistique que l’on accorde à l’interprétation d’un énoncé est donc plus relative car elle fait le postulat de l’intersubjectivité.

5-  Enfin, chez Grice et ses héritiers (Grice 1975 ; Sperber & Wilson 1986 ; Moeschler & Reboul 1998 ; Moeschler 2002), l’interlocuteur identifie le contenu implicite par le fait qu’une maxime conversationnelle a été transgressée (principe de coopération et principe de pertinence). Dans ce cas, le sens en contexte n’est pas « prévisible » mais le fruit d’une confrontation entre connaissances linguistiques, savoir encyclopédique, principes conversationnels, et données contextuelles. Les énoncés sont sous‑déterminés sémantiquement car on ne peut attribuer aux mots une signification fixe.

6-  Quelle que soit la nature du lien inférentiel, le « choix » du parcours interprétatif à emprunter pour accéder au sens en contexte repose sur des schémas préconstruits partagés par une communauté linguistique. Dans cette perspective, le numéro 17 de la revue Signes, discours et sociétés analyse les procédés implicites à l’aune des schémas préconstruits qui leur donnent ancrage, qu’ils soient argumentatifs ou pragmatiques. L’hypothèse qui est explorée interroge le rôle des genres de discours dans leur construction et ainsi dans l’émergence de formes linguistiques potentiellement « implicatives ». Quels genres de discours favorisent ou, au contraire, neutralisent la mise en place de procédés implicites ? À quelles contraintes institutionnelles et sociales répond la nécessité de mettre en abîme le sens en contexte ? Peut-on envisager de saisir les contenus implicites à l’aide de formes linguistiques récurrentes produites dans un contexte ou un genre déterminé ?

7-  Les travaux réunis dans ce numéro permettent d’envisager l’implicite comme un procédé structurant le genre discursif et d’identifier la fonction pragmatique de ce phénomène relativement aux propriétés génériques du corpus.

  • La contribution de Patricia Von Münchow qui ouvre le numéro se consacre à l’analyse de chapitres de manuels scolaires d’histoire français et allemands traitant de la Première Guerre mondiale. Elle vise à y répertorier les procédés linguistiques grâce auxquels on parvient à « mettre en arrière-fond » les États-nations comme acteurs : passifs, syntagmes nominaux à référent non humain (« la guerre », « le front », « les grandes offensives »…) ou au pluriel (« les armées », « [l]es États »…), on impersonnel en position sujet, etc. Ainsi ces exemples mettent au jour la fonction de cryptage qu’assure l’implicite dans le genre éducatif et leur analyse aboutit à une catégorisation des formes de non-dit, notion qui dépasse de loin l’implicite et recouvre diverses réalités.

  • Cette fonction de cryptage de l’implicite s’illustre aussi dans le corpus étudié par Chloé Richer : le « cycle du mal » d’Hervé Guibert. Dans son article, l’implicite réside dans les désignateurs relationnels, dont l’ambiguïté offre la possibilité d’une lecture herméneutique. Les présupposés de l’interdiscours sont ici renégociés afin de créer « une proximité avec le narrateur » et de « l’accompagner dans le récit de ses souffrances ». La fonction de cryptage de l’implicite se double ici d’une fonction esthétisante, propre au discours littéraire, et motivée par la thématique abordée, le sida, qui détermine des stratégies de contournement ou d’évitement de la dénomination de l’objet que l’on se doit de taire.

  • Anouch Bourmayan contribue à définir la dimension esthétisante des différentes fonctions de l’implicite. À travers l’examen de l’œuvre dramatique de Samuel Beckett, elle étudie la manière dont le genre théâtral, « par sa vocation à atteindre un degré d’abstraction qui met à mal le lien de référence pourtant inhérent au langage » exploite les constituants implicites. Ainsi le langage dramatique charge l’implicite d’une mission poétique : la poétique de l’abstraction.

  • Dans des genres de discours extrêmement codés comme le questionnaire, l’implicite possède aussi une fonction utilitaire : on y recourt alors, non par esthétisme ou volonté de persuasion, mais par économie de la langue. Le travail de Sophie Anquetil et de Vivien Lloveria s’attache précisément à montrer comment, par le biais d’une d’une triple opération cognitive (sélection des éléments interprétatifs pertinents pour la production de la réponse ; mise en saillance de ces éléments dans la réponse ; déplacement sémantique d’un prédicat abstrait A attendu vers un prédicat abstrait B non attendu), se construisent, dans les réponses, des phénomènes d’effacement syntaxique. Des phénomènes d’effacement thématique sont aussi relevés mais qui semblent difficilement généralisables au genre discursif du questionnaire.

  • La recherche de Maria Immacolata Spagna s’attache quant à elle à mettre en lumière la fonction pathémique de l’implicite, et par ce biais sa fonction actionnelle, lesquelles sous‑tendent les proverbes. En s’appuyant sur la méthodologie proposée par Christian Plantin, elle montre comment le caractère dysphorique ou euphorique des émotions que l’on peut attribuer aux proverbes oriente la conduite des destinataires. En cela, l’implicite constitue un véritable moyen de satisfaire la visée perlocutoire du locuteur.

  • Dans une perspective cette fois sémiotique, Christelle De Oliveira aborde la fonction pathémique de l’implicite du point de vue de la transmission des informations qui transitent au sein d’un discours. À partir d’un corpus d’écrits journalistiques concernant « l’affaire Kerviel », elle montre que les journalistes exploitent l’implicite pour transmettre des informations potentiellement productrices d’effets passionnels, glissant ainsi de « l’être » d’une information vers un « paraître ».

  • La thèse de Th Thu Hà NGÔ considère que le recours aux procédés implicites non seulement n’affaiblit pas la force persuasive d’un discours, mais que c’est au contraire la fonction rhétorique de l’implicite qui en fonde son usage. En s’appuyant sur l’analyse d’un extrait du téléfilm « Luật đời » (Loi de vie), elle montre que si les discours argumentatifs ont abondamment recours aux procédés implicites, c’est précisément parce qu’ils permettent de combattre sans provoquer de fractures dans la sphère interpersonnelle, ou tout au moins en les minimisant.

  • La fonction rhétorique de l’implicite est aussi le cœur du travail d’Annabelle Seoane. À partir d’un corpus issu du journal satirique français Le Canard enchaîné, elle explique que les points de suspension permettent de construire « une posture de dénonciation et de connivence en jouant sur la tension entre le dit et le vouloir dire ». En effet, ils sont à l’origine d’une co-énonciation qui « repose sur l’existence (du côté de la production) et la reconnaissance (du côté de la réception) d’un contenu sous-entendu) ».

  • Enfin, l’article d’Elizaveta Chernyshova se distingue des autres contributions par le fait qu’il n’envisage pas l’implicite comme un phénomène préconstruit par le genre discursif, mais plutôt comme un phénomène co-construit, « émergeant au cours de l’échange verbal ». En s’appuyant sur un corpus de langue parlée en interaction, Elizaveta Chernyshova rappelle que la démarche inférentielle fait appel aux éléments verbaux présents dans l’environnement immédiat d’un énoncé, aux connaissances d’arrière-plan, à la référence à un discours précédent, ainsi qu’à la convocation de compétences d’ordre rhétorico-pragmatique, autant d’éléments imprévisibles qui ne sont pas inscrits dans le genre discursif. Ainsi son étude relativise le rôle du genre sur l’émergence des phénomènes implicites, invitant l’analyste à adopter un positionnement contextualiste.

 

Bibliographie

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