Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

Pour une nouvelle Carte de Tendre : une lecture différentielle de l’implicite dans la trilogie du sida d’Hervé Guibert

Chloé RICHER

Laboratoire ICAR - UMR5191, Lyon (France)
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chloe.richer@gmail.com

Résumé

Cet article étudie la place de l’implicite dans les désignateurs relationnels en lieu et place de l’autre dans la trilogie du sida d’Hervé Guibert.

Le modèle inférentiel crée une ambiguïté dans la désignation des « amis », « amants », « garçons », etc. du narrateur : impossible de catégoriser les relations par la sexualité seule, tant l’implicite déconstruit les présupposés de l’interdiscours. La narration propose alors de nouvelles orientations argumentatives et construit un paradigme inédit de l’amitié, qui s’étend désormais au lecteur.

Ce modèle exige de lui une lecture herméneutique, que met en abîme un dernier opus aux allures d’enquête. Le pacte de lecture est également éthique : l’œuvre dessine une Carte du Tendre qui ne fixe pas les frontières du territoire amoureux mais propose une cartographie évolutive des relations. Mettant en rapport sexe, amitié et mort sur fond de philosophie foucaldienne, l’implicite renégocie le statut de l’érotisme.

La fiction est mise à jour de soi, grâce au lecteur-complice qui compile les indices de la subjectivité selon le « protocole » de l’autofiction guibertienne : « Sur [mon âme] je fais toute sorte d’examens […] dont je vous livre les clichés, afin que vous les déchiffriez sur la plaque lumineuse de votre sensibilité. » (Guibert 1991 : 80-81).

This study approaches how Guibert refers to the other implicitly in his 'cycle of evil' when in a relationship with that other. 

The inferring patterns create a certain ambiguity in the referential process within the narrator's circle of friends: this implicitness deconstructs the presuppositions of the interdiscourse to such an extent that the relationships cannot be classified according to a sexuality paradigm. As a result, the narration introduces new argumentative orientations, and creates an unprecedented friendship paradigm, wide enough to include the readers themselves. 

For such patterns to be understood by the readers, a hermeneutic interpretation is required, which is metareflected in a final, investigation-like opus. The reading pact required from the readers is also ethical: Guibert’s work draws a 'Map of Tendre' that does not define the territory of love, nor its borders, but instead proposes an evolving mapping for relationships. The implicitness renegotiates the status of eroticism by binding together sex, friendship, and death through a Foucauldian philosophical background. 

Fiction becomes an exploration of oneself, led by a reader-accomplice who, following the 'protocol' of Guibert's autofiction, compiles the clues of the presence of subjectivity: “I make all sort of examinations [on my soul] […] and I give you the pictures, so that you can decode them on the luminous plate of your sensibility.”

Mots-clés

Guibert, autofiction, implicite, présupposé, dénomination, argumentation Guibert, autofiction, implicit, presupposition, denomination, argumentation

Introduction

Les œuvres d’Hervé Guibert À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), Le protocole compassionnel (1991) et L’homme au chapeau rouge (1992, publication posthume)[1] forment ce que Bruno Blanckemann nomme « le cycle du mal ». Récit de l’agonie de l’ami Muzil/Foucault et de la circulation du sida dans la « tribu des Amis », la narration est également l’examen de ses conséquences sur le tissu des relations de ce « Club des Cinq ». Ainsi, ce que le lecteur penserait frappé de l’interdiction du dire, du sceau du tabou, est au cœur de l’écriture guibertienne. Nommée, la maladie sort de l’interdiction et ne peut disparaître puisque son nom est le support de son existence. Pas de tentation magique chez Guibert, mais au contraire une conscience aiguë de la réalité du Sida dans les deux premiers volets. Si la maladie est criée, c’est toutefois le premier maillon de sa transmission, qui se prête au jeu du cache-cache narratif : tantôt exhibée dans ses pratiques, tantôt « dit[e] à mots couverts, […] arrière-pensée[s] sous-entendue entre les lignes » (Kerbrat-Orecchioni 1986 : 6), la sexualité serait-elle ce « mal » à taire, conformément à l’interdiction de la « langue des sexes », première touchée dans la définition freudienne du tabou (Freud 1912) ?

Le troisième volet de ce triptyque offre une toute autre clé de lecture. Le récit se décentre : délaissant les courbes d’immunodépression du narrateur, il entraîne le lecteur dans les rouages d’un trafic de faux dont est victime un peintre grec, Yannis et qui vaut à Vigo, expert arménien, de se faire kidnapper. Entre le roman noir et le roman policier, la recherche des tableaux prend le pas sur une maladie que le narrateur peine désormais à nommer.

Si les implicites « pèsent lourd dans les énoncés et jouent un rôle crucial dans la machine interactionnelle » (Kerbrat-Orecchioni 1986 : 6), la machinerie, ici narrative, ne s’en sert pas pour taire le sexe. L’étude des dénominations de l’autre, envisagées comme désignateurs relationnels et supports lexicaux de l’implicite sexuel, révèle que loin d’être conforté dans ses réflexes lexicaux et culturels, le lecteur voit au contraire les présupposés du dit se déconstruire. Dans une perspective d’analyse du discours littéraire, je considèrerai l’implicite, et les instructions de lecture qu’il propose, non comme une somme de procédés microstructuraux[2], mais comme une clé de lecture macro-structurale des trois œuvres guibertiennes, qui pose les bases d’un nouveau pacte de lecture.

1. L’implicite sexuel dans les désignateurs relationnels : un continuum

J’étudie ici les désignateurs relationnels en lieu et place du partenaire amoureux. Ces dénominations, telles que Kleiber (1984, 2001) les envisage, sont les supports linguistiques d’une relation référentielle. Au sein de cette relation, la sexualité devient un élément de catégorisation, non pas des référents eux-mêmes, mais de la relation que le narrateur entretient avec ces référents. Dans une perspective pragmatique, c’est le continuum de lecture inférentielle que proposent ces dénominations qui m’intéresse. En effet, ces actualisations réitérées témoignent du réglage perpétuel du sens par le discours narratif, ce qui permet de « transformer des emplois en usage », et de « faire évoluer le contenu sémantique [de la catégorie constituée] » (Siblot 2001 : 9). Ce dynamisme est maintenu par le récit guibertien, qui place ses personnages sur une Carte du Tendre[3] évolutive, où la sexualité, comme ses représentations sociales, est sans cesse renégociée. Examinons tout d’abord le continuum que constituent les dénominations, de la sexualité la moins implicite à la plus implicite, afin de mettre ensuite au jour la richesse argumentative et narrative de l’ambiguïté interprétative.

1.1. La sexualité présupposée : substantifs dont la définition en langue intègre le sème sexuel

Certains syntagmes intègrent le présupposé, voire le sème de /relation sexuelle/ dans leur définition et permettent ainsi la reconnaissance spontanée d’un niveau lexical peu ambigu. Ces cas peuvent prendre la forme du groupe nominal, constitué d’un article défini et d’un nom commun dont la définition en langue intègre la dimension sexuelle. La présence d’un déterminant possessif, qui restreint encore l’extensité du référent, i.e. la quantité d’êtres dans le monde auxquels le nom peut s’appliquer, ou bien la présence du complément du nom constituent des variantes encore plus marquées.

Dans ces cas, le présupposé accompagne la proposition sans constituer l’objet du message, mais il l’accompagne nécessairement, son acceptation est « un préalable à la poursuite de l’échange » (KerbratOrecchioni 1986 : 27). L’emploi de ces dénominations participe donc à la constitution du système narratif des personnages.

1.1.1. « amant(e) »

  • « Mais j’avais aussi des inquiétudes au sujet de Matou, car, avant de devenir mon grand ami, il avait été mon amant, cinq ans plus tôt, à une période qui devait coïncider avec le temps rétroactif de la contamination, le suivre ou le précéder de peu. » (À l’ami, chap. 56, p. 176)
  • « Que ferait Jules quand, accompagné par son amant, il ne me verrait pas arriver devant le cinéma Bienvenüe-Montparnasse, comme convenu, à l’heure fixée pour la séance de vingt heures ? » (Le protocole compassionnel, p. 82)
  • « Ou alors on a un tel coup de foudre qu’il faut l’emporter à tout prix sur-le-champ : les amants ligotés du marché d’Arezzo qui se jettent à la baille, […] je les avais dans la poche ou sous le bras cinq minutes après les avoir vus pour la première fois, et discutés en dépit du bon sens, sans aucune forme de dissimulation. Mais je me suis laissé faucher à Rome […] une petite toile extrêmement rare que j’aimais tout autant que les amants suicidaires […]. » (L’homme au chapeau rouge, p. 28)

En (a) et (b), le cotexte ainsi que le possessif confortent le lecteur dans sa compétence linguistique, et déploient le sens du dictionnaire : « Homme avec qui une femme a des relations sexuelles en dehors du mariage. (En ce sens, le féminin est maîtresse.) » (Dictionnaire Larousse en ligne). En (a), le co(n)texte de la maladie sexuellement transmissible affirme le rapport charnel. De plus, la construction (b), reprise de l’occurrence (a), présuppose une relation entre deux partenaires, non exclusive.

La flexion plurielle en (c) permet au groupe nominal de désigner le tableau de manière métonymique et constitue ainsi une esthétisation, semble actualiser dans la narration de l’amour idéal représenté par la peinture (« amant, de l’ancien français amer, aimer », Dictionnaire Larousse en ligne).

1.1.2. « maîtresse »

Le terme constitue l’équivalent féminin d’« amant », sorte de variation moderne du nom. Il n’y a pas d’occurrence de la dénomination dans le premier récit du triptyque, et une seule dans le second. Cette occurrence tisse une relation référentielle teintée d’ironie entre le narrateur et un personnage de médecin, qui est pour lui un fantasme sexuel et médical. L’adjectif « nouvelle » en fait une relation sexuelle parmi d’autres. En effet, au cours d’un test médical de mémoire pratiqué par sa doctoresse, le narrateur affirme :

  • « Claudette est ma nouvelle maîtresse. J’ai dit ensuite un truc du genre “le lait contient des boîtes”, et je lui ai dit : “Ça c’est exactement le genre de trouble qui m’arrive, dire le réfrigérateur des Coca-Cola”. Claudette m’a donné l’autorisation de partir demain pour l’île d’Elbe […] J’[y] vais pour me déprendre de la vidéo et écrire mon histoire d’amour avec Claudette. » (Le protocole compassionnel, p. 127)

On trouve plus d’occurrences de la dénomination dans L’homme au chapeau rouge, dont voici un exemple représentatif :

  • « Juliette m’est sympathique : c’est une jeune femme un peu brusque, un peu masculine, mais jolie et fine, en jupe, alors que sa maîtresse est une belle jeune femme plantureuse, très féminine. » (L’homme, p. 22)

En effet, la désignation se stabilise et vient mémoriser le couple que forment Juliette et Léna, de manière marquée, puisque la dénomination se constitue toujours avec le possessif. Il s’agit de faire entrer ce couple dans le réseau des personnages et dans le schéma actanciel : seront-elles adjuvantes ou opposantes dans la recherche de la collection des tableaux volés ?

1.1.3. « époux/épouse »

La dénomination vient ici actualiser le sème /union/ du dictionnaire : « Personne unie à une autre par les liens du mariage » (Larousse en ligne). L’« union » symbolise la consommation du rapport sexuel. On trouve une occurrence dans le corpus : le récit guibertien se sert de cette stabilité référentielle pour désigner le couple d’un professeur tunisien et de sa femme qui conduisent le narrateur chez le guérisseur : leur amour harmonieux et pudique inscrit en creux les effusions et la sexualité. Une fois encore, la dénomination permet de construire le système narratif des personnages. Cette occurrence ne sera pas développée, car elle ne nécessite aucune lecture inférentielle, mais elle constitue tout de même un repère sur lequel se fonder pour examiner maintenant le flou dénominatif, elle est une borne de l’« axe graduel » de l’explicite au plus implicite.

1.2. Du présupposé au sous-entendu : la lecture co(n)textuelle du sème de sexualité

Dans les exemples qui suivent, l’interprétation se fait par la stabilisation d’une suite de mots en discours, dont le sens peut impliquer la sexualité. La reconnaissance du sens relève donc d’une problématique de la réception. Ces occurrences interrogent la frontière entre le présupposé et le sous-entendu : quoique contenues dans la proposition, les instructions interprétatives, et donc l’orientation argumentative du discours varient (Ducrot 1984), de même que les indices pour les repérer dans son co(n)texte narratif. Cette pluralité du sens actualisable crée un « axe graduel » : le sous-entendu exige du lecteur non seulement des compétences linguistiques mais aussi des compétences « rhétorico-pragmatiques ». Celles-ci dessinent la silhouette originale du lecteur guibertien : il doit être un « sujet-décodeur » (Kerbrat-Orecchioni 1986 : 39), déconstruire lui-même les mythes de sa langue.

1.2.1. « petit copain »

L’expansion du nom « copain » par l’adjectif vient préciser le sens en discours pour inclure le sème de /sexualité/. La périphrase que constitue l’expression entre dans le processus implicite : elle permet l’identification de la relation entre le locuteur et le référent, tout en ne nommant pas directement cette réalité, elle en « fait le tour ». La complicité énonciative nuance toutefois cet effet : l’emploi réitéré de la figure est en cours de mémorisation (voire déjà mémorisée) et ce sens en discours se présente spontanément à l’interlocuteur. L’ambiguïté interprétative est contrebalancée par le caractère figé du segment et le partage de la compétence linguistique fonde la complicité entre le narrateur et le lecteur, permettant l’ironie :

(f) « Une fois que le docteur Nacier fut parti, il me dit : “C’est ce que je lui ai conseillé, à ton petit copain, son truc ça ne devrait pas être une institution où l’on vient mourir, mais où l’on vient faire semblant de mourir.” » (À l’ami, p. 24)

La mise à distance de l’énoncé par le locuteur passe par la non-adéquation à la situation d’énonciation, qui assimile l’emploi de « copain » à un jeunisme, que l’adjectif vient renforcer, la périphrase « petit copain » actualisant en discours la relation amoureuse entre locuteurs. Le choix du discours direct, qui introduit le dialogisme dans la narration, pose la question de la prise en charge de l’expression, ou de son imputation à un locuteur second qui se trouve raillé (Rabatel 2009). Plutôt que déterminer les sources énonciatives de ces sens actualisables, il m’importe plutôt dans la suite d’observer comment la narration se nourrit de l’interdiscours. Si le syntagme « petit copain » joue sur un emploi connu dans un autre contexte que le récit, l’occurrence suivante stabilise l’implicite sexuel à l’échelle du corpus, en mobilisant la lecture cotextuelle et la machine narrative et herméneutique.

1.2.2. « garçon »

Partant des acceptions du Larousse en ligne, réunies autour du « sexe masculin », de l’« enfant » ou du « jeune adulte mâle », la narration récupère ce sème des /attributs sexuels/, ainsi que le rapport hiérarchique introduit par la différence d’âge. Dans le récit guibertien, cette relation est moins verticale qu’horizontale[4], le pluriel « les garçons » désignant les amants potentiels. L’expression « jeune homme » est une variante de « garçon » dans l’exemple suivant :

(g) « J’aimais beaucoup ce jeune homme, mais je n’étais pas amoureux. Je suis allé chez lui tous les après-midi pendant plus d’un mois, et c’était une grande joie chaque fois de le retrouver » (L’homme, p. 132)

Les compléments circonstanciels donnent des informations supplémentaires sur le caractère sexuel de la relation contenue dans la dénomination. La relation chronologiquement bornée (« pendant plus d’un mois ») se fonde sur le rapport sexuel réitéré qui exclut le sentiment amoureux (« aimer beaucoup / mais je n’étais pas amoureux »).

1.2.3. Le nom propre

Suivant la théorie de Kripke (1982), le nom propre est un « désignateur rigide ». Dans le corpus guibertien, il permet de construire, non pas une équivalence entre le réel et le nom, mais une relation entre le locuteur et la référence qu’il désigne, c’est-à-dire la réalité telle que le premier se la représente. Ce glissement est d’autant plus important dans le genre narratif : délaissant le factuel, le narrateur répète le geste de nomination et construit de nouveaux repères pour le lecteur, en marge du réel, par le recours aux pseudonymes. Ainsi, Muzil, Marine, etc., se riant de la loi du linguiste selon laquelle le nom désigne le même référent dans tous les mondes possibles, se présentent comme autant de désignateurs possibles pour un même référent. Le jeu de l’implicite montre ici – outre la frontière entre extra-linguistique et narratif qu’interroge l’autofiction – que ces pseudonymes, au lieu de masquer l’identité réelle, stabilisent l’identité fictionnelle pour consolider le régime narratif des personnages. La valse des pseudonymes, auxquels, pour l’étude, j’attribue dans la fiction la même valeur que le nom propre, construit l’intrigue amoureuse et sexuelle, en même temps que la narration construit la référenciation, donne des « entrailles » à ses personnages[5]. C’est alors le lecteur qui, par le repérage des reprises anaphoriques, et par sa lecture en co(n)texte, construit également la/sa Carte du/de Tendre.

1.3. Le cas de la polysémie d’« ami »

Du fait de l’implicite, le lecteur est souvent bien en peine de distribuer les rôles aux acteurs du jeu érotique et sexuel qui est au cœur de l’intrigue – indice que l’intérêt est ailleurs. Le fonctionnement sémantique du substantif « ami » est, de la même manière, perturbé. Le dictionnaire Larousse en ligne ne propose qu’une acception exempte d’implicite sexuel, qui repose sur des sèmes de proximité et d’attachement. Toutefois, les emplois en discours ont détourné cet usage en y incluant des sèmes implicites de sexualité : on trouverait ami1 (avec relation sexuelle) et ami2 (sans relation sexuelle). Cette numérotation permet d’interroger la hiérarchie entre sens premier et sens second : est premier le sens qui se présente le plus spontanément au locuteur dans le co(n)texte énonciatif.

Le titre « À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie », est porteur de cette opposition, puisque l’adresse initiale développe un terme positif (« l’ami », celui qu’on affectionne) tout en inscrivant la mort comme horizon d’attente. On peut interpréter ce titre soit comme une accusation déguisée – ne pas sauver la vie, c’est presque donner la mort – soit simplement comme l’inscription dès le titre du destin tragique du « je », au sens antique du fatum, issue fatale et inéluctable du héros, connue du lecteur dès le début de l’œuvre. Dans les deux cas, cette occurrence témoigne de l’évolution d’une relation de son pôle positif (l’amitié) à son pôle négatif (la non-amitié), évolution que couvre la narration. Deux positions chronologiques se manifestent, deux voix se font entendre – nous sommes donc dans une polyphonie énonciative (Ducrot 1984) : l’énonciateur reprend à son compte un de ses énoncés antérieurs, offrant un centrage discursif. La première personne, grammaticalement présente, offre a posteriori, après l’expérience, un point de vue – au sens familier et au sens linguistique (Ducrot 1984 ; Rabatel 2009) – c’est-à-dire une catégorisation du monde qui organise la narration. Dès le titre, le glissement s’opère : ce qui permet de catégoriser l’être avec lequel on est en relation, ce n’est pas la distinction entre amour et amitié, mais une autre polarité : celle qui sépare l’ami du non-ami, du traître à la cause de l’amitié. Il importe alors peu de conserver une distinction uniquement fondée sur l’explicitation de la sexualité, que la narration se charge de rendre difficile, et parfois impossible.

En effet, chez Guibert, l’implicite sexuel affleure sans cesse, qu’il soit effectivement actualisé ou non. Soit l’exemple suivant :

(h) « Je ne revis Bill que le soir du 14 juillet, à La Coste, chez notre ami commun Robin, il était arrivé en avion le matin de Miami, avait juste eu le temps de rencontrer son anesthésiste au Val-de-Grâce, puis avait pris le train jusqu’à Avignon, où il avait loué une voiture. » (À l’ami p. 202)

Deux lectures s’offrent, que je gloserai comme suit : « notre ami commun » est synonyme d’« un ami commun », qui exclut l’interprétation amoureuse, ou bien « notre ami commun » signifie « l’homme avec qui nous avons tous les deux une relation qui inclut, ou a inclus des relations sexuelles ». Ici, il est difficile de trancher, malgré la présence du possessif, car le contexte narratif ne précise pas de relation Bill/Robin et narrateur/Robin. La seule mention de ces rapports est la lettre de Bill, aux allures de « véritable déclaration d’amitié … dans laquelle il nous imaginait, nous ses amis un peu secondaires jusque-là, révélés brusquement à ses yeux par sa maladie et la menace d’une issue fatale des amis de tout premier plan ». Si l’expansion du nom « les amis de tout premier plan » vaut pour amants, peut-on pour autant exclure une lecture sexuée des « amis un peu secondaires » ? Deux lectures se maintiennent : soit « secondaire » renvoie à une hiérarchisation entre des amis qui seraient aussi amants, et d’autres qui ne le seraient pas, soit il s’agit de hiérarchiser les amants (entre réguliers et irréguliers par exemple).

Si X, l’ami commun, a été l’amant des deux personnages Y et Z à deux moments distincts, alors X est l’amant de Y, et il est l’ami de Z, ce qui peut aussi fonder une conception de l’amour non unique (X amant de Y et de Z), ou un triangle amoureux qui lie X, Y et Z. Le maintien des interprétations en concurrence m’amène à reconsidérer le rôle de cet implicite – et le danger de vouloir sans cesse l’expliciter[6]. Pour la narration guibertienne, il n’est pas – ou pas seulement – un jeu référentiel lié à la mise en rapport de l’œuvre avec le réel. C’est en réalité la démarche qu’il exige du lecteur qui le rend productif, tant sur le plan de la narration que de l’argumentation.

2. Conséquences pragmatiques de l’implicite sexuel

2.1. Mise en péril de la dénomination et ambiguïté du dire : la construction d’un nouveau paradigme de l’amitié

2.1.1. La mise en péril de la dénomination comme support de catégorisation

Notre examen de l’implicite dans le discours guibertien interroge le rapport entre langue et discours, entre un réservoir lexical disponible et l’actualisation de certaines acceptions de ce réservoir, qui nous invitent à faire retour sur cette ressource linguistique trop souvent considérée comme figée et acquise. Pour dépasser cette difficulté et échapper au seul représentationalisme de la langue, relisons la dénomination définie par Kleiber comme « partie constitutive de [la] dimension référentielle » (1984 : 77, 94) :

« Pour que l’on puisse dire d’une relation signe - chose qu’il s’agit d’une relation de dénomination, il faut au préalable qu’un lien référentiel particulier ait été instauré entre l’objet x, quel qu’il soit, et le signe X. Nous parlerons pour cette fixation référentielle, qu’elle soit le résultat d’un acte de dénomination effectif ou celui d’une habitude associative, d’acte de dénomination, et postulerons donc qu’il n’y a relation de dénomination entre x et X que s’il y a eu un acte de dénomination préalable. [...]

Une telle exigence n’est nullement requise par la relation de désignation. Il peut y avoir relation de désignation entre x et X sans qu’il y ait eu auparavant instauration d’un lien référentiel particulier entre x et X, c’est-à-dire sans que x ait été désigné au préalable par X. La différence fondamentale peut alors s’exprimer comme suit : je ne puis appeler une chose par son nom que si la chose a été au préalable « nommée » par ce nom, alors que je puis désigner, référer à, etc., une chose par une expression sans que cette chose ait été nécessairement désignée auparavant ainsi. »

Deux aspects m’intéressent dans cette définition : la dénomination peut être à la fois processus, action de donner un nom, actualisation d’un lien référentiel ; et résultat, codage d’une unité linguistique que l’on fixe. Cette mémorisation d’un syntagme le fait devenir un partage culturel, une compétence partagée par une communauté de locuteurs. Or sa reconnaissance n’est possible que lorsqu’il est entériné par les usages. Autrement dit, en régime discursif, un mot issu du dictionnaire n’a, pour ainsi dire, pas plus de valeur qu’un autre, dont l’acception n’y serait pas inscrite, pour peu que son emploi soit diffusé dans la communauté considérée.

C’est pourquoi Hervé Guibert peut jouer de la richesse sémantique de la dénomination pour déstabiliser le figement des syntagmes. En effet, l’implicite de sexualité, comme présupposé contenu par certains supports lexicaux, est déconstruit, tandis que ce sont d’autres sous-entendus qui le prennent en charge, au sein de dénominations parfois simplement infléchies, parfois originales. Ainsi l’amant peut s’apercevoir derrière l’ami (voir en (h) par exemple), tandis qu’il peut (ou non) se cacher derrière un simple prénom comme « Jules », « Muzil », etc. Chaque personnage est un amant potentiel. Cela crée un effet global d’ambiguïsation du dire, qui a plusieurs conséquences interactionnelles : en jouant du phénomène de catégorisation du référent en fonction de l’implicite sexuel, Guibert établit un continuum, loin des catégories étanches entre sexuel/non sexuel. Une fois encore, on ne peut rendre compte de cette créativité (seulement ?) sur un plan désignatif : elle intervient dans la catégorisation que le narrateur entretient avec ce référent, toujours dans l’intra-linguistique (la narration). Cela permet à la fiction de déconstruire la sexualité comme présupposé. L’ambiguïté du dire y est moins un euphémisme qu’une litote[7], qui voile la réception prémâchée du dire et permet de ne pas catégoriser le référent de manière rigide dans l’une ou l’autre des relations interpersonnelles – et par là même de ne pas catégoriser la sexualité du lecteur. Ce que Guibert inscrit – dénonce ? – en creux, c’est ici le danger d’assimiler la catégorisation linguistique au jugement moral. Au contraire, la narration laisse au lecteur le soin de construire son interprétation : l’œuvre dessine une nouvelle Carte du Tendre qui ne fixe pas les frontières d’un territoire amoureux mais propose une cartographie évolutive. Du point de vue de l’argumentation dans la langue, la fiction guibertienne convoque un point de vue dont il déconstruit les présupposés, afin de suggérer un nouveau point de vue, esquissé par la construction d’un nouveau paradigme de l’amitié.

1.2.2. Le nouveau paradigme de l’amitié

L’étude de l’implicite sexuel dans la trilogie guibertienne me semble révéler une orientation du discours appuyée sur un substrat philosophique : la culture de soi telle que la définit Foucault, personne et personnage central pour l’auteur et le narrateur. Hérité de la techné tou biou antique, cet art de l’existence insiste sur « l’attention qu’il convient de porter à soi-même » (1984 : 57). La sexualité – les aphrodisias – est l’un des moyens de cette exploration. Suivant cette ligne philosophique, la dénomination « garçon » et sa variante « jeune garçon » impliquent, chez Guibert, le rapport de maître à élève que partagent Éraste et Éromène, et que reprend la philosophie foucaldienne qui irrigue l’œuvre guibertienne. La relation est rabattue sur un rapport hiérarchique entre deux individus d’âges différents liés par un apprentissage, ici des pratiques qui préparent le passage sexuel du passif à l’actif (de l’apprenti au maître dont Muzil est la figure majeure). Le rapport entre amicitia et aphrodisia[8] est complexe : les désignateurs sont associés au plaisir sexuel, sans qu’il y ait d’implication sentimentale. Toutefois, le modèle de la pédérastie vaut par sa dynamique de filiation et d’héritage, interrogation constante dans la trilogie. Ainsi, dans le premier opus guibertien, alors même que la sexualité est absente de la relation entre le Poète (« jeune éphèbe ») et « le garçon », c’est leur récit d’une paternité usurpée qui importe. L’amitié est alors philia, appartenance à une communauté au sein de laquelle le désir doit être contrôlé par la pratique de la raison, sans pour autant être éteint : il doit au contraire être satisfait, en vue d’une finalité plus haute, souvent liée au statut social. L’amour de l’autre devient ouverture de/à soi, ouverture au cercle d’amis, et, par-delà, au monde.

Ce qui fonde le cercle social, ce n’est alors pas exclusivement la sexualité : « le garçon », c’est aussi celui à qui le narrateur vole ses doses de DDI, celui qui le précède dans la mort. Le voisinage sexuel est avant tout un voisinage des corps, qui peut être expérimenté dans la maladie et la mort.

2.2. Sexualité implicite, mort explicitée : le relais du corps

Notre étude de l’implicite sexuel révèle que la narration guibertienne est avant tout une mise en récit du corps sur lequel s’impriment les marques de la sexualité comme celles de la maladie.

 

Le corps est le témoin de la vie comme de la mort à venir : la chair est le lieu de l’empreinte. Dans l’inscription du désir comme dans la description des stigmates de la maladie, Guibert s’exerce à cette attention à soi pour atteindre une communauté d’âmes par le rapprochement des corps, physique ou non. Le goût pour « la chose », médicale ou sexuelle, répond aux préceptes d’Épictète, qui est un motif du récit dans À l’ami, puisque son Manuel est un objet qui circule entre les amis. Relus par Foucault (1984 : 136), ces préceptes, « sous la forme d’un corpus de savoir et de règles, [définissent] une manière de vivre, un mode de rapport réfléchi à soi, à son corps, à la nourriture, à la veille et au sommeil, aux différentes activités et à l’environnement ».

Le corps guibertien est à la fois désirant et souffrant. L’implicite peut dire la contamination. Bien loin de stigmatiser des pratiques, le rapport entre la sexualité et la maladie réside en réalité dans une proximité vécue des corps, corps des malades, mais aussi corps des médecins et des patients, corps des patients et des amis. Il devient le chaînon qui scelle la communauté des amis, amis de cœur et de corps, parfois réunis dans la mort (Guibert 1990 : 176) : « Mais j’avais aussi des inquiétudes au sujet de Matou, car, avant de devenir mon grand ami, il avait été mon amant, cinq ans plus tôt, à une période qui devait coïncider avec le temps rétroactif de la contamination, le suivre ou le précéder de peu ».

2.2.1. De la petite à la grande mort

L’implicite permet parfois de rejeter la sexualité à l’arrière-plan du récit guibertien. L’attention se porte alors plutôt sur le voisinage des corps malades :

(i) « […] car ce n’était pas tant l’agonie de mon ami que j’étais en train de décrire que l’agonie qui m’attendait, et qui serait identique, c’était désormais une certitude qu’en plus de l’amitié nous étions liés par un sort thanatologique commun » (À l’ami, p. 107)

L’implicite sexuel contenu par les termes « ami », « amitié » vient ici voiler la mort. En effet, la variation des formes lexicales ami/amitié (polyptote) développe le parallélisme introduit par la construction intensive « pas tant … que » et la répétition du syntagme {« agonie » + complément}. Elle est, de plus, mise en relief par la subordonnée appositive « et qui serait identique ». La relation décrite est donc celle d’une position égale des deux personnages face à Thanatos, la mort, développée dans la seconde proposition « c’était désormais une certitude qu’en plus de l’amitié nous étions liés par un sort thanatologique commun » (Guibert 1990 : 107).

En retour, le passage de la petite à la grande mort explique le morcellement du corps guibertien. En effet, il est scruté au microscope, examiné dans ses détails mais jamais envisagé dans son entier, dans la maladie comme dans la sexualité : le narrateur affaibli refuse de se regarder dans le miroir en pieds, et l’acte sexuel est peint par des descriptions souvent précises, mais toujours focalisées sur des parties du corps en gros plan.

2.2.2. La mort, entre voilement et monstration

L’implicite sexuel dissémine donc la mort dans le « cycle du mal », même s’il y est irréductible. Cette mort, martelée dans les 151 occurrences des deux premiers volets, est à la fois clamée et dérobée. Elle est à l’horizon et au prélude même de la fiction : le titre « À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie » est une antiphrase qui, par l’emploi du participe passé, situe déjà l’œuvre dans un post mortem, sans toutefois prononcer le mot. Cette ambivalence entre le tabou ancestral de la mort et l’omniprésence des indices qui l’annoncent, exprime une attitude à la fois tragique et ironique du narrateur face à sa mort. Fatum à l’horizon du récit, la mort est également ce dont il se joue grâce à la complicité du lecteur. À l’image de la tragédie antique, dans laquelle le spectateur connaît la mort à venir du héros, le lecteur guibertien connaît le destin du narrateur – à ceci près que celui-ci, cette fois, ne l’ignore pas. Nécessairement impliqué dans la lecture inférentielle de l’implicite, ce lecteur vient grossir le cercle des amis, la communauté des corps, puisqu’il est lui aussi soumis à ce « sort thanatologique commun ».

2.3. L’implicite, un nouveau pacte de lecture

2.3.1. Le pacte communicationnel

Ce que propose la narration guibertienne, c’est la construction d’un véritable pacte avec son lecteur. En effet, le modèle de communication qu’induit l’implicite, place le lecteur dans une posture herméneutique du lecteur : il doit combler les blancs, les vides du texte selon un dispositif de conventions et de lois, qui constituent le cadre narratif régissant la communication entre narrateur et lecteur. Or Guibert, en mettant à jour les présupposés en langue et en proposant de nouveaux présupposés en discours[9], crée une ambiguïté qui peut mener au conflit communicationnel. Le dilemme du lecteur est donc à la fois narratif et éthique : soit il accepte cette redistribution des présupposés, soit il refuse de mettre à mal les représentations qu’ils véhiculent, réduisant le récit à la controverse biographique et à la lecture polémique.

L’implicite guibertien pose donc les bases d’un pacte de lecture. Lorsque le lecteur y adhère de manière intentionnelle, la démarche inférentielle que propose l’implicite constitue alors non seulement une manière de restituer la complexité à penser le rapport à l’autre, mais également un modèle narratif.

2.3.2. Enquête et roman noir dans L’homme au chapeau rouge : la démarche inférentielle ou le lecteur-enquêteur

Dans le troisième volet de la trilogie, L’homme au chapeau rouge, la démarche inférentielle devient à la fois procédé de lecture et d’écriture, ce qui permet de relire l’ensemble des trois œuvres. Ainsi, la création est mise en scène, à travers les personnages, « doubles », « miroirs » du narrateur-auteur (Froehlicher 2012 : 107), mais aussi à travers la dynamique même de l’écriture comme enquête. Partant de ce constat, l’écriture autofictionnelle guibertienne fait de l’herméneutique une poétique pour le récit, et la mise en pratique du souci de soi pour le lecteur comme l’écrivain.

L’homme au chapeau rouge a des allures de roman policier, et plus particulièrement de roman noir : le narrateur malade y est l’anti-héros, il quitte la France (symbole de la maladie) pour l’espace de fuite italien, à la recherche d’une collection de tableaux perdus qui l’entraînent dans des lieux de claustration (la cave et le bureau des maîtresses). Les traces de ces tableaux composent une énigme à reconstituer. L’implicite partage ce processus suspensif, cette structure orientée vers un dévoilement incertain. Les thèmes du faux et le mensonge, qu’explore la narration, deviennent également symboliques de la recherche de soi : la collection perdue, fragmentée, est à l’image du corps malade écartelé par la narration. L’auteur-narrateur doit affronter cette tension entre désir de recollection des fragments par l’enquête (la narration) et proximité de la perte. La narration elle-même adopte alors une forme lacunaire et fragmentaire, celle-là même qui exige du lecteur de rassembler et compléter le sens lui-même.

Il est alors possible de relire les deux premiers volets guibertiens à l’aune de ce processus inférentiel de l’enquête. L’indice y est l’envers de l’implicite, sa trace dans la fiction et son point de reconstitution. À l’image de l’implicite, dont les instructions argumentatives jalonnent le parcours interprétatif de l’allocutaire, l’indice construit l’intrigue policière de L’homme. De manière plus globale, la narration guibertienne progresse comme un protocole personnel, un relevé d’indices constitué par les chiffres des analyses de sang, l’autopsie des symptômes – autant d’étapes de la progression du sida dans le corps des autres puis dans celui du narrateur. Le modèle inférentiel, sous forme d’enquête narrative, répond au projet autofictionnel qui interroge la frontière entre réel et fiction : chez Guibert, la narration transfuse le matériau de l’expérience réelle vécue dans le tissu du récit sans le recoudre a posteriori – activité laissée au lecteur. Ainsi la poétique du fragment qui structure la composition (le numéro de chapitre, le saut de ligne, le saut de pages, l’éclatement de discours et le jeu des points de vue...) fait du roman une collection d’instantanés de soi et des autres, enregistrés par l’œil photographique de la narration et offerts avec les blancs qui les séparent. L’autofiction suit le même mouvement que celui de l’implicite linguistique : déporter l’attention de la relation référentielle à l’attitude du locuteur par rapport à son discours. Le narrateur, par l’allo-biographie, recollecte par le récit les images de soi éparses dans les discours et les maintient ensemble grâce au lecteur comme autant d’« examens, [de] clichés en coupes, [d’]investigations par résonance magnétique, [d’]endoscopies, [de] radiographies et [de] scanners dont [on n]ous livre les clichés, afin que [n]ous les déchiffri[ons] sur la plaque lumineuse de [n]otre sensibilité » (Guibert 1991 : 80).

Conclusion. Du locuteur-narrateur à l’allocutaire-narrataire : le « protocole compassionnel »

L’analyse des désignateurs relationnels révèle que l’implicite chez Guibert pose les bases d’un pacte de lecture, mais aussi d’écriture, qui dépasse la polémique liée à la reconnaissance contextuelle des personnages et au scandale de publication. L’implicite initie une véritable activité de lecture et d’écriture, celle appelée par le roman noir et le roman policier. Aux fondements d’une méthode d’enquête et d’investigation, le modèle inférentiel agit paradoxalement comme révélateur, à la manière des textes antiques chers à Foucault (1984 : 27) : « Ne cherchons pas dans ce texte un code de ce qu’il faut faire et ne pas faire ; mais le révélateur d’une éthique du sujet, qui existait encore de façon courante à l’époque d’Artémidore ».

L’implicite guibertien n’est donc pas au service du taire (le sexe, la mort, le corps), mais plutôt du dire, dans le respect de l’impossibilité de l’écriture à épuiser ce dire : dire quand même, dire plus, mais ne pas tout dire. Les blancs du texte sont autant de silences, de marques de pudeur que d’espaces laissés au lecteur pour qu’il s’en saisisse. L’importance de l’activité interprétative, que l’implicite engage, est au cœur de l’entreprise narrative : il s’agit ici d’offrir au regard les coupes d’une subjectivité, saisies sur le vif.

Ces « clichés en coupe », passés au bain d’arrêt de l’écriture, demeurent réservés à la jouissance de la « tribu des amis », qui inclut le lecteur dès lors qu’il accepte l’acculturation. L’écriture du « cycle du mal » partage avec la philosophie foucaldienne le souci de soi (1984 : 72), autour duquel « toute une activité de parole et d’écriture s’est développée, où sont liés le travail de soi sur soi et la communication avec autrui ». Liant l’amitié et la mort, la narration est le support du premier et le rempart à la seconde : le verbe guibertien écrit « à l’ami » et contre la mort. Le recours à l’implicite exige du lecteur qu’il prenne part au processus d’écriture, suivant le modèle du « protocole compassionnel » : il doit accepter les règles de déconstruction des interdiscours pour accéder à une proximité avec le narrateur, l’accompagner dans le récit de ses souffrances (cum patior, « souffrir avec ») et mener à bien sa lecture. La connivence ainsi créée autorise le partage d’une intimité de corps et d’esprit vécue à travers un lien scriptural proche de la lettre-tombeau, « corps textuel » de la critique guibertienne (Sarkonak, coll., 1997). Le modèle de l’implicite épistolaire infléchit alors l’écriture vers une pratique littéraire du « souci de soi », qui lie étroitement écriture, amitié, sexualité, maladie et mort dans l’œuvre d’Hervé Guibert sous la forme privilégiée du « voisinage »[10], ou de la compassion.

Références bibliographiques

BLANCKEMAN Bruno (2000) : Les récits indécidables, Jean Echenoz, Hervé Guibert, Pascal Quignard, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion.

DUCROT Oswald (1984) : Le dire et le dit, Paris, Minuit.

FOUCAULT Michel (1984) : Histoire de la sexualité, tome 3 « le souci de soi », Paris, Gallimard.

FROEHLICHER Clément (2012) : « Thomas Bernhard dans À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie ou l’intertextualité mise en scène », @nalyses, vol. 7, n° 2 [https://uottawa.scholarsportal.info/ojs/index.php/revueanalyses/article/view/355/244].

KERBRAT-ORECCHIONI Catherine (1986) : L’implicite, Paris, Armand Colin.

KLEIBER Georges (1984) : « Dénomination et relations dénominatives », Langages, n° 76, p. 77-94.

KLEIBER Georges (2001) : « Remarques sur la dénomination », Cahiers de praxématique, n° 36, p. 21-41.

KRIPKE Saul (1982) : La logique des noms propres, Paris, Minuit.

RABATEL Alain (2009) : « Prise en charge et imputation, ou la prise en charge à responsabilité limitée... », Langue française, n° 162, p. 71-87.

SARKONAK Ralph, collectif (1997) : Le corps textuel d’Hervé Guibert, La Revue des Lettres Modernes, Minard.

SIBLOT Paul (2001) : « De la dénomination à la nomination, les dynamiques de la signifiance nominale et le propre du nom », Cahiers de praxématique, n° 36, p. 189-214.

[1] Les références données pour le corpus sont celles des éditions Folio Gallimard.

[2] Il s’agit ici de montrer que l’implicite n’est pas seulement important seulement à l’échelle de la lecture d’un mot ou d’une expression (micro-structure du texte), mais propose un modèle d’interprétation à l’échelle de la lecture des trois œuvres considérée comme macrostructure.

[3] En effet, la préciosité pose à travers cette représentation spatiale des relations, la question de la liberté de l’individu face à l’amour, ce qui est également au cœur des récits guibertiens.

[4] Elle est bien moins filiale que sexuelle.

[5] « Superstitions littéraires – j’appelle ainsi toutes croyances qui ont de commun l’oubli de la condition verbale de la littérature. Ainsi existence et psychologie des personnages, ces vivants sans entrailles » (Valéry, 1975, Œuvres, Paris, Gallimard, Pléiade, t. II, p. 746). Au-delà de l’implicite sexuel, la dénomination dans le régime fictionnel guibertien, et plus largement dans l’autofiction, constitue une voie d’accès à l’étude qu’appelle Hamon dans son article « Pour une sémiologie du personnage » (1972).

[6] L’écueil est celui d’une lecture qui exclut l’un ou l’autre de ces sens par un choix interprétatif refusant de prendre en compte l’ambiguïté des dénominations, et donc leur richesse argumentative – créativité que je tente ici de rendre par mon explicitation.

[7] Il s’agit sans doute d’élargir la notion de sexualité plutôt que de la taire.

[8] Foucault met en dialogue les textes antiques, de Plutarque, Cicéron et Sénèque notamment, et développe conjointement les notions d’amicitia, d’aphrodisia et de philia pour proposer une amitié qui soit à la fois politique, sociale et passionnelle (amicitia). Sa pratique ne renoncerait pas aux plaisirs du corps (aphrodisias), mais les orienterait vers une fin vertu : la connaissance de soi et de l’autre, donc du cercle social (philia) (Foucault, 1984).

[9] Les présupposés en langue désignent ici les termes dont l’interprétation est ambiguë en dehors du récit guibertien, et les présupposés en discours désignent les ambiguïtés développées par le récit.

[10] Le « voisinage » est la première forme d’amitié – et de correspondance, littéraire et par-delà la mort – offerte par le « cycle » du mal, puisque À l’ami s’ouvre sur la dédicace « à mon voisin ».