Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

Présentation: l'imaginaire linguistique, activité langagière participative

Jean-Christophe Pitavy

Maître de conférences en linguistique
Université Jean Monnet, Saint-Étienne & Université Galatasaray, Istanbul
jcpitavy@gsu.edu.tr

n1. Sérendipité

En linguistique aussi, la vie de la recherche est faite de coïncidences. La collaboration qui réunit les auteurs de ce numéro n’aurait pas été possible sans des rencontres. Celles du modèle de l’imaginaire linguistique d’abord, hasard d’une lecture, d’un article, comme un de ceux qui nous rappellent le lien qu’il doit y avoir entre la recherche, le monde des idées et la vie humaine. Ce modèle est apparu comme un ensemble de réponses possibles, une autre manière de voir les rapports entre des domaines, des niveaux d’analyse ou tout simplement des faits, et d’autres modèles, d’autres horizons dans la diversité des faits de langue. Ainsi, très vite, le modèle lui-même en est venu à constituer un lien permettant de réunir des individus, que les conditions d’exercice de leur recherche contraignent bien souvent à méconnaître ce que font leurs collègues. Mais cette collaboration doit surtout beaucoup à la rencontre d’Anne-Marie Houdebine elle-même. Elle s’est tout de suite montrée ravie et enthousiaste devant cette idée : un groupe de travail réunissant des spécialistes de langues et d’époques différentes, autour d’une démarche essentiellement linguistique — approche descriptive de faits de langue — de ce modèle pratiqué et enrichi par certains depuis près de 40 ans à l’époque. La première étape de ce projet de publication, initié durant l’année 2015, consistait en une journée d’étude, qui s’est tenue à l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne[1] et a réuni, autour d’Anne-Marie Houdebine, Gilles Siouffi, Olivier Glain, Fatih Bouguerra, Michèle Bigot et Jean-Christophe Pitavy. Cette rencontre avait permis un premier échange de vues, d’idées et surtout de perspectives, aussi bien des faits de langues divers, chronologiquement, typologiquement, mais aussi des aspects plus théoriques, portant sur le concept même d’imaginaire en sciences humaines et son portage dans le domaine des relations qu’entretiennent les locuteurs, tant comme groupe collectif que comme individus sujets parlants avec les langues et l’activité langagière. Le dialogue instauré s’est ainsi poursuivi par courrier durant les semaines qui ont suivi. Ce numéro de Signes, Discours et Sociétés devait être publié sous les auspices de l’auteur du modèle qui avait aimablement proposé d’en assurer l’introduction. Mais, nouveau et malheureux hasard, Mme Houdebine a accidentellement disparu, à peine un mois après cette unique rencontre. Si cette publication ne se veut pas un volume spécifique d’hommage, la pensée de l’auteur nous a accompagnés à chaque étape de ce projet et encouragés à le mener à terme.

2. Pourquoi l’imaginaire linguistique ?

À l’origine de cette réflexion collective, il y a la convergence ou la proximité d’une série de questions sur des langues différentes, à des époques distinctes. Les questions centrales tournent autour de l’interaction entre deux groupes de faits ou d’idées plus ou moins clairement définis.

  • D’un côté ce que l’on appellera volontairement ici, pour rester suffisamment large et embrasser aussi bien le discours même que tous les types de production, l’activité langagière, la notion souvent problématique et ambiguë d’usage, autrement dit le pôle du locuteur, de l’usager, du sujet parlant.
  • De l’autre côté, il y aurait tout ce qui relève, très globalement, de ce que l’on appelle parfois, la ou les langues, les systèmes linguistiques, notions qui renvoient aussi bien aux normes, aux règles, aux usages constatés, aux niveaux ou registres de langues, mais aussi à la variation, aux variétés, aux structures linguistiques elles-mêmes, dans ce qu’elles peuvent avoir de plus formel dans certaines approches.

On est tenté de rappeler que le langage, en tant que faculté humaine, se manifeste en un grand nombre d’activités et d’attitudes, individuelles ou collectives, personnelles ou sociales, psychologiques, culturelles, spontanées ou conditionnées, le tout formant un ensemble appartenant lui-même à un domaine plus vaste, arpenté par diverses disciplines des sciences humaines, en particulier, outre la stricte « linguistique des langues », la sociolinguistique, la psycholinguistique, l’analyse du discours, la pragmatique, les théories de la communication et de l’information, la sémiotique. Dans cet ensemble touffu, on isole bien souvent un domaine très délimité, constitué comme objet en lui-même par le regard qu’on lui porte, au risque de l’isoler du reste. Comme cela est rappelé très clairement à plusieurs reprises dans les pages qui suivent, il revient à la linguistique de la deuxième moitié du XXe siècle, après s’être concentrée presque exclusivement sur la langue pour elle-même, d’avoir progressivement intégré à son objet le sujet parlant. Cette évolution emprunte bien sûr des voies diverses, voire concurrentes, de la pragmatique aux approches sociolinguistiques, en passant par les théories de l’énonciation, en divers endroits du globe. Historiquement, c’est-à-dire du point des conditions de son apparition, on peut dire que le modèle de l’imaginaire linguistique résulte en grande partie d’une tentative d’associer deux points de vue : l’étude du langage, comme ensemble de pratiques, du point de vue des personnes, de leur histoire et de certaines de leurs déterminations, et l’étude des systèmes linguistiques, nécessairement appréhendés comme des structures abstraites, des « fictions ».

Le concept d’imaginaire linguistique s’applique initialement à l’attitude de certains sujets parlants, observée par A.-M. Houdebine lors des entretiens qu’elle menait dans le cadre d’une entreprise proprement descriptive de la langue[2]. Cette réalité provenant du locuteur comme individu considéré du point de vue des déterminations sociales, à une époque où la sociolinguistique connaît des développements importants aussi bien en Amérique qu’en Europe, ouvre alors au linguiste un champ qui soit avait été trop négligé par les divers types d’approches structuralistes dominant à l’époque, soit n’avait fait l’objet que d’études partielles ou développées de manière éparse.

L’intérêt et l’originalité de la théorie de l’imaginaire linguistique ont pu être montrés au cours des développements qui se poursuivent depuis plus de trente ans, initialement autour d’Anne-Marie Houdebine, au fur et à mesure que l’appareil de concepts s’étoffe pour englober la complexité des rapports du locuteur non seulement à sa ou ses langues, mais aussi à la collectivité à laquelle il a le sentiment d’appartenir. Au-delà, l’imaginaire linguistique s’intéresse aux représentations, aux constructions, aux fictions, voire aux sentiments — tous termes concurrents dans des approches similaires à ce modèle — qui jouent un rôle central dans les pratiques langagières.

L’imaginaire linguistique a bien entendu à voir avec des concepts développés parallèlement, avec lesquels il ne se confond pas, mais qu’il est susceptible d’intégrer. Pour n’en citer que deux, appartenant à des domaines bien distincts, le jugement du locuteur à l’égard de la langue qu’il parle peut être rapproché de l’insécurité linguistique, mise à l’honneur par Labov (1966) ou de l’activité épilinguistique développée par Culioli (1981) à partir de la fonction métalinguistique. Ces deux concepts renvoient aux jugements émis ou véhiculés par les sujets parlants, individuellement et/ou collectivement, en tant que ces sentiments conditionnent leur production en discours (leur compétence linguistique) tout en influant sur l’évaluation qu’ils font de leur idiolecte, par rapport à une forme de leur langue considérée comme un « modèle ».

Cet ensemble de représentations, constamment construit et modifié, comme la langue elle-même, est fonction du cadre plus large auquel appartient le langage en tant qu’ensemble de pratiques sociales et culturelles. Anne-Marie Houdebine a élaboré son modèle à partir des outils conceptuels et théoriques existants et disponibles, en dépassant le domaine des sciences du langage, en psychologie, psychanalyse, sociologie et philosophie, tous champs disciplinaires qui avaient contribué à développer différemment un ou peut-être des concepts d’imaginaire.

En outre, ce modèle, né des conditions presque matérielles d’un travail de pure description, de choix théoriques apparus comme nécessaires pour la prise en compte de ce rapport personnel, parfois intime, de la personne enquêtée à la (sa) langue, nourri des apports récents de la sociolinguistique, a connu des développements jusqu’aux toutes dernières publications synthétiques sur le sujet par Anne-Marie Houdebine elle-même, qui y intègre un volet culturel[3].

3. Rôle « linguistique dynamique » de l’imaginaire

Le modèle de l’imaginaire linguistique, de par son développement même, entretient des rapports très étroits et significatifs avec l’approche proposée par André Martinet, à propos des variations et des changements touchant le « système » de la langue, avec la notion de « synchronie dynamique »[4], qu’Anne-Marie Houdebine distingue de l’« épaisseur synchronique »[5] et relie à son tour au modèle de l’imaginaire linguistique. On perçoit là le rôle significatif que joue, au niveau de la compréhension de l’organisation des faits linguistiques, la notion de synchronie dynamique, qui nuance fortement la vision théorique abstraite posée initialement, notamment par la linguistique structuraliste, dans le sillage de Saussure. Dans l’opposition saussurienne synchronie vs diachronie, la langue apparaît comme une succession d’états stables, idéalement figés comme autant de structures, distinctes les unes des autres et constituant chacune un instantané cohérent dont la linguistique moderne a à rendre compte.

Comme le formule Houdebine, dans une optique synchronique dynamique

« La synchronie est mouvante, hiérarchisée »,[6]

la langue y est abordée comme

« … une co-existence de structurations à la fois stables et instables, « fermes » et « molles » où s’affrontent résidus diachroniques et percées novatrices ; autrement dit comme une « épaisseur synchronique » aux strates entremêlées et plus ou moins mobiles. Toute ceci, peu ou prou, repéré par les locuteurs ; c’est-à-dire ressenti et parfois parlé. »[7]

En outre, par rapport à la question du rapport des locuteurs à l’évolution de la langue plus particulièrement, une conception diachronique exclusive de toute dimension ou épaisseur synchronique s’accommode très bien d’une deuxième vision, elle aussi produite et véhiculée par un certain discours scientifique, concernant le passage d’un état de langue à un autre. Le principal moteur de l’évolution serait l’évolution spontanée, opposée, dans certaines circonstances, à l’interventionnisme.

  • L’évolution spontanée posée comme propre aux langues naturelles, est conçue comme le produit de forces diffuses, indistinctes, non localisables, pour ne pas dire obscures[8], émanant de l’usage collectif (« souverain ») — la majorité, voire la totalité des locuteurs du groupe pour lequel s’observent les changements — et régies par des lois, telles que celles que la linguistique historique du XIXe siècle s’était attachée à mettre au jour. Cette dynamique évolutive est aussi décrite comme n’étant ni constante, ni uniforme et variables selon les époques.
  • Une conception interventionniste se focalise sur les changements linguistiques fruit d’une action délibérée, consciente, parfois planifiée, de la part d’une minorité et réunissant des conditions exceptionnelles, à certains moments de l’histoire d’une langue. Ponctuellement, on peut citer les périodes de réforme, de standardisation et d’uniformisation d’une langue devenant officielle par exemple, mais, de manière plus constante, cela renvoie aussi à toute action émanant d’une autorité, politique, sociale ou intellectuelle : l’usage à la cour royale, le discours d’une académie, les pratiques d’une caste de spécialistes et bien entendu le discours normatif de l’école.[9]

Brouillant cette fois-ci pareille dichotomie, la synchronie dynamique oblige à

« […] comprendre les facteurs en cause et leurs interactions. Cela sur tous les plans : internes — ou dus à l’économie interne du système — ou externes, c’est-à-dire sociaux au sens large, voire psychosociolinguistiques, y compris les rationalisations ou projections des locuteurs sur la langue et ses usages […] » [10].

4. Appropriation et activité langagière participative

C’est ce rôle « dynamique » des imaginaires linguistiques, l’action évolutive qu’ils exercent dans la vie ou la régulation de la langue, comme on parle de la maintenance d’un système, qui constituent précisément le propos de ce volume.

Dans la régulation de la langue comme institution ou système de conventions collectives, ce modèle nous invite à interroger le rôle joué par les différentes normes, en tant que réseau de structures ou de règles d’organisation générées et gérées par tous les utilisateurs de la langue. L’activité épilinguistique suppose un implication plus active des sujets parlants : un peu comme certains « superutilisateurs » de la langue (les réformateurs, remarqueurs, grammairiens, planificateurs), mais de manière non ponctuelle, tous les locuteurs sont engagés dans une activité qu’on pourrait qualifier de participative.

On l’aura compris, les travaux présentés dans ce volume sont tous consacrés à l’imaginaire linguistique de groupes de sujets locuteurs ayant un rapport actif avec la langue en question. Les contributions qui construisent cette réflexion autorisent un regroupement en deux parties, selon le point de vue adopté, que l’on se place du côté du collectif ou de l’individuel, pour appréhender les rapports à la langue. Sont ainsi d’abord présentées les études abordant l’imaginaire linguistique d’une minorité, puis, dans une deuxième partie, celles qui s’intéressent aux systèmes de normes, attitudes et pratiques, partie intégrante de l’activité langagière de tout un chacun.

5. L’imaginaire, atelier des normes : fictions et mythes de la langue

Comme on le sait, les remarques, commentaires grammaticaux, la fixation de règles normatives, les réformes planifiées ou les opérations de standardisation ne sont pas le fait de la totalité des locuteurs, mais d’une minorité d’acteurs (personne isolée ou groupe d’individus), dont le discours et l’action peuvent marquer ou façonner plus ou moins profondément la langue de la collectivité des locuteurs. C’est ce qui a retenu l’attention des contributeurs pour les sept études qui suivent, à propos de plusieurs langues d’Europe : le français, du Moyen âge au XXe siècle, le hongrois, l’anglais, le grec et le roumain.

Spécialiste des idées linguistiques, du discours et de la description grammaticale, notamment concernant la langue française à partir de l’époque classique, Gilles Siouffi présente la notion d’imaginaire et son rapport au langage, en particulier dans la manière dont se construisent les représentations de la langue. Ce rôle de l’imaginaire et sa dimension de fiction caractérisent d’une part le discours métalinguistique des spécialistes de la langue, investis de l’autorité que leur confère leur statut de grammairiens, remarqueurs, critiques ou académiciens dès le XVIIe siècle, et dont la description fixe une image de la langue, ou de ce qu’elle se doit d’être. D’autre part, l’auteur montre en quoi la dimension imaginaire de la représentation et de la description linguistiques doit aussi être appliquée à ce que la sociolinguistique moderne a dégagé sous le terme d’épilinguistique, autrement dit l’ensemble des « constructions d’images » produites par tout usager de la langue, tout sujet parlant qui, de ce fait, souvent inconsciemment « se fait linguiste ». Cette activité épilinguistique sous-tend la culture linguistique et les attitudes langagières typiques des sujets locuteurs d’une langue donnée. L’article souligne ainsi en quoi l’activité normative et prescriptive de ces différentes relations imaginaires à la langue, produisant ce que Gilles Siouffi a appelé des « structures imaginaires », fait pleinement partie d’un ensemble plus large de relations, d’attitudes et de pratiques, qu’il a proposé d’appeler le sentiment linguistique.

Après les réflexions et idées nées à l’époque classique, c’est la comparaison de l’institution de deux langues, hongrois et français, qui offre à Ferenc Fodor un angle d’approche du rôle déterminant que joue l’imaginaire linguistique dans la production de normes et la structuration d’une langue. Spécialiste de l’élaboration de la langue hongroise standard, à laquelle il a consacré une thèse, sous la direction d’Anne-Marie Houdebine[11], Ferenc Fodor présente plus en détails la genèse et le développement de la théorie de l’imaginaire linguistique, avant de se consacrer plus particulièrement à la question des normes et au rapport entre structures et usages et à la manière dont cette théorie a opéré une synthèse de ces questions, en incorporant les apports déterminants concernant les types de normes et les distinctions d’Alain Rey (1972). La prise en compte de l’imaginaire linguistique permet d’admettre le rôle que jouent les représentations de tous les sujets parlants, les attitudes normantes ou normatives, les phénomènes d’insécurité et d’auto-correction dans la structuration et, partant, l’évolution même de la langue. Les sujets parlants sont « acteurs inconscients du changement linguistique ». L’auteur en vient alors à dresser un tableau des normes à l’œuvre dans la constitution et l’institutionnalisation du hongrois comme langue nationale, du XVIe au XIXe siècle, période qui voit le développement d’une activité méta- et épilinguistique considérable, synthétisée en conclusion à travers la présentation comparée qui est donnée des normes subjectives en hongrois et français.

Dans l’imaginaire linguistique collectif du français, l’orthographe et la physionomie graphique occupent une place particulièrement importante. C’est la perspective que choisit le linguiste médiéviste Pierre Manen, en évoquant le rôle de cet imaginaire, tel qu’on peut le reconstituer pour la période du XIIIe au XVe siècle, à partir des mutations que connaît le système graphique du français. À cette époque, les changements survenant en particulier dans la langue écrite coïncident avec un intense travail de traduction et d’emprunts très nombreux à la langue savante d’Europe occidentale, le latin. Une partie des représentations imaginaires du français trouve ses origines dans ce qu’on appelle un diasystème latin-français : la langue écrite intègre des calques non seulement sémantiques, mais graphiques, tous issus du latin. L’orthographe étant ainsi latinisée, l’image graphique de la langue est remodelée. Le latin contribue du même coup à voir émerger un sentiment de la langue en français.

Travaillant sur les phrases (incises) introduisant les citations et le discours direct, Aude Laferrière nous invite à observer le rapport qu’entretiennent avec ce type de construction les auteurs de manuels de grammaire, écrivains et remarqueurs à un tout autre moment de l’histoire de la langue française. À partir du XIXe siècle, face aux développements de l’usage de l’incise dans la langue littéraire, un certain type de discours normatif se renforce, allant jusqu’à la proscription. On cherche à limiter sévèrement les verbes admissibles dans cette structure pourtant restreinte, en tentant de s’imposer en position d’autorité et de convoquer des arguments esthétiques ou affectifs, présentés parfois comme historiques ou logiques. L’auteure de l’article propose ainsi d’étudier le rapport entre deux types de normes — celle plus objective de l’usage littéraire des auteurs et la subjectivité, souvent assumée, des censeurs qui nourrissent ce débat — et l’impact de ce type de discours sur le français littéraire actuel.

Olivier Glain, spécialiste de linguistique anglaise, s’attache à montrer le rôle dynamique de l’imaginaire linguistique de certains locuteurs et la part des différentes normes dans la constitution de ce qui va devenir l’anglais standard moderne, dès la fin de la période du moyen-anglais, soit au cours du XVe siècle. L’auteur dresse un tableau des forces en présence, tenant compte des situations socio-politique et linguistique de l’Angleterre à partir de cette époque, où l’on peut faire état d’une langue anglaise elle-même fortement dialectalisée et donc certains éléments (lexique, phonétique, morphosyntaxe) sont en partie le résultat de contacts avec d’autres systèmes linguistiques : langues celtiques, français (normand), langues scandinaves. Olivier Glain s’attache à montrer que cet ensemble constitue une dynamique en synchronie, un système dont le mouvement est fonction des normes émergentes, elles-mêmes étant le produit de l’imaginaire linguistique de divers acteurs (classes dominantes, pouvoir royal, intellectuels et premiers spécialistes de la langue : grammairiens et lexicographes).

Signant deux articles parallèles consacrés au grec (moderne) et au roumain, Jean-Christophe Pitavy et Simina Mastacan s’intéressent à la place prestigieuse qu’occupe dans leur histoire linguistique la langue-mère de chacune de ces deux langues : la langue parlée en Grèce est indéniablement issue directement du grec ancien, tandis que le roumain représente le seul descendant du latin en Europe orientale, et est réputé plus conservateur, pour certains traits lexicaux et grammaticaux, que ses « cousins » d’occident. Grec ancien et latin, langues de la culture savante occidentale, sont investis depuis plus de mille ans de représentations qui forgent leur image dans le paradigme civilisationnel de l’Europe. En outre, grec moderne comme roumain se démarquent assez nettement des langues pratiquées par les communautés linguistiques environnantes des Balkans et de Turquie, dans un contexte où la langue nationale est fortement associée à un certain nombre de traits socioculturels mis en avant comme un héritage, voire comme des marques identitaires. Enfin, dans les deux cultures, à partir du XIXe siècle, la construction d’une conscience linguistique passe respectivement par l’affirmation de l’hellénité (ou « grécité ») et de la latinité (ou « romanité ») et la construction d’imaginaires linguistiques qui pèsent parfois lourdement dans les pratiques et le discours des locuteurs.

6. L’imaginaire linguistique de chacun : ma langue / celle de l’autre

On peut parler d’imaginaire linguistique pour tout un chacun, appréhendable comme sujet parlant, en ce qu’il conditionne et motive ses pratiques et ses choix linguistiques, de manière plus ou moins consciente. Les contributions de cette deuxième partie envisagent toutes, sous différents angles de vue, comment le sujet se positionne (appropriation, rejet, insécurité linguistique, idéalisation exotisante…) par rapport à une forme de langue française (standard ou non) face à une autre langue et culture, la sienne ou celle d’autrui.

Les recherches de Fatih Bouguerra concernent la rencontre des langues et leur incidence sur les représentations dans une perspective sociolinguistique, didactique, littéraire ou traductologique. Il s’intéresse ici au cas du français québécois dans sa relation à d’autres langues : au français dit standard (français de France), mais aussi à l’anglais, langues par rapport auxquelles le québécois est tantôt assumé fièrement et défendu, tantôt dévalorisé. Cette relation subjective, entre position individuelle et sentiment collectif partagé, est « imaginée » reflétée dans les témoignages constituant le corpus d’études provenant d’observateurs, visiteurs, mais aussi acteurs, locuteurs québécophones et finalement activistes et militants. L’originalité de la démarche tient en particulier dans l’association de la typologie des normes du modèle de l’imaginaire linguistique avec l’analyse interactionnelle de Kerbrat-Orecchioni, afin de cerner les différents types de subjectivité représentés dans le corpus.

La langue de l’autre peut aussi véhiculer des représentations tant purement linguistiques que symboliques et culturelles. C’est le domaine qu’aborde la recherche d’Agnès Pernet-Liu, qui a mené des enquêtes à l’Université des langues étrangères de Pékin. Les étudiants ont un double rapport avec la langue française. En tant que francophones ayant appris cette langue, ils ont une expérience directe de la pratique du français et sont engagés dans une relation d’appropriation. En second lieu, ils héritent d’un imaginaire linguistique qui s’est construit en Chine tout au long du XXe siècle et s’est nourri d’une certaine image de la culture française. Pour analyser cet imaginaire collectif, l’auteure élabore le concept enrichi de « fable linguistique », qui permet d’en intégrer les dimensions fictive, esthétique et éthique. On peut voir que la « fable » procède de deux types de discours et de représentations construites, à la fois directement à partir du travail de grammairiens et de linguistes (discours scientifique), mais aussi d’une manière plus large, de la réception de la culture (dont la littérature) française dans le pays depuis des générations.

L’étude présentée par Ibtissem Chachou, spécialiste des rapports entre langues en Algérie, aborde la complexité du statut du français dans le contexte d’un pays caractérisé par une grande diversité linguistique (diglossie). En tant que langue plurinormée, le français d’Algérie est l’objet d’un large éventail de perceptions, qui peuvent se traduire, dans l’espace social, par des discours (réactions) qui vont du rejet à l’appropriation, en passant par le partage, l’intimité, la sympathie. L’originalité de la démarche de l’auteure repose en partie sur l’exploitation des données issues du web, en l’occurrence à partir de la page Facebook d’une jeune poétesse et slameuse. Le corpus constitué à partir de commentaires postés sur la page permettent de dresser un tableau assez riche de l’imaginaire linguistique des internautes et du système de normes sous-tendant attitudes et pratiques, à travers notamment la question de la prononciation (« l’accent » dans la langue courante), assumée, voire revendiquée, comme marque d’appropriation de la langue française.

Avec Laetitia Morin cette présentation de situations linguistiques se termine sur un exemple qui peut sembler prototypique, parce qu’assez proche des représentations et attitudes relevées dans le travail d’enquête à l’origine du modèle d’Anne-Marie Houdebine, mais avec une différence de taille : au début des années 2010, dans le contexte de la revitalisation et de l’enseignement d’une langue minorisée. Le statut sociolinguistique et culturel d’une langue comme l’occitan ayant ainsi évolué, l’imaginaire linguistique d’élèves d’un collège de la Drôme se définit d’une part à l’égard des différentes formes et pratiques linguistiques de l’occitan — langue standardisée, mais aussi de sa place dans un dispositif institutionnel (l’enseignement). Les représentations et attitudes ou postures véhiculées par le discours épilinguistique des élèves, qui vont du pur rejet à l’idéalisation, sont analysées par l’auteure en termes d’altérisation et de « réappropriation » d’un héritage linguistique.


[1] Journée d’étude « L’imaginaire linguistique : entre langue et discours » organisée par l’équipe ParLAnCES (laboratoire CIEREC) le 14 septembre 2016, à l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne.

[2] Il s’agissait plus exactement du français régional du Poitou, dans le cadre d’une thèse de doctorat dirigée par André Martinet.

[3] Houdebine, A.-M. (2015), « De l’imaginaire linguistique à l’imaginaire culturel », La linguistique, 51/1, p. 3-40.

[4] La linguistique synchronique dynamique est développée dans plusieurs écrits de Martinet, en particulier Martinet (1965) La linguistique synchronique, Paris, PUF.

[5] Houdebine A.-M. (1985) « Pour une linguistique synchronique dynamique », La Linguistique, 21, Paris, PUF, p. 7-36.

[6] Houdebine (1985 : 7)

[7] Houdebine (1985 : 7)

[8] Cf. l’introduction un peu provocatrice de Martinet (1990 :13) : « Il y a beau temps que l’on sait ou, du moins, qu’on se doute que les langues changent au cours du temps. Mais on ne s’est guère préoccupé de savoir pourquoi. Depuis des siècles, les esprits rassis sont convaincus que le français dérive du latin. Des chercheurs ont même identifié et […] ordonné les changements les plus évidents que cela implique. Mais on continue à décréter mystérieux les conditionnements de ces modifications. Il n’y a pas si longtemps que des linguistes […] attribuaient les changements linguistiques à des périodes d’instabilité auxquelles succédaient étrangement des ères de calme plat […] ».

[9] En schématisant un peu, on pourrait dire que la conception « évolutionniste spontanée » s’est surtout répandue dans le discours scientifique, voire pédagogique, comme issue des acquis de la linguistique structuraliste, privilégiant la langue en elle-même, comme système de conventions collectives auto-régulé et, avant elle, la grammaire comparée. En revanche, l’idée que la langue est un ensemble de règles décidées et imposées par une autorité transcendante domine davantage dans le grand public, où elle peut constituer une source d’insécurité linguistique.

[10] Houdebine (1985 : 8).

[11] Fodor (1999) Dynamique des imaginaires linguistiques dans la constitution des langues nationales européennes : le cas du français et du hongrois, thèse de doctorat en linguistique, Paris V, 1999.


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