Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

Le rôle de l’imaginaire dans la description et la représentation linguistiques

Gilles Siouffi

Professeur des universités
université Paris-Sorbonne
gilles.siouffi@paris-sorbonne.fr

Résumé

L’article propose une réflexion autour du terme imaginaire et de son articulation à la représentation du langage. Il part de l’usage qu’on peut en faire appliqué à la description linguistique, puis élargit le propos au phénomène de la représentation. Ce faisant, on quitte le terrain de la seule activité métalinguistique pour entrer dans celui de l’épilinguistique, et donc du sujet. Il invite finalement à relire certaines attitudes propres au sujet, comme la normativité, à la lumière de cette conception de l’imaginaire, et conclut en proposant de voir dans l’imaginaire linguistique un aspect du sentiment linguistique.

Mots-clés

sentiment linguistique, imaginaire linguistique, normativité, représentation, description

Abstract

This paper aims at suggesting a reflection on the term imaginary and how it should be interconnected with the representation of language. Building on the possible uses of the term as applied to linguistic description, we widen our scope to the phenomenon of representation. In doing so, we move from the sole metalinguistic activity to the epilinguistic level and accordingly the area of the subject. Finally, in the light of this understanding of imaginary, we are led to reexamine some of the subject’s own attitudes, such as normativity, and conclude by proposing that linguistic imaginary should be understood as one aspect of linguistic feeling.

Keywords

Linguistic feeling, linguistic imaginary, normativity, representation, description


Nous vivons dans le réel, mais aussi dans l’imaginaire. Et le langage, d’ailleurs, est l’un des outils qui nous permettent de vivre simultanément dans ces deux mondes. Peut-il lui aussi être objet d’imaginaire ? C’est ce qui ne paraît pas aller de soi, si l’on se réfère au sens premier d’imaginaire, qui suppose un fonctionnement d’image, et donc distinct du fonctionnement du langage verbal. Tandis que le langage verbal articule, l’image fige. Et l’imaginaire peut être compris comme une forme mentale de ce figement. De fait, le terme n’est pas ancien, dans la littérature spécialisée sur le langage et les langues. Mais depuis une trentaine d’années il est de plus en plus souvent sollicité[1]. L’identification de ce qu’on pourrait qualifier, dans notre rapport aux langues et au langage, d’imaginaire, fait l’objet de nombreuses interrogations, appliquées tour à tour à la fiction de langues, au rapport à la langue maternelle, à la néologie, à l’apprentissage des langues étrangères, à la sociologie des contacts de langues, à l’acquisition du langage, à la grammaire, à la stylistique littéraire… Faut-il y voir la trace d’un affaiblissement de la confiance déposée dans la linguistique comme « science du langage » ou des langues ? Est-on las du regard entièrement rationnel porté sur les langues et le langage ? Cette popularisation signale-t-elle un désir d’entrer dans notre rapport au langage muni de nouveaux outils, moins objectalisants, laissant plus de part à la subjectivité ?

Il est assez clair en tout cas que l’usage de ce terme est susceptible d’orienter la réflexion dans des directions très différentes. Moins propice aux définitions rigoureuses que le phonème ou les notions grammaticales, l’imaginaire se prête à toutes sortes de lectures possibles, et son étiquette recouvre des objets, des démarches et des questionnements assez éloignés les uns des autres, sans que nous cessions de supposer que, d’une manière ou d’une autre, toutes ces directions sont au bout du compte susceptibles de se rejoindre.

La plupart du temps, suivant en cela la voie tracée par la tradition philosophique autour de l’imaginaire, nous suivons l’usage de la nominalisation, ce qui conduit à des syntagmes tels que « l’imaginaire de la langue », « l’imaginaire des langues », « l’imaginaire grammatical », « l’imaginaire linguistique », formule utilisée par les regrettés Jean-Pierre Seguin (1993) et Anne-Marie Houdebine, qui a construit et fait évoluer autour de ce terme un modèle, certains spécialistes de sociolinguistique ou de néologie, ou pour évoquer le rapport aux langues de certains écrivains[2]. Certes, cette nominalisation présente un côté commode et maniable, et, comme toute nominalisation, elle a l’avantage de donner une « assiette », pour ainsi dire, à ce dont elle entend parler, en laissant supposer qu’un travail de notionalisation a été à l’œuvre en amont. Mais cette démarche n’apporte-elle pas aussi une certaine rigidification aux contours de la réflexion, alors qu’on voit bien qu’on se prépare ici à aborder des phénomènes plutôt labiles ? C’est une question qu’on peut se poser, avant d’engager la réflexion.

Est-il en effet facile de « définir » l’« imaginaire linguistique », au sens étymologique du verbe définir, c’est-à-dire « tracer des contours », « délimiter » ? Dans une version ancienne de son modèle[3], Anne-Marie Houdebine proposait d’apposer ce nom à « l’ensemble des comportements des locuteurs et leurs attitudes à l’égard de leurs productions ». Aujourd’hui que les territoires des attitudes et des comportements ont été bien explorés, notamment par le biais d’autres concepts comme celui d’« épilinguistique » ou les méthodes développées par la « linguistique profane » (Laienlinguistik, folk linguistics…), le terme imaginaire ne peut manquer de poser question. On a conscience en effet d’entrer dans un territoire bien vaste et aux contours remarquablement peu précis, où de plus tout ce qui se joue ne trouve pas sa source dans l’activation de mécanismes ressortissant à ce qu’on pourrait authentiquement qualifier d’imaginaire. Mais il est intéressant de noter que, dans le domaine des comportements et des attitudes comme dans celui des descriptions, l’imaginaire peut-être compris comme une porte d’entrée.

Si le travail réflexif doit légitimement se fixer comme objectif de tracer des contours, de définir des concepts en les articulant les uns aux autres de la manière la plus rigoureuse possible, on doit bien se rendre compte que, dans certains cas, on est parfois conduit à ne pas vouloir pousser trop loin cette tâche si l’on veut se conserver une chance de parler précisément de ce dont on veut parler. Privilégier l’objet à l’outil, en somme, et renoncer temporairement à la satisfaction d’avoir tracé de jolis dessins sur un papier qui n’est nulle part observable dans la réalité.

Pour notre part, après avoir un temps usé du terme nominalisé imaginaire, et tout en continuant parfois à le faire – dans le titre du présent article, par exemple – nous avons plutôt opté pour une simple valeur d’adjectif donnée au terme dans la formule structures imaginaires. Nous allons expliquer dans le début de ce qui suit les raisons qui ont conduit à ce choix, qui sont liées à la restriction de champ qui caractérisait un travail parti d’une étude des procédures de description dans le champ linguistique. Nous en sommes venu à la question plus générale de la représentation, et cette contribution aura ensuite pour objectif d’élargir le propos pour examiner quels chemins on peut tracer depuis cette conception assez restrictive de départ, qui concerne le plan des représentations et non celui des usages, vers la considération plus large du sujet parlant et de ce qui s’y joue.

1. La description comme lieu d’imaginaire

Notre lieu de départ est donc l’histoire de la description d’une langue, le français. Dans Le « génie de la langue française ». Etudes sur les structures imaginaires de la description linguistique à l’Age classique[4], notre objectif était d’analyser la manière dont le français a été décrit au XVIIe siècle (avec quelques excursions avant et après) à partir d’un corpus de textes réunissant grammaires, dictionnaires, rhétoriques, textes critiques, mais aussi remarques, pamphlets, libelles, discours, etc. – en bref tout ce qu’on qualifie aujourd’hui parfois de témoignages « épilinguistiques » ou de « linguistique profane ». L’objectif était plutôt de se démarquer de la manière la plus communément observable de considérer l’histoire des idées linguistiques, à savoir comme une enquête menée, dans une démarche de rétrospection, sur les concepts considérés aujourd’hui comme épistémologiquement valides dans notre domaine. Cette démarche est entièrement légitime, cela va sans dire, mais de notre côté, pour faire simple, disons que nous nous étions proposé, plutôt que d’étudier dans l’histoire du discours porté sur la langue, la fabrication de ce qui allait ensuite constituer l’assise sérieuse sur laquelle nous nous appuyons pour décrire la langue, de décaler le regard pour montrer que ce qui était décrit, fondamentalement, n’était pas nécessairement la réalité linguistique, mais autre chose. L’optique n’était pas de mener une recherche sur l’idéologie à partir de ce qu’on a appelé, de manière plus ou moins précise, le « purisme ». Cette entrée nous paraissait par trop balisée. Il s’agissait d’explorer une autre voie.

Dans cette démarche, nous avons d’emblée préféré le terme imaginaire au terme idéal, ou à celui d’idéalités, terme employé par Jean-Toussaint Desanti dans ses Idéalités mathématiques[5], qui auraient eu l’inconvénient de prendre la valorisation esthétique ou culturelle de cet « autre chose » un peu trop au premier degré. Nous l’avons également préféré aux termes mythique, ou mythologique, qui lui auraient donné trop d’ampleur culturelle ou anthropologique ; et au terme idéologique, lourdement lesté, et qui aurait trop orienté la réflexion, d’entrée de jeu, dans un sens critique.

Le terme imaginaire s’est imposé essentiellement en référence à la notion d’image telle qu’elle est développée chez Wittgenstein. Il s’agissait principalement de décrire par ce biais la manière de « filet » que la grammaire jette sur la langue, de la même façon que, chez Wittgenstein, les concepts ou le langage sont un filet que l’homme jette sur le monde. « Représentons-nous une surface blanche couverte de taches noires et irrégulières. Et nous dirons : Quelle que soit l’image qui en résulte, je puis toujours en donner la description approximative qu’il me plaira, en couvrant la surface d’un filet fin adéquat à mailles carrées et dire de chaque carré qu’il est blanc ou noir », écrit Wittgenstein[6].

Dans notre esprit, à partir du terme base image, l’adjectif dérivé imaginaire s’imposait donc, sans association directe avec ce que Jean-Pierre Seguin, dans L’invention de la phrase (1993), nomme, sans trop le définir, imaginaire linguistique, aux travaux d’Anne-Marie Houdebine ou aux travaux sur le ou les «  imaginaires des langues ».

Ce que nous qualifions d’imaginaire, au départ, c’était essentiellement ce qui était décrit au travers de certaines procédures descriptives (pas toutes, bien évidemment) dans certains lieux malcommodes de ce qui était vu comme relevant de la langue française. Si l’on part de l’idée que la démarche grammaticale repose sur une espèce de coup de force de départ qu’on pourrait nommer, avec Jean-Claude Milner, le factum grammaticae, décrit par lui comme « la possibilité d’attribuer des propriétés à une formation langagière sans avoir aucun égard ni à celui qui la profère ni à son éventuel destinataire ni aux circonstances de la profération » (Milner, 1989: 44), on s’apercevra bien vite qu’aucune grammaire ne peut remplir ce programme sans s’exposer à de graves distorsions dans le dispositif. Dans la description, il existe un « saut » qui consiste à examiner un fait de langue hors contexte, c’est-à-dire hors de ses conditions d’énonciations. C’est ici qu’intervient au premier chef une dimension de sortie du réel qu’on pourra choisir de qualifier de dimension « imaginaire ». On peut même dire d’ailleurs que le développement de la linguistique énonciative peut être lu comme une forme de réaction à ce caractère possiblement imaginaire d’une description fondée sur ce factum grammaticae, c’est-à-dire une sortie des conditions réelles d’exercice du langage. Une bonne partie de la grammaire linguistique actuelle, à ce titre, n’est pas de la grammaire entendue dans ce sens initial de la « grammaire », mais de la recherche linguistique, et même langagière, menée sur la base de ce qui est décrit formellement par « les grammaires ». Beaucoup de linguistes actuels, qui se proposent comme objectif une description cohérente des règles grammaticales d’une langue (soit le français), sont d’ailleurs conscients des risques qu’il y a à vouloir mener un dispositif descriptif jusqu’au bout. S’appuyant sur ce coup de force initial de la « grammaire », ils se trouvent nécessairement conduits, pour accomplir leur programme, à sortie des conditions formelles de construction de la grammaire, et à recourir à une autre dimension, en recourant à la linguistique textuelle, par exemple (en parlant de « connecteurs », ce qui ne peut être du même ordre que la logique des « parties de langue »), à la pragmatique, à l’énonciation, au dialogisme, à la sociolinguistique…

A vouloir rester dans un programme unique, on s’expose à sur-rationnaliser la description de certaines zones, et c’était précisément là que nous percevions la source d’un imaginaire. Aux faits de discours réels difficiles à expliquer étaient substitués des faits d’un autre ordre, en partie schématique, ou liés au modèle, qui s’offraient mieux à la description ordonnée, et donc à l’explication, que les faits réels. Ainsi se mettait en place, en filet posé au-dessus de la réalité, une « seconde structure » plus satisfaisante. Comment nommer cette seconde structure ? On pourrait penser à des termes comme « grammaticalisation », par exemple, mais ce dernier est pris dans un autre sens déjà bien stabilisé. On rejoint alors ce que Merleau-Ponty a dénommé « l’envie que l’algorithme soit la forme adulte du langage » (1969 : 207).

Dans ce premier travail, nous avons donc étudié la construction de ces « filets » jetés au–dessus de la description de plusieurs faits problématiques, qu’il s’agisse, dans les parties de langue, de l’article, morphologiquement hétérogène, difficile à décrire de façon unifiée, non classé comme une partie de langue par l’appareillage de la grammaire antique sur lequel on s’appuyait à l’époque, dans les objets difficiles à décrire, des « particules », catégorie éphémère de la grammaire française entre le XVIIe et la fin du XVIIIe, ou de structures comme la « phrase », à la définition et à la perception incertaines à cette époque.

De l’article, on peut dire qu’il fait partie des lieux à propos desquels des « structures imaginaires » de la description se sont mises en place, ce qui n’a pas été le cas, à notre connaissance, pour l’adjectif, ou l’adverbe. Dans tout le discours tenu sur l’article dans les grammaires français classiques, en effet, on observe une constante, qui est l’idéalisation de cette partie de langue comme permettant au français d’avoir plus de “clarté” que la langue rivale qui n’en procurait pas le modèle, le latin. C’est ainsi qu’à l’intérieur de la description d’une langue, nous observons que peuvent graduellement se dessiner deux territoires, en fait : un premier assez grand, qui regroupe les phénomènes dont on peut donner une description assez régulière, ou conforme à ce qu’en a dit la tradition, et un second plus étroit, qui regroupe les phénomènes à propos desquels des raisonnements plus complexes ont été élaborés, et où on a eu recours à une dimension plus abstraite, travaillée, élaborée, parfois assez loin de ce ce qui émerge de la réalité discursive de la langue. Cette dimension plus abstraite, alors, pourrait recevoir la qualification d’« imaginaire ».

Comme on le voit, cette vision de ce qui est « imaginaire » est d’abord de nature essentiellement formelle. La construction historique de cette seconde dimension a éminemment partie liée avec la grammatisation de certaines langues[7]; mais aussi, faisons-en la postulation, avec l’acte même de décrire, et donc avec l’activité métalinguistique, ce qui engage l’épistémologie même du discours linguistique. En sollicitant le terme d’imaginaire, notre souhait était d’interroger la volonté grammairienne de couvrir toute l’étendue de la surface offerte par les physionomies de l’usage au moyen d’un modèle unique fondé entièrement sur la raison. Ce sont donc un petit peu les sources du rationalisme que nous nous proposions d’interroger.

La différence entre l’appel à la raison et l’appel au réel de la langue a été bien mise en évidence par Quintilien dans la distinction qu’il propose entre ce qu’il appelle le grammatice loqui et le latine loqui. (Instit. Or. I, 6, 27). Pour Quintilien, il y a deux manières de parler une langue : « selon la grammaire », et « selon la langue », c’est-à-dire selon son idiomaticité. Or l’idiomaticité de la langue présente de nombreuses bizarreries. C’est ce que relevait sans cesse Vaugelas dans ses Remarques sur la langue françoise (1647), où il s’appuie beaucoup sur Quintilien. Si nous devions prolonger aujourd’hui en français contemporain cette exploration des différences entre le grammatice loqui et le latine loqui, nous pourrions par exemple choisir ce que les grammairiens appellent le « passif », qui n’est pas, comme on le sait, morphologiquement marqué en français. Pour donner un équivalent passif à une phrase comme Le chat mange la souris, la plupart des grammaires proposent la phrase : La souris est mangée par le chat. Or celle-ci, lorsqu’il s’agit de décrire un processus actualisé, est remarquablement peu idiomatique. La plupart du temps, les locuteurs du français contournent le passif, ou, pour désambiguïser le redoutable cumul de valeurs (temporelles, aspectuelles et diathétiques) qui se produit alors dans le verbe être, optent pour un La souris est en train d’être mangée par le chat. Ainsi la phrase La souris est mangée par le chat, qui ne se trouve discusivement qu’avec une portée générale, lorsqu’il s’agit de décrire dans un dictionnaire les prédateurs de la souris, par exemple, apparaît-elle comme  un construit, comme la production de ce qu’on pourrait appeler un « imaginaire grammatical », lequel réside en l’espèce dans la postulation qu’il doit nécessairement exister une symétrie entre le passif et l’actif.

Volonté de simplifier dans des intentions pédagogiques ? Désir esthétique de symétrie ? Pure “beauté de la chose”? Ivresse de la raison ? À s’attacher à vouloir rendre compte des faits de langue au sein d’une seule dimension, une « dimension 1 », en somme, par un réseau de causes explicatives qui en soit proprement et exclusivement issues, on s’expose bel et bien à produire de l’« imaginaire », et cet imaginaire, alors, on pourrait le qualifier de « linguistique ». Si l’on suit l’idée de Lacan selon laquelle les causalités peuvent apparaître comme des effets de l’effet, l’imaginaire linguistique compris dans le sens ici suivi est un effet de la description linguistique entendue elle-même comme effet, puisqu’elle est l’effet d’un regard porté sur la langue. Ce qu’on pourrait appeler les « structures imaginaires de la description linguistique » peuvent alors apparaître comme une donnée inhérente au factum grammaticae, – comme le résultat d’une insatisfaction fondamentale à l’égard de cette dimension 1 du langage dans laquelle, précisément, on s’oblige à rester.

Ce premier travail portait donc sur les zones « malaisées » de la description, le « petit territoire » d’une langue, pour ainsi dire, qui a souvent reçu pour le décrire les termes de naïveté ou de génie. Mais il apparaît que ce travail peut être prolongé à propos des réussites explicatives les plus abouties du discours grammairien. C’est ainsi que, dans le travail qui a suivi, nous nous sommes attaché à montrer que le discours linguistique en général, à partir du moment où il a une ambition formelle, doit s’accommoder du fait qu’il s’appuie aussi, en marge de toutes ses procédures les plus épistémologiquement réglées, sur un imaginaire qui, masqué en cas de réussite, apparaît au contraire de manière particulièrement visible lorsque les procédures se heurtent à des difficultés. Cet imaginaire peut alors être décrit comme une dimension agissante dans le discours linguistique – et nous ne parlons là que du discours « autorisé », non pas ce qu’on appelle aujourd’hui le discours « profane ». C’est ainsi que de nombreux théoriciens se sont attachés à formaliser la dimension seconde à laquelle ils faisaient appel pour rendre compte du « réel » : à date ancienne Humboldt, mais aussi Saussure selon Benveniste, Guillaume, Chomsky, etc.

2. De l’imaginaire formel à la représentation du sujet

C’est donc à partir d’un ensemble de productions discursives attestées, qui se sont signalées par la communauté d’une visée le partage d’un vocabulaire et, qu’on peut donner une première physionomie – formelle – aux « structures imaginaires » de la description. La mise en évidence de ces structures permet de prendre ses distances à l’égard d’un regard sur les productions langagières qui en objectalise trop les contours et accorde trop de crédit au nom de « langue » qu’on donne à ce qu’on observe muni de ce rapport imaginaire au réel et lorsqu’on est satisfait de la consistance qu’on a réussi à dégager des processus historiques de la grammatisation. Entre cette dernière et les processus de description en eux-mêmes, se dessine alors une relation dialectique qui trouve sa légitimation dans les discours autorisés. L’histoire du français est marquée par cette recherche de cohérence entre la description et l’imaginaire. Pour autant, les discours autorisés se caractérisent essentiellement par une recherche d’objectivation et un déni de la relation personnelle, subjective, que le sujet peut avoir à la langue ou aux physionomies langagières. Il est alors intéressant d’essayer de mesurer comment le sujet peut être impliqué par cette construction historique d’un imaginaire essentiel collectif, formel et à prétention objective.

On pourra remarquer tout d’abord que, chez les grammairiens et les remarqueurs classiques, la « sur-rationalisation » des faits qu’on observe dans la description ne va pas sans une surévaluation de ce qu’on appellerait aujourd’hui la « compétence » du locuteur (?), compétence à laquelle on s’en remet parfois de façon quasi aveugle. C’est ce qu’on pourrait appeler le mythe du « locuteur parfait » (Siouffi, 2010 : 373-420). Ce locuteur est un lieu d’imaginaire, un lieu de délégation qui présente une certaine fonction dans la representation de la langue.

Cette postulation imaginaire de compétence pourrait alors être vue comme une manière de combattre sur le terrain de la description linguistique « profane », comme on l’appellerait aujourd’hui, terrain des « opinions » ou des « sentiments », comme on disait alors. En explorant les productions des remarqueurs classiques, on est en effet confronté à l’évidente porosité des discours savants et profanes. La question de l’ « autorité », qui n’a pas encore été tranchée de manière effective, en dépit de la création de l’Académie, continue à se poser, et le « partage des tâches » qui conduira plus tard à isoler un discours de « spécialistes » hors de la sphère des opinions communes, ne s’est pas encore réellement fait. Il est donc tout à fait intéressant d’assister à la sollicitation conjointe, et parfois concurrente, dans tous les types de discours, de quatre ensembles d’arguments similaires : l’appel au savoir, l’appel à la raison, l’appel à l’usage, et l’appel à l’intuition – ce qu’on appelle à l’époque l’« oreille »[8].

Ce qu’on appelle de manière large et floue « grammaire » recouvre en réalité ces quatre mobilisations d’arguments, loin du sens strict que donne au terme la seule tradition. Le point de départ est le doute sur les formes, ce qui distingue fondamentalement ce nouveau sens donné tacitement au mot grammaire (et au mot grammairien), de la méthodologie scolastique, qui partait essentiellement des outils. Le XVIIe siècle a inauguré par là une nouvelle approche des faits de langue, qui a été amenée à se diffuser de façon sans cesse plus large jusqu’à aujourd’hui, en dépit des réactions de la sphère spécialisée. Cette approche peut être qualifiée de « profane », mais dans un sens « informé ». Elle est solidaire de ce qu’on pourrait appeler une « culture de la langue », culture dans laquelle les usagers estiment qu’ils ont leur mot à dire, et entretiennent avec les formes qu’ils emploient et entendent autour d’eux un rapport vivant, qui est rarement comblé par les réponses scolatiques.

C’est ainsi que les « structures imaginaires de la description », dans le sens que nous avons développé en partant d’une étude des discours les plus autorisés, ne sont pas une caractéristique de la seule description rationnelle de la langue, ce qui en ferait avant tout un corollaire des processus de grammatisation, mais, plus largement, de tout ce qui est dit de la langue, à partir du moment où on ne se contente pas du « prêt-à-penser » qu’offrent les grammaires, les dictionnaires, et plus généralement l’éducation. C’est ce caractère d’imaginaire sous-jacent qui permet de faire le lien entre l’espace des représentations dites « rationnelles » et l’espace des jugements, des évaluations, des attitudes. Et ici, notre travail sur les structures imaginaires de la description a assez naturellement été conduit à venir rencontrer le développement récent l’étude des productions profanes sur la langue.

La problématique spécifique de la description rejoint en effet celle, plus générale, de la représentation. Comment représenter la langue ? Ou le langage, ou un usage, ou un parler ? Il y a là un paradoxe, dans la mesure où le langage est précisément ce qui nous sert à représenter. Représenter ce qui sert à représenter, donc ? On devine qu’il y a là quelque chose d’inatteignable, qui nous tire sans cesse au-delà de ce à quoi on croit à un moment donné être parvenu. Toute représentation du langage ayant par principe quelque chose d’insatisfaisant, d’incomplet, de frustrant, de décevant – comme on voudra –, il est naturel que cet exercice soit propice à l’éclosion d’un certain imaginaire. Toute construction d’imaginaire suppose une frustration. En l’espèce, il y a dans l’imaginaire du langage, des langues, des parlers… la volonté de sortir d’un certain type de représentation : représentation héritée, représentation souffrant d’un manque de rationalité, représentation insuffisamment explicative… Il s’agit de représenter le langage ou les langues mieux qu’ils ne l’étaient auparavant. Cette volonté est-elle consciente ? C’est bien souvent la question, d’où un rapport complexe – d’un côté à l’inconscient, de l’autre à l’idéologie.  Dès lors, l’objet « langue » va se prêter facilement à la construction de représentations alternatives, qu’il s’agisse de contre-schémas explicatifs, de projections élaborées à partir des usages, de savoirs prétendument nouveaux, de jugements, de fictions…

À notre sens, les sources de la dimension imaginaire qu’on peut observer dans notre rapport aux faits langagiers sont à trouver dans la constation première, chez le sujet, de l’extériorité de ces faits par rapport à lui, de leur existence en tant qu’objets, ce qui conduit à vouloir les représenter. C’est cette objectivation première qui déclenche l’imaginaire, dans la messure où elle est source d’immédiate insatisfaction.

3. Des représentations aux attitudes

Cette recherche sur les mécanismes imaginaires premiers de la description, ou plus largement de la représentation, peut conduire à notre sens à revoir notre regard sur un certain nombre de problématiques connues du domaine linguistique.

C’est ainsi qu’on peut poser la question de la normativité inhérente à l’activité de langage. Nous entendons par là, non pas la simple prescription explicite telle que peuvent la pratiquer des grammairiens à vocation normative ou des institutions dont ce serait la mission, mais la tendance spontanée, chez tout sujet, à se construire son espace de normes, espace qu’il plaque comme une grille de lecture sur le réel tel qu’il en fait l’expérience. Jusqu’à présent, cette normativité spontanée n’a pas fait l’objet de beaucoup de recherches. De manière générale, le travail sur le sujet est resté un peu le parent pauvre, dans la réflexion sur les normes. Il est vrai que la recherche des « lois générales » a toujours semblé donner plus de gages de scientificité à tous ceux qui ont travaillé sur le langage et les langues. Les efforts de consolidation épistémologique conduits sur les sciences du langage d’un côté, le poids du paradigme sociologique dans les sciences humaines de l’autre, ont eu pour conséquence que ce sont les vastes dynamiques d’ensemble qui ont été privilégiées. Ce qui est jugé comme relevant du linguistique doit la plupart du temps être d’abord évalué comme un phénomène de masse. De la sorte, ce qu’on pourrait appeler l’« individualisme méthodologique » a été longtemps disqualifié, mis de côté comme une sorte de subjective et non rigoureuse « linguistique de la réception ».

On rejoindra ici Anne-Marie Houdebine qui, dans sa réflexion sur la linguistique structurale, a souvent mis en évidence la nécessité, sous peine de sur-généraliser, de s’arrêter, dans la remontée vers les causalités et la recherche des explications, à un certain ordre de faits intermédiaires où puisse être maintenue l’implication du sujet. Sujet plutôt que locuteur, donc – ou encore usager, ou acteur…, pour reprendre des termes aujourd’hui de plus en plus utilisés – le « locuteur », comme nous avons essayé de le montrer, pouvant être interprété dans sa dimension de fiction, comme un élément fonctionnel de l’imaginaire. Le sujet est une fabrique de représentations, et ce n’est que parce qu’il l’est que les discours sur le langage et les langues ont pu pousser parfois aussi loin leurs logiques, recontrant l’adhésion ou le rejet – en tout cas, souvent, des réactions passionnées.

Pour en rester à une réflexion générale sur la représentation, on peut juger qu’il reste un grand travail à faire sur le lien entre les mécanismes de l’imaginaire et l’acte métalinguistique en tant que tel. Dans notre travail, nous avons essayé de montrer que la pente à l’idéalisation est une quasi-contrainte épistémologique dans la discipline linguistique, de par la nécessité de se construire un modèle d’une part, et de faire la clarté sur son rapport à l’usage d’autre part. Cette idéalisation comporte de grands avantages au plan de la spéculation, et peut être considérée par nombre d’aspects comme une richesse, même si elle expose par ailleurs à la critique. Un certain investissement de type imaginaire dans la description constitue sans doute un point nodal dans notre intérêt pour les langues. On remarque d’ailleurs qu’il existe un fort invariant dans l’association entre la notion de grammaticalité et la conception de ce que c’est qu’une langue. Mais comme aucune culture n’a pu sans insatisfaction réduire le discours sur sa langue à une pure étude grammaticale de l’idiome, cet investissement imaginaire de départ nous entraîne bientôt sur la voie d’un imaginaire plus large, qui touche à notre rapport, non plus à la langue, mais au langage.

Ainsi, le rôle de l’imaginaire dans le processus historique de la grammatisation – lorsque grammatisation il y a eu – , avec la construction de l’espace des normes, avec la culture de la langue, avec l’élaboration d’un espace esthétique de la langue, mérite sans doute d’être révéalué, et regardé différemment. De ce point de vue, la notion aujourd’hui souvent décriée de « purisme » serait à revoir sous l’angle de l’attribution de valeur, au-delà de l’assimilation trop rapide qu’on en fait avec les attitudes prescriptives. S’agissant de la dimension collective de l’usage, également, on pourra y mesurer l’action qu’y exercent les « imaginaires des langues » tels que les définit par exemple Sonia Branca-Rosoff[9]. Ces imaginaires des langues sont certes des objets plus culturels que proprement linguistiques, mais ils jouent un rôle dans la dynamique linguistique.

Ils peuvent effectivement avoir des fonctions – une « fonction identitaire », par exemple, telle que l’abordent certains des contributeurs du numéro dirigé par Anne-Marie Houdebine en 1996. Certes, on peut dire que, plus encore que les authentiques descriptions que l’on peut élaborer sur les langues, les représentations, ou « images des langues », remplissent une fonction culturelle ou sociopragmatique au sein des communautés, mais on touche alors à des fonctions politiques où le langage et les langues subissent des instrumentalisations. On ne parle plus alors d’un authentique rapport au langage, et le risque peut être d’accorder trop de crédit à ce qui s’apparente parfois à des forçages – auquel cas, on pourrait d’ailleurs éventuellement décrire ces forçages sous le nom négatif d’« imaginaires linguistiques ».

Au final, il paraît assez clair que la mobilisation de la catégorie de l’imaginaire s’agissant du langage et des langues est de celles qui peuvent conduire la réflexion à s’engager dans des chemins singuliers et très variés. Et on pourra juger que c’est très bien ainsi. L’imaginaire n’est pas une catégorie à la définition aisée, surtout appliqué à des phénomènes aussi labiles que le langage, et il est peut-être sain, plutôt que de chercher à le définir, de se contenter d’estimer qu’il a une opérativité, de nous appuyer sur cet outil, et de nous en faire un allié pour explorer les problématiques qui nous intéressent.

Dans cet article, nous avons d’abord explicité une partie du chemin qui avait été d’abord le nôtre avec ce terme dans une problématique qui relevait avant tout de l’ordre du métalinguistique. Il s’est agi de partir des descriptions que les premiers grammairiens ont fournies d’une langue d’usage, le français – donc soumise à une confrontation avec le réel, ce qui n’était plus le cas au XVIIe siècle du latin, langue de base de l’élaboration de l’outillage descriptif –, pour en étudier ce que nous avons appelé les « structures imaginaires ». Ces structures nous ont paru présenter une solidarité avec le processus historique de la grammatisation, auquel elles ont permis de donner du crédit, et avec le mécanisme lui-même de la représentation, ce qui conduit à donner une valeur épistémologique à l’imaginaire. Ces représentations ont surtout une existence collective. Elles se trouvent matérialisées par des textes qui peuvent être étudiés en série. Mais il nous a paru également possible de faire du sujet un lieu de la représentation. C’est une direction dans laquelle l’observation des discours sur la langue tenus au XVIIe siècle conduit naturellement, dans la mesure où ils ne présentent pas la coupure aujourd’hui assez visible, et validée par la société, qui existe entre discours « autorisés » et discours « profanes ». Si l’on accepte l’idée de départ que ce qui distingue les discours profanes des discours autorisés, c’est l’affirmation assumée d’une certaine subjectivité, on remarquera que, au XVIIe siècle, une bonne partie des discours autorisés s’est construite sur la base, précisément, d’une subjectivité. Le grammairien est aussi un sujet. C’est ce qui se voit bien à l’époque classique,

Ainsi, on peut être conduit à quitter la dimension entièrement explicite, et la plupart du temps associée à l’univers spécialisé, de la description, pour entrer dans celle, plus large, de la représentation. Ici, nous avons posé que le sujet peut lui aussi apparaître comme un lieu de la représentation, sans qu’il s’agisse de le réduire à un relais des représentations collectives. On sait aujourd’hui, grâce aux travaux sur l’épilinguistique et la linguistique profane, que ces représentations – au sens de constructions d’images, mais aussi au sens d’accès au sens, de compréhension du fonctionnement - peuvent être assez éloignées de ce qui est véhiculé par la tradition, les descriptions apprises et enseignées, le savoir, ou les discours en général. Ceci nous amène à porter un nouveau regard sur un certain nombre d’attitudes à l’égard des langues en général, des normes ou des faits de langue singuliers. Il s’agit alors de chercher à explorer dans le détail ce que nous pourrions nommer (Siouffi, éd. 2012), de manière plus large, le « sentiment linguistique », dont l’imaginaire apparaît comme un aspect.


[1] Voir, prochainement, Pot (dir.) (à paraître), Langues imaginaires, imaginaires du langage, Genève.

[2] Gauvin & Glissant 2010.

[3] Houdebine (1995 : 95).

[4] Siouffi 2010.

[5] Desanti 1968.

[6] Wittgenstein (1961 : 9).

[7] Dans le sens d’Auroux ; voir Auroux 1998.

[8] Voir Steuckardt & Thorel, éds., à paraître.

[9] « […] ensemble des images que les locuteurs associent aux langues qu’ils pratiquent, qu’il s’agisse de valeur, d’esthétique, de sentiments normatifs, ou plus largement métalinguistiques », Branca-Rosoff (1996 : 79)


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