Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

Grec moderne et roumain : roman de la langue et mythe linguistique

Jean-Christophe Pitavy

maître de conférences en linguistique anglaise
Université Jean Monnet, Saint-Étienne & Université Galatasaray, Istanbul
jcpitavy@gsu.edu.tr

Simina Mastacan

conferenţiar universitar / maître de conférences
Université Vasile Alecsandri de Bacău, Roumanie
simina_mastacan@yahoo.com

Résumé

Tous deux accédant au statut de langues officielles au cours de processus complexes qui s’étalent du XIXe au XXe siècle, grec moderne et roumain présentent plusieurs points communs du point de vue des représentations attachées à la langue, non pas seulement pour elle-même, mais dans ses rapports avec la langue-mère. De même que le grec moderne est le fruit de l’évolution du grec ancien, de même, le roumain est la forme qu’a prise le latin acclimaté en Dacie. Mais le latin et le grec, les deux langues successives de l’Empire romain d’Orient — appelé byzantin à partir du IVe siècle par les historiens modernes — sont aussi, dans l’imaginaire collectif européen, aux origines de la civilisation occidentale et bénéficient de ce fait d’un prestige sans équivalent dans cette partie du monde. Cet article se propose d’évoquer, grâce à quelques exemples caractéristiques, l’émergence de représentations et d’imaginaires linguistiques grec et roumain nourrissant l’idée de filiation directe avec ces langues, où la culture occidentale trouverait ses racines. Il est ainsi possible d’observer, dans les deux cas, un travail de standardisation assorti d’une purification et d’une densification de traits linguistiques héréditaires.

Par d’autres aspects, grec et roumain présentent quelques divergences dans la normalisation et la manière dont les liens imaginaires linguistiques et identitaires ont été tissés avec le grec ancien et le latin.

Pour le grec, planification et purification se traduisent par la mise en place du premier exemple de diglossie programmée de l’histoire. À travers les institutions de l’État, la langue doit être débarrassée non seulement d’éléments étrangers (turcs, balkanismes, italianismes), mais de traits jugés « vulgaires », tout en restaurant des archaïsmes la rapprochant de l’illustre ancêtre, gage de la continuité, voire de l’identité hellénique.

La situation roumaine présente un imaginaire linguistique construit autour de la « latinité » ou de la « romanité » qui constitue, dans l’histoire plus ou moins récente de la langue, une constante relevant d’un idéal valorisant, tout en engendrant aussi une certaine insécurité linguistique chez les sujets parlants. Niée par certains, proclamée comme évidente par la plupart, l’origine latine de cette langue est encore de nos jours sujette à controverses et le terrain de débats passionnés. On peut alors se demander dans quelle mesure le sentiment de l’origine latine du roumain influence la conduite méta- et épilinguistique des locuteurs, et comment cette attitude contribue à dynamiser la constitution de la langue.

Mots-clés

Grec ancien, grec moderne, latin, roumain, Balkans, balkanismes, planification linguistique, standardisation linguistique, imaginaire linguistique, diglossie, insécurité linguistique, purification linguistique, sentiment de la langue, mythe national

Abstract

As they both became official languages after a series of processes in a time range extending from the 19th to the 20th century, Modern Greek and Romanian share some common features in regard to representations connected with the language not only per se, but inasmuch as it is linked with its parent language. Just as Modern Greek arose from Ancient Greek, Romanian originated from a form of Latin diffused in Dacia further to the Roman conquest. After they were the official language of the Eastern Roman Empire — later referred to as Byzantine Empire by modern historians — Latin and Greek were regarded, in the collective imaginary of Europe, as the origin of Western civilization and accordingly enjoy unparalleled prestige in that part of the world. In this paper we aim at tracing the emergence of Greek and Romanian linguistic representations and imaginaries and their nurturing the idea of a direct descent from those languages in which Western culture is meant to have its roots. We can thus observe a standardization process together with a purification and a densification of inherited linguistic features.

But Greek and Romanian differ in some other respects, such as the way in which the language was normalized or the linguistic imaginary identity links were established with Ancient Greek and Latin.

In the case of Greek, language planning and purification resulted in the introduction of the first planned diglossia in history. Namely, through the state institutions, language was meant to be rid not only of foreign elements (Turkish, Balkanisms, Italianisms), but also of so-called “vulgar” features, while restoring some archaic characteristics in order to bring the modern language closer to its “glorious ancestor” as a guarantee of the continuity and Hellenic identity of the language.

As for the Romanian linguistic imaginary, it appears to be built upon the notions of “Latinity” or “Roman[ian]ness” and, in the recent history of the language, is a permanent feature which both speaks to a positive ideal and creates a certain linguistic insecurity among speakers. The Latin origin of the language, denied by some and advocated by most Romanian people, still nowadays prompts highly impassioned debate. It is then questionable to what extent the feeling of Latin origin of Romanian can affect the meta- and epilinguistic behavior of speakers and such an attitude can help stimulate the formation of the language.   

Keywords

Ancient Greek, Modern Greek, Latin, Romanian, Romance languages, Balkans, Balkanisms, language planning, linguage standardization, linguistic imaginary, diglossia, linguistic insecurity, linguistic purification, language feeling, national myth