Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

L’étymologisme dans les graphies françaises du XIVe et XVe siècle : Un imaginaire impérial ?

Pierre Manen

Maître de conférences en langue et littérature du Moyen Âge
Université Jean Monnet, Saint-Étienne
pierre.manen@univ-st-etienne.fr

Résumé

Au tournant des XIIIe et XIVe siècles, l’orthographe du français change et semble se complexifier ; ce réaménagement du système graphique se traduit par la multiplication de lettres quiescentes (au point que la distorsion entre la forme orale, courte, et la forme écrite, longue, des morphèmes n’a sans doute jamais été aussi grande) et prend sens linguistiquement, si ce n’est en conférant à ces lettres quiescentes une valeur auxiliaire du moins au sein du diasystème latin-français, dont les clercs sont d’autant plus familiers que le développement de l’usage du français à partir du XIIe et surtout du XIIIe siècle s’est accompagné d’un intense travail de traduction et d’emprunt au latin.

Mais le système graphique est aussi le lieu où prend chair une certaine idée de la langue, comme l’a suggéré en particulier Houdebine-Gravaud (1995 : 108), et l’on peut dès lors non seulement s’interroger sur ce que cette étymologisation dit de la langue et de son statut, mais aussi sur ses motivations, avouées ou latentes quand on se rappelle que le XIIIe siècle est aussi le siècle au cours duquel se renforce le pouvoir royal capétien.

On est donc tenté de considérer que le réaménagement du système graphique à l’issue de ce siècle accompagne, au niveau linguistique, un imaginaire social qui, pour limité qu’il soit à une infime partie de la société française médiévale, n’en est pas moins puissant : ses traces sont à trouver dans cette langue qui n’est d’ailleurs la langue de personne, une variante diastratique qui ne s’emploie sans doute d’abord qu’en droit et en littérature, mais dont l’imaginaire finira par informer la langue de l’élite, cléricale ou de la cour.

Mots clés

système graphique, histoire de l’orthographe, diasystème linguistique, imaginaire linguistique, épilinguistique, étymologie, étymologisme

Abstract

At the turn of the 13th and 14th centuries, the spelling of French changes and seems to become more complicated; this reorganization of the graphic system is characterized by the increase of quiescent letters (to the point that the distortion between the oral realization, short, and the written realization, long, of morphemes was doubtless never so big) ; it also takes sense linguistically both by conferring on these quiescent letters an auxiliary value and by enforcing the Latin-French dia-system with which clerks are all the more familiar as the use of French increases from the 12th and particularly the 13th century on and as the work of translation results in numerous loans from Latin.

But the graphic system is also the place where a certain idea of language takes flesh as suggested by Houdebine (1995 : 108). We can question the meaning of this turning back to etymology and what it says of the nature of the French language at that time ; we can also question its motivations, admitted or latent, especially if we remember that the 13th century is also the century during which the Capetian royal power strengthens.

We are thus led to consider that the reorganization of the French graphic system at the end of this century accompanies at a linguistic level a social imaginary limited to a tiny part of the medieval French society but nevertheless powerful : its tracks are to be found in this language which is the language of nobody, a mere diastratic variant probably used at first only in the law and in literature but whose imaginary will eventually inform the language of both the court and the clerical world.

Keywords

graphic system, history of French spelling, linguistic dia-system, linguistic imaginary, epilingistics, etymology, etymologism


PLAN

1. Un changement de l’économie linguistique
2. Adapter le système graphique aux nouveaux besoins de la langue
3. Développement d’un sentiment de la langue
4. L’ornementation du français
5. Les lettres de l’imaginaire impérial


L’idée qu’au tournant des XIIIe et XIVe siècle, le fonctionnement du système graphique change est un lieu commun des histoires de l’orthographe du français : l’exemple de la riche tradition du Roman de Troie, l’un des textes les plus diffusés tout au long du Moyen Âge, suffit à s’en convaincre : conservé, pour parties parfois, mais le plus souvent dans son entier, par une trentaine de manuscrits différents, il offre un témoignage probant des usages graphiques sur une période qui va du XIIe siècle, pour le plus ancien d’entre eux, au XVe siècle pour le plus tardif (après cette date, comme nombre de roman médiévaux, le Roman de Troie sombre dans une relative ignorance dont il est sorti au tout début du XXe siècle par Constans[1]).
C’est parmi les copies du XIIIe siècle que l’on trouve celle qui illustre le mieux cet idéal du « bel francois[2] » (Beaulieux, 1970 : 43-44) : le manuscrit BnF fr 794, dit aussi manuscrit de Guiot puisque, fait rare, le copiste a eu l’originalité de se nommer, se caractérise par une graphie relativement simplifiée : le nombre des graphèmes de base[3] (Catach, 1995 : 10) y est limité en raison de la tendance à éliminer toutes leur variantes ; ainsi le phonème /ã/ est-il presque toujours noté à l’aide du graphème a ; les phonèmes /e/ et /ε/ sont notés de façon privilégiée à l’aide du graphème e ; les lettres quiescentes sont inusitées, à l’exception du s devant consonne, vraisemblablement maintenu avec une valeur auxiliaire pour noter la modification de longueur induite par l’amuïssement de la consonne implosive /s/ ou /z/ qu’il notait jusqu’au XIe siècle ; les « lettres grecques[4] » (Catach, 1995, 1161-1164) sont généralement limitées à quelques noms propres – sans que leur usage corresponde d’ailleurs nécessairement à la transcription d’un quelconque θ, φ, χ, ou υ étymologique[5] – et les noms communs en sont généralement privés, comme l’illustre la forme filosofe. La conservation de variantes à ces graphèmes de base est généralement motivée par des problèmes de position : en l’absence d’un graphème spécifique pour noter l’affriquée /dʒ/, le copiste emploie ainsi le graphème e pour noter le son /ã/ après le graphème g et ainsi en prévenir une lecture en /g/ : ainsi s’opposent les formes gent prononcée /dʒãnt/ et gant prononcée /gãnt/ ; de même, le digramme ss – avec une variante minoritaire sc – est employé de façon complémentaire à s pour noter le phonème /s/, s intervocalique devant e ou i notant le phonème /z/ dans le système graphique du manuscrit.

Ces quelques exemples n’épuisent pas les tentatives de simplification mises en œuvre par Guiot, mais suffisent à former un contraste fort avec le système graphique mis en œuvre dans le manuscrit BnF fr 19159 daté du XVe siècle : le graphème z y devient de plus en plus fréquent en finale, éliminant s en particulier après le graphème e, par exemple dans esmeraudez, richez, chierez, fillez, sacrificez, tristez, pierrez ou frerez ; il perd alors, dans cette position, la valeur auxiliaire qui était la sienne dans la plupart des manuscrits antérieurs où ez permettait de noter /es/ là où es notait /e̥s/ ; y tend à se substituer à i dans de nombreux cas, en particulier comme deuxième élément du digramme oy notant la diphtongue /uε/ ; enfin, les lettres quiescentes y sont plus nombreuses, en particulier le l qui s’intercale entre u d’une part et z ou x d’autre part (ces deux derniers graphèmes étant alors de simples équivalents de s final).

Tous les traits qui définissent cette évolution du système graphique français peuvent effectivement être dégagés dans l’écrit documentaire dès le XIIIe siècle, mais plus nettement encore au XIVe siècle : dans les chartes bien décrites par O. Guyotjeannin, J. Pycke et B-M. Tock (Guyotjeannin v.d., 1993 : 142, 146, 150, 160, 164, 202, 214, 250, 252) ou encore par S. Lusignan (Lusignan, 2004 : 227), le nombre de lettres quiescentes augmente ainsi de façon substantielle, de même que l’emploi d’y à la place de i. On en trouve aussi des exemples dès le XIIIe siècle dans les copies en prose du Roman de Troie : les traits qui définissent l’évolution du système graphique du français sont ainsi bien plus nombreux et bien plus fréquents dans le manuscrit Bodmer en prose du XIIIe siècle qu’ils ne le sont dans le manuscrit BnF fr 19159 en vers du XVe siècle, comme si le passage à une forme plus libre avait hâté l’adoption d’une graphie nouvelle.
Même si dans ce corpus, c’est l’écrit littéraire en prose qui offre les exemples les plus précoces d’une évolution du système graphique, il est acquis – et les exemples relevés par A. Dees dans son Atlas (Dees, 1980) le corroborent – que c’est l’écrit documentaire qui joue un rôle déterminant dans cette évolution. À la suite des travaux de Ch. Beaulieux et à la lumière d’une méthode qui emprunte à la sociolinguistique, on se demandera ce qui hâte alors cette évolution et s’il est possible de la mettre en relation avec un changement plus général affectant l’économie linguistique de cette époque et plus particulièrement, en reprenant les termes d’A-M. Houdebine-Gravaud, s’il est possible de percevoir dans cette évolution les indices de ce « rapport du sujet à la langue, la sienne et celle de la communauté qui l’intègre comme sujet parlant-sujet social ou dans laquelle il désire être intégré, par laquelle il désire être identifié par et dans sa parole ; rapport énonçable en termes d’images, participant des représentations sociales et subjectives, autrement dit d’une part des idéologies (versant social) et d’autre par des imaginaires (versant plus subjectif) » (Houdebine-Gravaud, 2002 : 10-11).

1. Un changement de l’économie linguistique

Il apparaît d’abord que le XIIIe siècle est marqué par un développement de l’usage du français au détriment du latin : d’abord confinée à la seule littérature récréative, la langue vernaculaire s’impose en effet dans le domaine juridique, alors même que se développent la chancellerie royale et les chancelleries seigneuriales sur le modèle de la première : « Les manuscrits franciens du XIIe siècle et du début du XIIIe siècle, relativement peu nombreux, dont l’écriture parfaitement nette ne laisse guère de place à l’équivoque, ne renferment à peu près que des œuvres littéraires dont le vocabulaire est homogène et ne contient presque rien que des mots du fonds primitif de la langue, qui sont dans la bouche de tous. Les mots d’emprunts, sauf dans quelques ouvrages, sont rares et sont habituellement écrits d’une façon aussi simple que les autres mots […] Du XIIIe au XVe siècle, les manuscrits en langue vulgaire pullulent. L’écriture devient peu à peu affreuse et illisible. La langue est celle du Palais » (Beaulieux, 1970 : 142).

D’abord écrites en latin, la langue du droit dans laquelle sont formés les clercs, les chartes produites dans ces chancelleries sont progressivement gagnées par le français à partir du XIIIe siècle : cette conquête s’accélère au cours des siècles suivants, aussi bien à la chancellerie royale que dans les chancelleries seigneuriales ou les communes.

Cette évolution accompagne l’émergence d’une langue nouvelle, de plus en plus débarrassée des traits dialectaux qui définissaient les différentes scriptae régionales[6] : de façon assez remarquable, les premières chartes écrites en français laissent place à de très nombreux traits dialectaux, que ce soit l’emploi de lexèmes propres à une aire dialectale particulière que de formes graphiques propres à la scripta d’une région particulière ; mais dès le XIVe siècle, dans ces documents nécessairement mixtes du point de vue linguistique[7], la proportion des traits dialectaux régresse au profit des formes communes, comme l’a bien montré A. Dees, qui a étudié la répartition des formes dialectales dans les chartes du XIIIe siècle (Dees, 1980) : les graphies sont encore à cette époque assez individualisées en fonction des dialectes ; il faut donc attendre le XIVe siècle, non avant, pour faire l’hypothèse d’une graphie trans-dialectale ; la référence fréquente aux formes graphiques du latin peut même faire penser à une « orthographe neutre » (Catach, 2001, 77).

Par ailleurs, se constitue, à côté du vieux fonds héréditaire, un fond savant constitué de mots qui sont pour la plupart des calques du latin et qui couvrent des domaines jusqu’alors ignorés par le français comme le rappelle N. Catach : « Mais si la langue du Moyen âge était pure, elle était pauvre, et pure parce que pauvre. Quand il s’agit de faire face aux innombrables besoins techniques, administratifs, judiciaires, etc., c’est bien autre chose » (Catach, 2001, 71).

2. Adapter le système graphique aux nouveaux besoins de la langue

Le développement de ces calques sémantiques favorise l’emploi de calques graphiques et la formation d’un diasystème[8] qu’on explique souvent par l’intérêt qu’il peut avoir pour des copistes familiers tout autant du latin que du français : « Formés en latin, et originellement pour la seule pratique du latin, les premiers scripteurs du français ont emprunté au latin les lettres de son alphabet, mais parfois aussi, des images entières de mots, à valoir dès lors pour les deux langues, donc pour des formes et des prononciations différentes, en un « diasystème » caractéristique des graphies médiévales, notamment abrégées : ex. mlt abréviation usuelle du latin multum, devenue celle, aussi usuelle, de l’ancien français [mut] ; clementia de la Sainte Eulalie (l. 14, v. 29), qui a dû noter ce qui allait l’être bientôt par clemence » (Andrieux-Reix, 2000, 21).

Au même moment, se généralise l’habitude de distinguer graphiquement les homophones particulièrement nombreux dans le français du Moyen Âge. Et c’est précisément en recourant à l’étymologie que les copistes y parviennent le plus souvent. Les formes nouvellement écrites participant généralement au diasystème français-latin : la forme conte, qui prolongeait dans le français du Moyen Âge les substantifs latins computum « calcul, compte » puis aussi, en bas latin, « récit » et comitem « compagnon », se restreint progressivement au seul sens de « conte, récit » alors que le sens de « dénombrement » est assumé par le néologisme graphique compte et le titre nobiliaire est désigné par comte ; la répartition sémantique entre conte et compte n’est toutefois pas acquise dès l’apparition du doublet savant et dans les Poésies de Charles d’Orléans, au tournant des XIVe et XVe siècle, compte peut être utilisé avec le sens de « conte, récit ».  Et quand le latin ne suffit pas à assurer ce projet de distinction graphique, et c’est à l’aide de lettres historiques que les copistes peuvent distinguer les homophones.

Il faut noter que le recours à l’étymologie se fait selon des principes qui peuvent sembler fantaisistes : les fausses étymologies sont nombreuses et c’est ainsi que le pois se voit pourvu devant s final d’un d emprunté au latin pondus alors qu’il est morphologiquement issu du latin pens(u)m[9].

3. Développement d’un sentiment de la langue

L’ensemble de ces procédés signalent combien la représentation du français change alors. Jusqu’alors indigne d’une description grammaticale, le français commence à faire l’objet d’études dont l’intérêt est avant tout pratique comme le rappelle S. Lusignan : « La grammaire d’une langue particulière se justifie uniquement par le besoin de rationalité qu’exige l’apprentissage de cette langue à l’âge adulte. Système de règles pour apprendre une nouvelle compétence, savoir à propos de l’accidentel, la grammaire didactique se fonde sur un impératif pratique » (Lusignan, 1987 : 87-88). Or, tant que l’usage du français se confond avec l’usage d’une langue maternelle, le développement d’une grammaire didactique du français est inutile mais la situation change à partir du XIIIe siècle, quand le français devient une langue de culture et d’échanges importante : il importe alors à des étrangers (en tout cas des natifs d’une autre aire linguistique) d’apprendre cette langue ; c’est le cas manifestement dans le domaine anglo-normand, où l’anglais a complètement éliminé le français comme langue première : on voit ainsi se développer de petits traités d’orthographe, de conjugaison, des recueils de vocabulaire et de formules toutes faites[10].

Et l’on perçoit dans la pratique de l’écrit des usages qui témoignent d’une évidente sensibilité à son fonctionnement que l’on pourrait qualifier d’épilinguistique. Ainsi, le développement des lettres quiescentes peut servir à associer graphiquement les éléments d’un même paradigme : en reprenant le protocole proposé par S. Brazeau et S. Lusignan (Brazeau, Lusignan, 2004 : 447) et en l’appliquant au manuscrit BnF 19159, il apparaît que l’adoption de la forme eulz pour noter /øs/ concerne ainsi toutes les formes du pronom personnel eulz, y compris dans les cas d’agglutination comme dans entreulz, toutes les formes du démonstratifs ceulz et quelques formes verbales de 2e personne comme ueulz, « tu veux » ; l’emploi du l quiescent peut être considéré comme un indice à valeur morphographique : certes, il est muet dans les formes précédentes mais toutes ces formes relèvent de paradigmes dans lesquels le graphème l est parfois réalisé, que ce soit dans les pronoms personnels objets féminins elle et elles, le démonstratif féminin celle ou celles ou l’infinitif vouloir. Le l quiescent participe donc à l’unification morphologique de ces différents paradigmes.

Ce sentiment de la langue pourrait d’ailleurs trouver son expression dans l’apparition même des vocables orthographie au XIIIe siècle puis orthographe au XVe siècle : traduction du latin orthographia qui désignait le principe d’écriture correcte, orthographie témoigne de l’intérêt nouveau porté aux langues vernaculaires et au français en particulier ; concurrencé dès le XVe siècle par orthographe, il se maintient un temps et la coexistence de ces deux vocables pourrait être l’indice qu’il existe alors deux types de savoir : l’orthographe, seulement descriptive, a pour objet le latin aussi bien que le français ; l’orthographie, prescriptive, n’a pour objet que le seul latin. Il n’empêche que l’un et l’autre font accéder le français au rang des langues douées d’une structure interne, d’une régularité, qu’elle soit grammaticale ou graphique.

Cette évolution a pour conséquence de modifier le système graphique du français dont le noyau phonographique régresse relativement au profit d’une périphérie plus importante constituée de morphogramme ou de logogramme.

4. L’ornementation du français

Au moment même où les morphogrammes traditionnels et anciennement développés dans le système graphique du français perdent de leur lisibilité – le graphème z, par exemple, ne fonctionnant plus comme élément du morphogramme verbal, substantival ou adjectival -ez – les lettres quiescentes se multiplient ; or il s’agit le plus souvent de lettres étymologiques qui, comme dans le cas de temps, font du mot français un calque graphique du mot latin dont il est issu ; on mesure alors combien les derniers siècles du Moyen Âge sont habités par la revendication de l’héritage latin car le recours aux lettres étymologiques n’a pas forcément la valeur distinctive qu’il a dans temps ou comte.

Le réemploi systématique du h étymologique à l’initiale des mots d’origine latine n’a évidemment aucune incidence de prononciation, puisqu’il est toujours muet, mais il n’a non plus presque jamais une valeur distinctive : estoire ne possède aucun homophone dans le français du Moyen Âge et l’adjonction du h initial ne peut donc être motivée par le souci de former un logogramme (tout au plus peut-on noter que l’emploi de h pouvait servir à noter la frontière de mot lorsqu’il n’était pas précédé de l’article défini ou de la préposition de élidé agglutiné[11]) ; en revanche, il est notable que l’adjonction de h initial est presque toujours concomitante d’une relatinisation plus large qui affecte le vocalisme de la syllabe initiale : ainsi estoire est-il refait en histoire voire hystoire.

Il n’y a guère que pour homme que cette évolution prend une valeur distinctive. En ancien français, le substantif comporte en effet deux bases servant à engendrer son paradigme flexionnel, une base huem qui correspond en fait à la forme du cas sujet singulier et qui garde toujours son h initial, et une base home qui sert à engendrer les trois autres formes du paradigmes (le cas sujet pluriel et le cas régime singulier home et le cas régime pluriel homes) et dont le h initial est davantage susceptible de disparaître (en particulier dans le cas d’agglutination avec l’article défini élidé ou avec la préposition de élidée). Mais il existe aussi une forme hon issue du nominatif latin du même étymon, homo, employé de façon atone avec une valeur pronominale au sens de « tout homme » : cette forme hon, dont les graphies sont extrêmement variables en ancien français (hon, hom, on, om) n’est pas clairement distinguée du substantif, comme le prouve la possibilité pour elle d’être employée à la place de la forme huem en position de sujet syntaxique au singulier. Progressivement toutefois, et surtout après la disparition de la déclinaison, la forme hon n’a plus de raison de se substituer à huem, les formes de cas sujet ayant, pour ce vocable, disparu, et elle va alors se spécialiser comme pronom indéfini : la répartition selon deux catégories grammaticales distinctes va, semble-t-il, hâter la distinction graphique des deux vocables, hon perdant définitivement son h initial alors que home le garde.

C’est à la lumière de cette revendication de l’héritage latin que l’on peut comprendre le recours aux fausses étymologies, mais non nécessairement comme le symptôme de l’ignorance des clercs ou – ce qui n’est pas incompatible – d’une passion qui dépasserait leurs compétences. Certes, la forme même d’ethymologie que l’on trouve assez fréquemment au Moyen Âge peut-elle prêter à sourire, puisque l’emploi du th au lieu de t constitue une faute au regard de l’étymologie véritable de ce vocable dont l’étymon grec comporte un τ et non un θ, et au regard surtout du rôle que la linguistique fait jouer à l’étymologie. Mais ce rôle n’est absolument pas le même au Moyen Âge et il suffit, pour s’en convaincre de lire les Étymologies d’Isidore de Séville[12], où il apparaît clairement que l’étymologie est avant tout la science qui fait parler les mots, fait entendre leur sens. De ce point de vue, rien d’étonnant alors à privilégier la forme ethymologie que Pierre Hélie[13], dans sa Summa super Priscianum, dérive d’ethymos qu’il traduit par le latin « flos », « fleur » et logos « sermo », « discours » : où il apparaît que, dans le diasystème des clercs, diasystème français-grec cette fois, l’étymologie est tout autre chose que la recherche du vrai à laquelle invitent pourtant les deux étymons – έτυμος (etymos) « vrai » et λογία (logia) « discours » – dont le vocable est composé[14] (Catach, 2001, 85-86).

Dès lors, on peut considérer que les fausses étymologies relèvent moins d’une erreur que de la recherche d’une continuité : ainsi la réfection de pois en poids évoquée plus haut permet-elle de retracer une continuité entre la forme française, morphologiquement issue de pe(n)sum, et le substantif latin auquel la forme bas-latine et française emprunte leur sens, soit pondus ; on notera que cette réfection présente pas ailleurs l’avantage de faire entrer poids dans le paradigme morpho-sémantique constitué par le verbe pondérer (attesté dès le XIVe siècle et repris surtout au XIXe siècle[15]) et ses dérivés.

On comprend mieux dès lors l’intérêt des lettres grecques elles-mêmes envisagées comme des éléments qui tissent le lien entre le français et son passé voire entre le texte et sa source : on peut ainsi expliquer que dans la manuscrit BnF fr 794, au système graphique pourtant si simplifié, demeurent des lettres grecques dont l’emploi est presque exclusivement limité à la notation des noms propres des personnages et de lieux : Guiot emploie alors volontiers le digramme th qui note traditionnellement un ancien thêta grec ou y qui peut noter un ancien upsilon grec, que ce soit pour les toponymes thenedon, troye, ynde, ylion ou pour les patronymes prothenor, thelegonus, thelemacus, fyon, ayax, troylus. Rares sont pourtant les vocables de cette liste dont l’étymon possède un thêta ou un upsilon là où ils exhibent un th ou un y. Mais la fausse étymologie est là encore productive de sens puisque l’emploi de « lettres grecques » dans la toponymie et la patronymie coïncide avec l’origine des lieux et des personnes qui portent ces noms ; on peut même considérer qu’elles jouent ici le rôle d’effet de réel en donnant aux personnages et aux lieux un nom qui évoque davantage la Grèce antique.

Mais l’évocation de la source ne peut à elle seule rendre compte de la multiplication des lettres grecques, en particulier du y, dont l’emploi explose à partir du XIVe siècle dans le corpus étudié. On peut, à ce sujet, se reporter aux premiers traités d’orthographe qui font leur apparition à partir au XIIIe siècle et surtout au XIVe siècle. Au paragraphe 20 du Tractatus Orthographiae, l’emploi du graphème y est ainsi recommandé, « particulièrement pour les noms propres de villes et de villages, les noms d’hommes et de femmes et les titres », parce qu’il relève d’une écriture plus ornée[16]. Les enjeux ne sont plus les mêmes : aux premiers temps de l’écrit français, il s’agissait de le distinguer de l’écrit latin ou de distinguer les éléments d’un vernaculaire qui, sans être véritablement grammatisé[17], se voyait empiriquement pourvu d’une grammaire ou, au moins d’une organisation interne ; désormais c’est le français lui-même qu’il faut distinguer parmi les langues en lui reconnaissant une qualité qui était celle des langues anciennes, le latin au premier chef. Mais ce souci de qualité est « lié un usage privilégié. […] Le français qui a du prestige dans les provinces et à l’étranger présente habituellement le double caractère d’être parisien et aristocratique » (Chaurand, 1995 : 28-29). L’élévation de la langue est donc bien corrélée au prestige de la royauté.

5. Les lettres de l’imaginaire impérial

En effet, cette évolution que l’on perçoit dans l’écrit français entre le XIIIe et le XVe siècle n’est sans doute pas sans lien avec l’évolution politique qui caractérise la même période

L’idée d’une destinée manifeste du royaume de France était déjà nourrie par le statut particulier du roi de France : le sacre au moyen de « l’huile miraculeusement venue du ciel et conservée à Reims dans la sainte ampoule (…) confère au roi un caractère spécial » (B. Basdevant-Gaudemet, J. Gaudemet, Introduction historique au droit, XIIIe – XXe siècle, Paris, LGSJ, 4e édition, 2016, p. 34). Mais le développement d’une littérature en langue d’oïl à partir du XIe et surtout du XIIe siècle peut être lue comme le développement d’un véritable récit « national » qui fait volontiers du royaume de France la fin de cette translatio studii commencée à Troie et continuée par Rome, l’héritier naturel de la splendeur troyenne. Car si le Le Roman d’Eneas fait des Romains les descendants d’Énée, dès le VIIe siècle, dans l’Historia Francorum de Frédégaire, apparaît un autre héros d’importance, Francion, qui, comme son cousin Enée, fuit Troie en flamme et la fureur des Grecs mais trouve refuge, avec ses compagnons, dans le territoire d’origine des Francs auxquels il laisse son nom ; il y fonde une puissante ville nommée Sicambrie et fonde une lignée qui se perpétue jusqu'à Marcomir puis Pharamond que les généalogies des rois de France considéraient comme le premier de la lignée royale. Cette épopée connaitra le succès tout au long du Moyen Âge jusqu’à son ultime reprise vers 1500 par Jean Lemaire des Belges dans ses Illustrations de Gaule et Singularité de Troie.

Cet imaginaire troyen amplement ressassé dans nombre de textes littéraires durant tout le Moyen Âge est le pendant culturel d’une revendication politique qui tend à émanciper le roi de France de la tutelle du pape et surtout de l’empereur qui, chacun à leur manière, revendique un imperium mundi dont les Capétiens vont chercher à s’abstraire, en particulier en jouant de l’opposition du pape et de l’empereur : « Depuis le partage de l’Empire carolingien à Verdun en 843, les rois qui se succédèrent en France se considérèrent comme les héritiers de Charlemagne et se refusèrent à “connaître aucun supérieur” au-dessus d’eux, doctrine qui demeura commune en France. En 1202, dans une Décrétale célèbre, le pape, Innocent III, signalait incidemment cette position française. En la mentionnant dans un acte officiel, il semblait lui donner son assentiment ou, pour le moins, la tenir pour admise. En fait, elle restera maxime fondamentale de la monarchie française » (Basdevant-Gaudemet v.d., 2016 : 49).

Et pendant qu’ils profitent de l’affaiblissement de l’Empire après le grand interrègne (1250-1273), les rois capétiens s’appliquent à consolider leur pouvoir à l’intérieur du royaume en rognant les prérogatives des grands féodaux qui ont émergé à la suite du démembrement de l’empire carolingiens : « le roi emploie tous les moyens pour saper l’autorité des grands vassaux et le pouvoir temporel des évêques. Tout d’abord, pour fortifier dans son propre domaine son autorité souvent usurpée par les comtes et les vicomtes, le roi avait créé dès le XIe siècle des prévôts qui exercent en son nom tous les pouvoirs, judiciaires, administratifs, financiers, dans les limites de la châtellenie. Il ne se contente pas d’en mettre dans son domaine ; il en crée partout où il a des droits. Ces prévôts royaux empiètent constamment sur les juridictions ecclésiastiques, seigneuriales et communales. Pour atteindre encore plus gravement l’autorité des grands vassaux, Philippe-Auguste, à la fin du XIIe siècle, institue des baillis, véritables fonctionnaires, généralement nobles, par conséquent les égaux des seigneurs, tandis que les prévôts affermaient leurs charges. » À cela s’ajoute le fait que le roi détient un droit d’appel sur les grands vassaux de sorte que sa justice devient la justice de dernier ressort et les juristes accompagnant cette évolution « parviennent rapidement à faire admettre, non seulement que la justice royale est supérieure aux autres, mais “que toute justice émane du roi”. Dès la fin du XIIIe siècle, Beaumanoir et l’auteur anonyme du Coutumier d’Artois affirment que toutes les juridictions séculières sont tenues du roi en fief ou arrière-fief. Les barons reçoivent de lui la saisine ou possession légales des droits de justice, mais il ne la tient de personne » (Beaulieux, 1970, 93).

Cette évolution à la fois politique et juridique est l’occasion d’une intense réflexion dont témoignent les nombreux textes qui tentent de définir une doctrine légitimant cette situation ; le plus connu est sans doute celui que rédige le juriste Jean de Blanot au XIIIe siècle dans son Libellus super titulo Institutionum de actionibus, publié à Bologne en 1256, où il affirme que « Rex Franciæ in regno suo princeps est, nam in temporalibus superiorem non recognoscit » savoir, « Le roi de France est empereur dans son royaume, car il ne se reconnaît pas de supérieur en matière temporelle ».

Ce texte traduit l’émergence d’un véritable imaginaire impérial qui prend chair (Houdebine-Gravaud, 1995, 108) dans l’écrit pour deux raisons : d’abord parce que les clercs qui sont aux prises avec cette évolution politiques et judiciaires, qui la théorisent ou seulement l’appliquent, sont les maîtres de l’écrit et précisément de cet écrit français particulier qui se développe à la suite du renforcement des chancelleries et le développement formidable des pratiques judiciaires ; ensuite parce l’orthographe, en tant que forme visible de la langue, se charge volontiers de représentations ; « l’orthographe, voire l’écriture (la littérature) sont les véhicules majeurs de cette idéalisation imaginaire » (Houdebine-Gravaud, 1995, 108).


[1] Le Roman de Troie par Benoît de Sainte-Maure, publié d’après tous les manuscrits connus par Léopold Constans, Paris, Librairie de Firmin-Didot et Cie, 1906 à 1912.

[2] La notion est en fait empruntée à Gaston Paris lorsque celui-ci affirme : « Dans les mss. qui remontent à la seconde moitié du XIIe ou au commencement du XIIIe siècle on trouve vraiment une orthographe excellente : j’entends surtout les mss. d’œuvres poétiques, par exemple ceux de Chrétien de Troyes. Ces textes satisfont sous tous les rapports : ils n’emploient pas un nombre excessif de caractères, ils ont, quand ils viennent de scribes habiles et soigneux, une grande conséquence dans les procédés de notation ; ils n’ont pas de préoccupations étymologiques exagérées, et cependant, ils conservent quelques traditions utiles […] C’est plaisir de lire dans ces textes “le bel francois” que les successeurs du charmant trouvère champenois lui reprochaient d’avoir épuisé » (Gaston PARIS, Bruno PAULIN, Mélanges linguistiques, Paris, Honoré Champion, 1906-1909, p. 635) ; Charles Beaulieux, citant se passage, précise alors « que l’écriture du ms. de Guiot est digne de la perfection de la langue et de l’orthographe (…) A aucune autre époque de notre langue, il n’y a eu une telle harmonie entre la langue, l’écriture et l’orthographe » (Ch. BEAULIEUX, Histoire de l’orthographe française, t. I, Formation de l’orthographe des origines au milieu du XVIe siècle, Paris, Champion, 1927, 2e éd. 1970, p. 43-44).

[3] En reprenant la terminologie de Nina Catach et en l’adaptant aux spécificités du système graphique médiéval français, on parlera de graphèmes de bases pour décrire les graphèmes qui permettent de noter la très grande majorité des vocables employés ; ils tendent à se confondre avec les archigraphèmes.

[4] C’est ainsi que N. Catach désigne dans le Dictionnaire historique de l’orthographe française le ch, le ph, le th et le y qui transcrivent le chi, le phi, le thêta et l’uspilon grecs.

[5] Voir les exemples donnés plus bas en 4.

[6] Ce concept est donc éminemment discutable ; Ch. Th. Gossen en a proposé une définition dans ses « Méditations scriptologiques » (1979, 264) : « Toute scripta est donc un continuum hybride et composite, offrant tout un faisceau de traits régionaux (ou diatopiques), archaïsants, innovateurs, et bien d’autres encore. La scriptologie, science de la scripta, se nourrit de préférence des documents non littéraires (chartes, actes publics et privés, documents diplomatiques de toute sorte) dont le caractère éphémère reflète de très près les coordonnées du temps et de l’espace, si bien que l’on obtient ainsi un diasystème assez bien marqué … ».

[7] L. Remacle a, très tôt, mis en évidence le caractère composite des scriptae picarde et wallonne qu’il étudie et qui confirme ce que « L. Jordan dit des chartes dans le Herrig’s Arch. 146, 228 : “elles sont tout au plus des échantillons des habitudes graphiques de la région. Par l’habitude graphique, nous pouvons, avec l’aide du dialecte moderne, déterminer des éléments (ein weniges) du dialecte ancien. Mais ce ne peut être là l’équivalent (Ersatz) de la langue disparue”. » (Remacle, 1948, 144). Gossen aboutit à la même conclusion à partir de l’analyse d’une charte picarde de 1310 extraite des Archives anciennes de la ville de Saint-Quentin (publiée par E. Lemaire, T. Ier, Saint-Quentin, 1888, n° 229)[7] : il apparaît que 62,6 % de tous les mots sont des formes communes au français et au picard, 16,9 % des mots sont carrément non picards et 20,5 % des mots peuvent être qualifiés de picards avec certitude.

[8] Le terme de diasystème est employé ici avec le sens que lui donne C. Segre dans « Critique textuelle, théorie des ensembles et diasystème », Bulletin de l’Académie Royale de Belgique, t. 62, 1976, 279-292 ; « Les transcriptions en tant que diasystèmes », La pratique des ordinateurs dans la critique des textes, Paris, 1979, coll. « Colloques internationaux du C.N.R.S., 579, p. 45-49. Ce concept a été aussi largement développé par M. Banniard, en particulier dans son article « Diasystèmes et diachronies langagières du latin parlé tardif au protofrançais. IIIe – VIIIe siècle », La Transizione dal latino alle lingue romanze, éd. J. Herman, Tübingen, 1998, p. 7-31.

[9] Il n’en est pourtant rien dans le mesure où les deux substantifs appartiennent à la même famille sémantique et morphologique. Si le sens premier de pondus est « poids » et celui de pensum « tâche », ce dernier sens est en fait obtenu par glissement métonymique depuis un sens premier qui est « poids de laine que l’esclave doit tisser chaque jour ». Le sème de [poids] qui apparaît alors est caractéristique de la famille morphologique du verbe pendeo, pependi, pensum qui signifie d’abord « laisser pendre les plateaux de la balance » puis « peser ». La racine pond­- que l’on retrouve dans pondus et le verbe dérivé pondere est vraisemblablement une variante de pend- (F. Gaffiot, Dictionnaire latin-français, 1934, p. 1136-1138 et p. 1199). Le sème de [poids] était sans doute suffisamment vivace en latin populaire pour que le substantif pensum – passé à *pesum en bas-latin après l’amuïssement de /n/ devant consonne – élimine pondus.

[10] S. Lusignan (1986, 94-119) distingue les nominalia, vocabulaires thématiques, en général anglais-français ou latin-français, parmi lesquels on peut citer le Treitiz de langage de Walter Bibbesworth écrit vers 1304 ; les traités d’orthographe parmi lesquels le Tractatus orthographiae gallicanae dont la première version, dite de T. H. parisii studentis (« de l’étudiant parisien ») date de la fin du XIIIe siècle et la seconde, de Coyfurelly, de la fin du XIVe siècle, et l’Orthographia gallica dont les versions s’étalent de la fin de XIIIe siècle au début du XVe siècle ; un traité de conjugaison de 1250 et le Liber Donati de 1415 environ ; les Manières de langage parmi lesquelles on peut citer les Femina, Femina nova dont certains manuscrits originaux doivent dater du début du XIIIe siècle et les copies du début du XIVe siècle, et La Maniere de langage qui enseigne à parler et écrire le francois ; il s’agit de recueils de formules toutes faites destinées à faciliter la conversation dans les différentes circonstances de la vie quotidienne ; les Artes dictaminis qui fournissent des modèles de lettres et de requêtes.

[11] Dans les différents manuscrits du Roman de Troie, en particulier dans le manuscrit A (BnF fr 60), il apparaît assez nettement que le substantif estoire est muni d’un h initial chaque fois qu’il n’est pas précédé de l’article élidé l ou de la préposition élidée d avec lesquels il est alors agglutiné graphiquement, le graphème l de lestoire ou le graphème d de destoire formant alors frontière de mot (voir P. Manen, Variations graphiques en français médiéval (du XIIIe siècle au XVe siècle) Étude du Roman de Troie et de ses réécritures et comparaisons avec l’écrit documentaire contemporain, thèse de l’université Paris III sous la direction de Nelly ANDRIEUX-REIX, non publiée, p. 125).

[12] L’enquête lexicologique d’Isidore de Séville visent essentiellement à « faire parler les mots » en motivant la relation entre le signifiant et le signifié. Un exemple souvent cité pour illustrer cet enjeu est celui du mot Saxons dont il dit qu’il est le nom de la race d’hommes la plus dure et la plus courageuse (« durum et validissimum genus hominum », IX, 2, 100) car le mot saxo, « saxon », est de la même famille que le latin saxum, « roc ». Selon une méthode différente consistant à décomposer un vocable, il affirme que l’ours (ursus) est ainsi nommé parce qu’il forme ses petits avec sa gueule (ore suo).

[13] Pierre Hélie, dont le nom est souvent latinisé en Petrus Helias, est un clerc et grammairien du XIIe siècle qui enseigna la grammaire et la rhétorique à Paris (C. H. Kneepkens (2005). "Peter Helias". In Jorge J. E. Gracia, Timothy B. Noone. A Companion to Philosophy in the Middle Ages. Blackwell Publishing. p. Ch. 3, pp. 512−513); il est l’auteur d’une Summa super Priscianum dont un chapitre est consacré à l’étymologie (voir Summa super Priscianum, L. Reilly (ed.), Brepols, 1993).

[14] http://www.cnrtl.fr/definition/étymologie. Cf. pour les détails de l'évolution tant lat. que fr. P. Zumthor ds Mél. Wartburg 1958, pp. 873-893.

[15] http://www.cnrtl.fr/definition/pondérer

[16] J. Stürzinger, Orthographia Gallica. Aeltester Traktat über französische Aussprache und Orthographie nach vier Handschriften zum ersten Mal herausgegeben, Heilbronn, Henninger, 1884, § 20 : Y vero habet sonum i in omni loco et debet scribi pluralibus locis loco i, causa ornatae scripturae et principaliter in propriis nominibus civitatum et villarum, cognominibus virorum mulierum et dignitatum (« Y a le même son que i, quelle que soit sa place, mais, il faut souvent le préférer à i car il relève d’une écriture plus ornée, particulièrement dans les noms propres de villes et de villages, d’hommes et de femmes, et les titres »).

[17] Il faut comprendre ce phénomène de grammatisation comme « le processus qui conduit à décrire et à outiller une langue sur la base des deux technologies, qui sont encore aujourd’hui les piliers de notre savoir métalinguistique ; la grammaire et le dictionnaire » (Auroux, 1992 : 28).


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