Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

Les imaginaires des langues: le cas du hongrois

Ferenc Fodor

Chercheur HDR
Université Paris V -Descartes
ferenc.fodor@free.fr

Résumé

Dans cet article, nous présentons certains concepts et méthodes, plus particulièrement le modèle de l’Imaginaire linguistique, pour analyser les discours métalinguistiques. Ce modèle est mobilisé pour étudier l’élaboration de la langue hongroise en comparaison avec le français. Une attention particulière est portée à la répartition des normes subjectives dans les deux cultures pour illustrer les convergences et les différences.

Mots-clés

Imaginaire linguistique, représentations, langue hongroise, langue française, histoire

Abstract

In this article, we present certain concepts and methods to analyze metalinguistic speeches and more particularly the model of linguistic imaginary. The elaboration of the Hungarian language in comparison with French is studied. Particular attention is paid to the distribution of the subjective norms in both cultures to illustrate convergences and differences.

Keywords

Linguistic imaginary, representations, Hungarian language, French language, history

L’étude des discours sur les langues : sur quelques concepts et méthodes

Pour devenir une science au début du XXe siècle et une science pilote pour les sciences humaines dans les années 1960, la linguistique a dû réduire ses champs d’investigation à la description des langues pendant plusieurs décennies[1]. Mais depuis plus de trente ans maintenant, avec le retour des exclusions, des questions dépassant la stricte description des langues sont abordées. C’est ainsi que la sociolinguistique pose des questions et apporte des réponses sur les liens entre langage et société dont les représentations des langues.

Ces problématiques sont étudiées depuis les années 1960. Les travaux de Lambert et de Cheyne[2] sont parmi les premiers. Les recherches de Lambert sur le bilinguisme franco-anglais à Montréal avec la méthodologie du « locuteur masqué » montrent que les juges n’évaluaient pas les voix des locuteurs, comme cela leur avait été demandé, mais les langues que parlaient les locuteurs masqués. C’est l’idée qu’ils se faisaient des langues anglaise et française qui a joué le plus grand rôle dans leurs jugements. Ainsi les locuteurs anglophones ont-ils été jugés plus favorablement aussi bien par les anglophones que les francophones dans la plupart des cas.

En même temps, on se rend compte à travers les résultats de ces études que l’identité des locuteurs de la langue dominée trouve également une expression dans l’attachement intime à leur forme linguistique. Nous repérons ainsi des tensions entre la langue maternelle qui représente un attachement subjectif unique et la langue ou la variété de langue dominante, socialement valorisée que les locuteurs souhaiteraient posséder. Dès la naissance, l’humain apprend à renoncer à des choses qui lui sont pourtant chères pour pouvoir accéder à des degrés de socialisation de plus en plus élevés. Le renoncement qui concerne l’idéal de langue crée des tensions souvent réactualisées entre cet état de langue imaginé, fantasmé et la langue idéale imposée, institutionnalisée dont la connaissance et la maîtrise sont indispensables pour la réussite scolaire et sociale.

Ces approches nous montrent la présence de ce que Labov appellera l’insécurité linguistique. La coexistence de différentes normes est à l’origine du phénomène. Néanmoins, la variation linguistique avait déjà été repérée par les dialectologues et par d’autres linguistes comme Haugen (Haugen, 1962) et surtout Martinet qui, dès le début des années 1960, souligne son importance dans les études linguistiques. Dans Langue et fonction[3] l’auteur parle de la croyance en une langue homogène selon laquelle les Anglais parlent anglais et les Belges parlent « belge ». De telles simplifications peuvent être permises et utiles pour parler de communauté linguistique, mais une complète homogénéité linguistique est inconcevable : ce sont les formes écrites unifiées depuis très longtemps qui sont à l’origine d’une telle croyance. D’autres linguistes comme Ferguson et plus tard Fishman[4] proposent et appliquent de nouveaux concepts, comme la diglossie, pour décrire des situations où deux langues ou deux variétés linguistiques coexistent pour assurer la communication interne dans une communauté. En France, Robert Lafont parle de sentiments et de comportements de culpabilité linguistique dans une situation de diglossie franco-occitane (Lafont, 1971).

Les normes linguistiques

Les phénomènes que nous venons d’évoquer sont en étroite relation avec les questions liées aux normes linguistiques. La norme fonctionnelle, les notions de régularisation, de standardisation avancées par l’Ecole de Prague témoignent de l’intérêt de la question des normes en linguistique générale dès cette période. Eugenio Coseriu et Louis Hjelmslev[5] considèrent que l’articulation entre langue et parole se fait grâce au concept qu’ils appellent norme. Pour Hjelmslev, la norme est une sorte d'abstraction par rapport à l'usage, elle constitue l'ensemble de traits distinctifs qui permettent de reconnaître, de différencier les éléments les uns des autres. Chez Coseriu, la norme est présentée comme un concept intermédiaire entre langue (système) et parole. La question touche à un aspect essentiel : l’articulation entre un système de signes abstrait (langue) et la réalité des usages.

Ces phénomènes d’interactions structure-usages intéressent également Martinet et l’école fonctionnaliste, qui proposent la double prise en compte des causalités internes et externes de conditionnement qui agissent dans la langue et interviennent sur elle. Le concept de dynamique linguistique tente d’inclure les interactions entre la structure et ses actualisations, la variété des usages.

L’apport d’Alain Rey est à souligner. Le linguiste, dans un article devenu une référence en la matière, met en avant la polysémie du terme norme et l’importance des travaux de Labov (Labov, 1978). Il oppose norme subjective à norme objective et norme prescriptive. Rey met également l’accent sur l’importance de la prise en compte des attitudes linguistiques dans les analyses linguistiques : « Seule une linguistique de la norme objective, de ses variations et de ses types, sous-jacents aux variations des usages, et une étude systématique des attitudes métalinguistiques dans une communauté utilisant le même système linguistique (langue ou dialecte, selon la définition du système) pourront fonder l’étude des normes subjectives, des jugements de valeur sur le langage et de leurs rétroactions sur l’usage, étude qui pourrait constituer une science sociale apparentée aux théories des valeurs (théorie du droit, de la morale objective, etc.) »[6].

Représentations, insécurité et changement linguistiques

Alain Rey est aussi l’un des premiers linguistes en France mettant en lumière l’importance et l’originalité de l’apport de Labov. Ce dernier montre les insuffisances de la linguistique descriptive qui exclut les facteurs extralinguistiques de l’explication des changements linguistiques. Le sociolinguiste américain prend réellement en compte l’auto-évaluation des locuteurs et par conséquent leur regard épilinguistique sur la langue. C’est essentiellement l’insécurité linguistique de la petite bourgeoisie et le rôle de l’hypercorrection dans le changement linguistique qui intéressent Labov. Son approche intralinguistique permet de repérer les indices de certains changements linguistiques qui ont pu être ainsi découverts avant même que les locuteurs en soient conscients. Des analyses prenant en compte les trois niveaux (langue-système/usages/attitudes) deviennent ainsi possibles en introduisant l’étude de la « rétroaction des appréciations subjectives » sur les pratiques et la structure, comme l’a proposé Rey. C’est dans ces années 1970 qu’émerge le concept d’imaginaire linguistique, qui tente justement de modéliser, de théoriser les phénomènes d’interaction entre les représentations et les usages linguistiques.

L’émergence du concept d’imaginaire linguistique

Le concept de l'Imaginaire linguistique proposé par Anne-Marie Houdebine est présenté pour la première fois dans sa thèse en 1979[7]. Lors de son enquête à grande échelle sur le français régional en Poitou, la linguiste observe le refus de nombreux locuteurs de répondre puisqu'ils « ne parlent pas français ». Ces déclarations constituent des discours épilinguistiques qui amènent l'auteure à prendre en compte les éléments subjectifs en tant que causalités. Les travaux de Martinet, qui dirige la thèse, mettent l'accent sur la nécessaire prise en compte de la causalité dans tout changement linguistique. L’importance de son école sur la prononciation du français, ses variétés et le concept de synchronie dynamique sont à souligner ainsi que la tendance dans les années 1970-80 où se manifeste de plus en plus l'intérêt pour le sujet, la psychanalyse, les analyses du discours. C'est donc en tenant compte du contexte historique, épistémologique qu'il faut mettre en valeur l'originalité du modèle de l'Imaginaire linguistique, dont le but n'est pas seulement de constater l'existence des attitudes linguistiques, mais aussi de les analyser et de montrer comment ces phénomènes interviennent dans la dynamique linguistique.

Le modèle de l’Imaginaire linguistique propose de repérer, de classer, de catégoriser et de hiérarchiser les discours sur la langue pour prendre en compte le rapport du sujet à la langue. La démarche est synchronique dynamique (Martinet), ce qui signifie la prise en compte de la diversité des usages dans leur épaisseur synchronique et la recherche des causalités de la variation et de l’évolution linguistiques. La refonte du concept de norme dans le modèle de l’Imaginaire linguistique a permis une typologisation, la mise au jour de différents types de normes : les normes objectives ou internes (systémiques et statistiques) et les normes subjectives ou externes (fictives, communicationnelles et prescriptives). Soulignons que les différentes normes ne s'excluent pas. Ainsi un sujet parlant peut-il être prescriptif et avoir en même temps des attitudes esthétisantes envers la langue. De plus, les limites entre les fictions et les prescriptions ne sont pas toujours facilement définissables, étant donné que les prescriptions sont aussi des fictions mais imposées, institutionnalisées.

La mise à distance métalinguistique

Différentes questions se posent au chercheur qui s’intéresse à la question des représentations, des attitudes, des sentiments linguistiques. Dans quelle mesure relèvent-ils du collectif ? Comment influencent-ils le discours du sujet parlant singulier ? À quel niveau l’influence est-elle repérable (prononciation, attitudes par rapport à d’autres registres de langue ou par rapport à des langues étrangères) ? Les sujets parlants sont-ils conscients de ces influences et, si oui, comment les qualifient-ils ? Le linguiste doit-il tenir compte de ces discours profanes ou savants ? Si oui, comment les prendre en compte, comment suivre leur évolution et comment analyser l’influence des attitudes linguistiques des sujets parlants sur la dynamique linguistique ? Peut-on inclure ces discours sur les langues, les usages linguistiques dans la description linguistique comme causalité ? Peut-on également étudier ces phénomènes de façon historique ? Peut-on établir des périodisations quant à l’évolution des opinions, des argumentaires, des représentations des langues ?

Nous savons aujourd’hui que la réponse à ces questions est affirmative. Il est non seulement possible mais absolument nécessaire de prendre en considération les discours tenus sur la langue, les langues. De telles études permettent de montrer que les représentations linguistiques jouent un rôle certain dans le changement linguistique. Les résultats de telles investigations dans une démarche historique sont également intéressants et utiles pour mieux comprendre l’évolution des imaginaires linguistiques et culturels et pour voir dans quelle mesure ces derniers sont en étroite relation avec l’évolution du contexte social, économique, politique, culturel.

Ces différentes réflexions sont rendues possibles par une spécificité qui caractérise les langues : la fonction métalinguistique qui est une mise à distance permettant aux sujets parlants d’avoir un regard sur les langues, les discours, qu’il s’agisse de leurs propres parlers ou de ceux d’autrui. Ce phénomène est inhérent au langage et il constitue l’une des hypothèses du modèle de l’Imaginaire linguistique selon laquelle toutes les langues du monde se caractérisent par la distance évaluative. Ce regard sur la langue est souvent prescriptif, étant donné que toutes les sociétés humaines contiennent des hiérarchisations linguistiques (les niveaux de langue ou la division sexuelle par exemple) et sociales. Cette distanciation, ce regard épilinguistique peut favoriser l’expansion d’une langue, comme nous l’avons vu dans le premier chapitre, mais elle peut également être pénalisante si les représentations dominantes sur la langue mettent en avant le caractère « difficile » ou « élitiste » de cette dernière. L’intérêt de l’étude des imaginaires linguistiques des langues réside également dans le dépassement de l’opposition qu’elle permet entre les faits « objectifs » de la description linguistique et les représentations, les idéologies, les considérations normatives et fictives qui doivent également faire partie intégrante de la linguistique générale. Le modèle de l’Imaginaire linguistique propose plus particulièrement la prise en compte du « rapport du sujet à la langue, la sienne et celle de la communauté qui l’intègre comme sujet parlant – sujet social ou dans laquelle il désire être intégré, par laquelle il désire être identifié par et dans sa parole ; rapport énonçable en termes d’images, participant des représentations sociales et subjectives, autrement dit d’une part des idéologies (versant social) et d’autre part des imaginaires (versant plus subjectif) » (Houdebine, 2002 : 10). Le modèle de l’Imaginaire linguistique met ainsi l’accent sur le rôle des sujets parlants qui sont considérés comme les acteurs inconscients du changement linguistique. Les sujets entretiennent des rapports intimes avec leur langue et leur parole face aux impositions du système conventionnel et les prescriptions. Des tensions constamment réactualisées entre la langue intime, l’idéal de langue, et la langue imposée, la langue idéale[8], sont repérables dans les productions épilinguistiques des sujets parlants. L’auteure définit ainsi l’Imaginaire linguistique comme le rapport du sujet à la lalangue (Lacan) et à La Langue (Saussure).

Deux objets d’étude autonomes du modèle de l’Imaginaire linguistique

Anne-Marie Houdebine insiste souvent dans ses travaux sur l’importance de l’étude des rétroactions sur les usages linguistiques effectifs, étant donné que son modèle s’inscrit dans une approche synchronique et dynamique. Néanmoins, l’analyse des discours métalinguistiques dans le but de mettre au jour les normes qui régissent les attitudes linguistiques est également considérée par la linguiste comme un objet d’étude autonome. Nous pouvons ainsi distinguer deux objets d’étude de l’Imaginaire linguistique :

  1. L’étude des causalités du changement linguistique, des rétroactions des représentations linguistiques sur les pratiques linguistiques effectives, et donc sur le système, est le premier objet d’étude. Cette démarche permet d’apporter des éléments de réponse à la compréhension de la dynamique linguistique, de la synchronie dynamique ce qui montre que les dimensions non seulement descriptive et explicative, mais également prédictive font partie intégrante de ses objectifs.
  2. L’analyse spécifique des discours sur les langues constitue un objet d’étude autonome. L’objectif dans ce cas est la mise au jour des normes caractérisant les discours, c’est-à-dire leur typologie et leur intensité, leur poids respectifs.

Nous souhaitons souligner l’autonomie possible de ces deux niveaux d’analyse, étant donné qu’elle nous a semblé évidente au moment de la rédaction de notre thèse et nous n’y avons pas porté l’attention nécessaire pour l’expliciter. En effet, l’autonomie peut être considérée comme totale entre ces deux objets d’étude, puisqu’on peut étudier les rétroactions des attitudes linguistiques sur les pratiques sans forcément vouloir inscrire les attitudes repérées dans des catégories spécifiques. De la même façon, on peut étudier les différentes normes qui régissent les attitudes, les représentations épilinguistiques sans vouloir expliquer leur influence sur le changement linguistique. Notre thèse s’est focalisée sur ce deuxième objet d’analyse : nous avons tenté de montrer l’évolution des discours sur les langues française et hongroise sur pratiquement cinq siècles. L’objectif n’était pas la vérification de l’influence des discours métalinguistiques sur le changement linguistique, mais la mise au jour de la dynamique représentationnelle avec une contextualisation socio-historique. Une attention particulière a été portée à l’étude de l’intensité des différentes normes repérées à travers les siècles et à leur comparaison entre les langues française et hongroise.

Cette autonomie est plus particulièrement justifiée, nous semble-t-il, quand il s’agit d’analyses dans une approche historique. La mise en relation des productions épilinguistiques avec l’évolution linguistique et l’explication de cette évolution aux différents niveaux d’analyse (syntaxique, morphologique, lexicale) aurait nécessité une approche radicalement différente sur une période beaucoup plus courte. En effet, il aurait été possible d’étudier par exemple, d’une part, la disparition de la déclinaison bi-casuelle, c’est-à-dire l’évolution du fonctionnement interne du français et, d’autre part, les discours sur l’ordre direct qui accompagnent, précèdent ou suivent cette évolution. Dans ce cas précis, c’est le changement à l’intérieur du système qui est à l’origine de toute une construction idéologique autour de l’ordre direct et plus tard de la « clarté » du français. Nous avons décidé de mentionner seulement les changements internes et de nous focaliser sur les discours qui les accompagnent.

L’autre aspect du modèle de l’Imaginaire linguistique que nous tentons d’approfondir dans notre approche historique concerne les tensions que l’on repère entre le collectif et le singulier, le prescriptif et les idéalisations, la langue idéale et l’idéal de langue. Il s’agit là d’une théorie du sujet que le choix du terme imaginaire (en référence à Lacan) indique. L’autre versant est celui de l’idéologie (plus collectif, groupal qu’une approche historique doit prendre en compte) dont l’importance est soulignée par Jean-Michel Eloy[9] notamment. La prise en compte des deux est indispensable.

Manifestations orales et traces écrites des représentations linguistiques

Les travaux sur les imaginaires linguistiques des langues s’intéressent dans la plupart des cas à l’aspect oral des manifestations langagières. Dans notre article, nous tentons d’appliquer le modèle de l’Imaginaire linguistique à l’analyse des textes écrits sur les langues et plus particulièrement à l’évolution des discours qui accompagnent l’élaboration de la langue hongroise. Grâce au modèle de l’Imaginaire linguistique et aux catégorisations qu’il permet d’effectuer, nous objectivons les imaginaires linguistiques hongrois, même si l’objectivité scientifique ne peut être qu’un idéal inatteignable. En effet, même les grammaires, les traités de « bon usage », les histoires des langues sont situés dans le temps, ils témoignent du contexte historique, épistémologique, social, culturel où ils ont été écrits. D’une façon plus générale, nous cherchons à comprendre les conditions et les causalités des changements de statut des langues, à travers l’analyse des représentations, que l’on repère à travers les siècles. Comment changent les représentations ? Quelle est la part des causalités internes et externes dans l’explication de la dynamique représentationnelle ? Quelles ressemblances et différences peut-on repérer entre l’élaboration du français et du hongrois ? Peut-on établir des parallèles entre les changements dans la société et dans les discours sur la langue ? Est-ce qu’on repère des permanences ou des ruptures dans l’évolution des « mentalités linguistiques » ?

Constitution et institutionnalisation du hongrois

En France, la cour royale acquiert de plus en plus d’importance et elle devient aussi le lieu de l’élaboration de la norme prescriptive au XVIIe siècle. Le même phénomène aurait certainement pu se produire en Hongrie, mais la cour, puissante et florissante pendant la deuxième moitié du XVe siècle sous le règne du roi Mathias, n’existera plus après la chute de Buda et les cours seigneuriales qui tenteront de remplir partiellement ce rôle n’auront jamais une influence comparable à celle de la cour royale.

Une période sombre s’ouvre alors dans l’histoire de la Hongrie et elle durera près de trois siècles[10]. Grâce à la Réforme, le rôle de certains centres culturels d’expression hongroise, surtout dans l’est et le nord-est du pays, s’accroît tout de même (Debrecen,  Sárospatak, Kolozsvár). Le hongrois est un ensemble de dialectes au début du XVIe siècle, même si l’on trouve dans la langue écrite quelques indices d’une certaine unification, surtout au niveau syntaxique. Néanmoins, les différences entre les dialectes ne gênent pas l’intercompréhension.

Mise en valeur des normes communicationnelles du hongrois

Les idées humanistes pénètrent aussi en Hongrie, où nous observons la même mise en valeur de la langue vulgaire qu’en France pendant la même période, pensons à Sylvester et à sa Grammatica Hungaro-Latina de 1539, dans laquelle il insiste sur les normes communicationnelles de la langue hongroise : il lui semble indispensable de se servir de cette langue qui doit être un véritable outil de communication et qui est l’un de nos « plus beaux trésors ». La recherche de traits spécifiques du fonctionnement interne du système a pour but de rapprocher le hongrois des langues classiques. La même volonté d’extension des usages du hongrois caractérise les propos de Gábor Miser Pesti qui, dans la préface des Contes d’Esope (1536), met en avant l’importance de l’utilisation effective de la langue hongroise (contre l’utilisation du latin) : selon lui, l’enrichissement de la langue est un des devoirs importants des hommes de lettres de son époque[11]. Quant à János Füsüs Pataki, il se demande, dans la préface de son livre intitulé Királyoknak tüköre (Le miroir des rois), publié au début du XVIIe siècle, à quoi cela sert d’écrire en latin, puisque le hongrois est la langue commune du plus grand nombre : « … j’ai gardé la langue hongroise pour que ce petit livre soit compris de tout le monde dans tous les détails… »[12].

On observe donc que, malgré l’occupation turque, le hongrois reste une langue effectivement utilisée en Hongrie et son importance augmente même à cause de la traduction de la Bible dans le contexte de la Réforme, mais le rôle du latin reste très important.

Convergences et divergences entre les situations politico-linguistiques en Hongrie et en France aux XVIe et XVIIe siècles

Malgré la prédominance de la norme communicationnelle dans les discours épilinguistiques et France et en Hongrie au XVIe siècle, une différence importante concerne la prise en charge précoce du français par un État fort : son institutionnalisation commence à partir de la première moitié  du XVIIe  siècle  (fondation  de  l’Académie française), deux siècles avant la création de l’Académie hongroise. Le prescriptivisme s’installe et s’ancre dans les représentations du français dès cette époque, ce qui ne sera le cas du hongrois qu’au XIXe siècle. En Hongrie, contrairement à la France, les circonstances historico-politiques ne sont pas favorables à l’imposition de la langue vulgaire dans tous les domaines de la vie et il n’existe ni de centre responsable du développement de la langue avant 1825, ni de puissance politique capable d’imposer un usage linguistique qui devra par la suite devenir la norme commune. Ce sont donc les causalités externes (historico-politiques) qui empêchent le processus de valorisation et d’enrichissement du hongrois tout au long des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Le hongrois, comme toutes les langues humaines, est capable de tout exprimer, mais un aménagement linguistique du corpus et du status est nécessaire pour créer le vocabulaire approprié qui manque au hongrois de cette période, selon les spécialistes de la question[13]. Les textes des contemporains montrent également que le langage populaire, le vocabulaire de tous les jours atteint un niveau de développement satisfaisant pour la communication quotidienne, grâce aux procédés de composition et de dérivation et grâce aussi aux emprunts. Mais le manque flagrant des vocabulaires technique, philosophique, juridique se remarque rapidement, puisque dès qu’il s’agit d’exprimer des idées abstraites ou scientifiques, le vocabulaire hongrois n’est plus assez riche et le recours à des mots étrangers ou à des langues étrangères s’opère systématiquement : le vocabulaire adéquat n’existe pas ou ne suffit pas[14]. En effet, les termes plus ou moins éloignés des réalités immédiates ne peuvent s’inventer sans un véritable effort commun et sans une véritable politique linguistique, deux conditions absentes de la Hongrie des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.

La constitution d’une norme littéraire commune en Hongrie (XVIe-XVIIIe siècles)

La principale différence entre la France et la Hongrie dans l’élaboration de la langue commune consiste dans les choix faits pour la créer (choix déterminés, en grande partie, par des causalités externes). En France, c’est l’usage oral de l’élite (la cour royale puis la bourgeoisie parisienne) et la langue des « bons » écrivains qui servent de modèle à la norme prescriptive. En Hongrie, nous observons, d’abord, la constitution d’une certaine norme littéraire écrite pendant cette période, c’est-à-dire une certaine standardisation de la langue littéraire écrite (norme supradialectale) qui conduira par la suite à la régularisation de l’usage oral. L’élaboration du hongrois normé est ainsi sensiblement différente de celle du français.

Le hongrois du début du XVIe siècle est un ensemble de dialectes sans la prédominance d’une seule variété linguistique. Cette situation se reflète dans les usages linguistiques des écrivains jusqu’aux années 60-70 du siècle : ils semblent composer leurs ouvrages dans leur dialecte. Une tendance à une certaine standardisation linguistique plus ou moins « spontanée » est pourtant observable pour l’écrit, comme le note Géza Bárczi, étant donné que les écrivains veulent s’adresser à un public aussi large que possible, ce qui arrange également les imprimeurs, grâce à une distribution plus importante des livres : une langue accessible à tous les locuteurs, quels que soient leurs dialectes, est nécessaire. Des traités d’orthographe sont alors édités pour aider la formation d’une orthographe commune (pensons à l’ouvrage de Mátyás Bíró Dévai, Orthographia Ungarica, 1549). L’occupation d’une partie importante du pays par les Ottomans entraîne également d’importants déplacements des populations, ce qui contribue aussi à la rencontre d’hommes de lettres dans les châteaux, dans les villes des régions occidentale et nordique du pays (et aussi en Transylvanie). Dans ces moments de détresse nationale, la langue devient également le symbole d’une appartenance commune et elle participe à l’ancrage de l’idée qu’une norme commune supradialectale est nécessaire. On observe ainsi, à partir de la fin du XVIe siècle, qu’une norme prescriptive commune, d’abord écrite, s’installe progressivement chez des écrivains de différentes régions du pays et les dialectes du nord et du nord-est de la Hongrie servent de modèle dans le processus de l’édification de cette norme littéraire hongroise qui est donc issue de la fusion de plusieurs dialectes. Il s’agit beaucoup plus de la sélection, La standardisation de la langue littéraire hongroise s’effectue ainsi d’une façon relativement spontanée, non organisée par des hommes de lettres qui sélectionnent des traits communs aux principaux dialectes hongrois[15].

La période qui s’étend du XVIIe siècle jusqu’au lancement de la réforme linguistique (les années 1770) se caractérise par l’importance croissante des interrogations normatives[16]. Quant à la distinction entre le « bon » et le « mauvais » usage, Komáromi condamne ceux qui utilisent des formes « moins à la hongroise » (« minus Hungarice Hungarizantes »). La référence au « bon » langage populaire, aux expressions bien hongroises (« magyaros ») est récurrente, ce qui signifie que l’usage populaire n’est pas le « mauvais » usage dans la tradition grammaticale normative hongroise, comme c’est le cas en France. Geleji Katona formule dans quarante-quatre points les règles du « bon » usage, mais il ne condamne pas les formes dialectales : il décrit, il conseille, mais il ne proscrit pas. Deux grandes normes littéraires émergent pendant cette période : la norme orientale (dans l’est, surtout dans la partie nord-est du pays) et la norme transdanubienne (ou occidentale). La norme orientale gagne du terrain et se généralise au XVIIIe siècle, mais les variations restent fréquentes et de nombreuses formes parallèles subsistent aussi à l’intérieur d’un groupe dialectal. 

La naissance du hongrois moderne

Malgré les développements que nous venons d’esquisser, les Hongrois restent obligés d’utiliser le latin dès qu’il s’agit de s’exprimer hors des frontières du pays et ils s’en servent souvent même à l’intérieur de la Hongrie pour les raisons que nous avons déjà évoquées (insuffisance des vocabulaires spécialisés). La langue officielle de l’Etat hongrois demeure le latin pour plusieurs raisons, mais l’empereur autrichien Joseph II y voit la preuve que la nation hongroise n’est pas capable de développer une langue nationale propre. L’édit de 1784 de l’empereur sur l’emploi de la langue allemande dans l’administration et dans l’enseignement est ressenti dans le pays comme un coup mortel porté à la langue et à la nation hongroises. La date de la publication de cet édit coïncide avec les premières années d’une formidable période du développement de la langue hongroise pendant laquelle elle s’enrichit dans son vocabulaire d’une manière extraordinaire et devient une véritable langue nationale, le moyen d’expression unique de la culture hongroise. Il s’agit du mouvement pour la rénovation et le perfectionnement de la langue, de la nyelvújítás qui aura duré plus d’un siècle et conduira à la naissance du hongrois moderne. Néanmoins, l’imposition de cette langue dans un royaume fortement multiethnique aura des conséquences néfastes à long terme[17].

Le tableau ci-dessous résume la dynamique des normes subjectives en France et en Hongrie. Il ne s’agit que de grandes tendances et aucunement de l’absence totale de l’une des deux normes pendant une période donnée.

 

Époque France Hongrie
XVIe s. Normes communicationnelles (Pléiade, mouvement littéraire) ; l’accent est mis sur l’intercompréhension sans hiérarchiser les variétés d’usage en fonction de l’appartenance sociale des
locuteurs.
Normes communicationnelles (certains auteurs, pas de mouvement organisé).

Occupation turque.

Une norme littéraire supra-dialectale (assez proche des dialectes, de la langue populaire) se crée surtout vers la fin du siècle.
Le processus n’est pas dirigé, il est plutôt spontané en raison des causalités externes.

XVII e s. Imposition de la norme prescriptive

(Malherbe, Vaugelas, Bouhours… ; l’importance de la cour royale ; création de l’Académie française, institutionnalisation de la prescription, hiérarchisation de la variété des usages.

Normes communicationnelles et norme prescriptive (chez certains auteurs,
aucun mouvement organisé, aucun organisme responsable de la langue).
La norme supra-dialectale à base, surtout, des usages du nord-est, se maintient.
XVIII e s. Norme prescriptive, purisme.

Fiction de la perfection linguistique de la 2e moitié du XVIIe siècle. Peur du changement linguistique, mise en valeur des normes communicationnelles pendant la Révolution.

 

Normes communicationnelles surtout à partir de 1770, début de la réforme de la langue. Enrichir la langue, insuffisance des vocabulaires technique, scientifique juridique etc. Vives réactions contre l’imposition de l’allemand en tant que langue officielle.

Volonté de créer une langue nationale à part
entière.

XIX e s. Normes communicationnelles et prescriptive.
Mise en valeur du changement linguistique (valeur interne d’une langue vivante).L’attitude prescriptive reste forte.« Décadence » du français, purisme, à partir de la fin du siècle.
Normes communicationnelles et norme prescriptive.

Querelles entre orthologues (refusent le changement) et néologues (partisans de la réforme, normes communicationnelles). Victoire des néologues. Création de l’Académie en 1825. Le hongrois devient la langue officielle du pays en 1844.

Tendances prescriptives puristes (orthologues) à partir des années 70.

Tableau : Dynamique des normes subjectives en France et en Hongrie entre les XVIe et XIXe siècles

[1] Chevalier & Encrevé, 2006.

[2] Lambert 1966 ; Cheyne, 1970.

[3] Martinet, 1969.

[4] Ferguson, 1959 ; Fishman, 1971.

[5] Coseriu, 1969 ; Hjelmslev, 1966.

[6] Rey (1971 : 16).

[7] Houdebine, 1979.

[8] Anne-Marie Houdebine propose d’après Freud la distinction entre l’idéal de langue (idéal du moi, Ich-ideal) et la langue idéale (moi idéal, Ideal-ich) dans « L’unes langue », dans La qualité de la langue, le cas du français, Jean-Michel ELOY (éd.), Paris, Champion, 1995, pp. 95-121.

[9] Eloy (1998 : 97-113).

[10] A la fin du XVe siècle, sous le règne de Mathias, le nombre d’habitants du royaume est de 4 millions, au début des années 1700, ce nombre n’atteint plus que 1,5 millions dont à peu près 1 million seulement sont de langue hongroise.

[11] Bárczi (1963 : 207).

[12] « … az Magyar nyelvet meg tartottam, hogy ez könjvecske mindenkitõl, minden részeiben megh értessek… », Hegedus (1966 : 45).

[13] Comme Aurélien Sauvageot en France ou Géza Bárczi en Hongrie.

[14] Pensons à l’exemple du journal de Miklós Bethlen, homme d’état transylvain du XVIIe siècle, cité par Géza Bárczi (1963 : 265).

[15] Ce phénomène ne signifie nullement la disparition des différences entre les dialectes : des différences linguistiques subsistent, aussi à l’écrit, entre les grandes régions du pays (quatre ou cinq groupes), mais la langue écrite présente partout de nombreux traits communs ; par exemple la généralisation des formes en –é au lieu du –í long, ce dernier étant considéré de plus en plus comme une variante dialectale : szíp devient szép « beau ».

[16] István Katona Geleji, dans sa Petite grammaire hongroise (Magyar Grammatikátska) de 1645, souligne la nécessité de composer des traités de grammaire afin que ses contemporains sachent éviter les « incorrections » de langage. György Csipkés Komáromi parle également de l’ignorance « linguistique » des locuteurs de Hongrie, (« plurimi certe recte loqui hungarice ignorant, etiam nati Hungari » : Il est certain que beaucoup ne savent pas bien parler même s’ils sont nés en Hongrie).

[17] Fodor 2004, 2005, 2007.