Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

« Songez qu’il y a pléthore de verbes de la première conjugaison, qui risquent d’envahir les autres » : L’imaginaire linguistique et l’incise

Aude Laferrière

Maître de conférences
Université Jean Monnet, Saint-Étienne
aude.laferriere@laposte.net

Résumé

Cet article se propose d’étudier la part d’imaginaire qui se cristallise dans les manuels d’expression et les grammaires normatives à l’endroit de l’incise. Cette petite forme de type dit-il se trouve phagocytée par un écheveau de prescriptions et surtout de proscriptions qui révèlent bien l’imaginaire linguistique de ces remarqueurs, leur rapport individuel à la langue. 

Mots-clés

Incise de citation, prescription, proscription, imaginaire linguistique 

Abstract

The purpose of this paper is to study the imaginary elements that arise in style manuals and reference grammars when dealing with reporting clauses. These he said-type clauses appear to be overshadowed by a complex gamut of prescriptions but above all of proscriptions, which are indicative of the grammarians and observers’ linguistic imaginaries and their individual relationship with language.

Keywords

reporting clause, prescription, proscription, linguistic imaginary


Structure souvent très réduite (prototype dit-il), l’incise fait pourtant beaucoup couler l’encre des auteurs de manuels d’expression et de grammaires tout comme celle des écrivains eux-mêmes, qui, au gré de propos métapoétiques, confient la ressentir comme une difficulté, pris qu’ils sont entre le risque de la répétition lassante et celui d’une variation qui dénaturerait la langue selon certains puristes[1].

Les évolutions diachroniques qu’a connues l’incise — consistant essentiellement en une plus grande variété des verbes utilisés en son sein — sous la plume des écrivains et journalistes à partir du XIXe siècle ont entraîné des discours de réaction, où se mêlent considérations quant au système de la langue (« normes systémiques » selon l’expression d’A-M. Houdebine, 1998) et d’autres ressortissant davantage à des critères esthétiques. Ainsi, M. Dessaintes note à propos d’incises comme « taquinait-il » et « pleurnicha-t-il », qu’elles sont « peut-être originales mais souvent incorrectes » (1960 : 138)  : quel(s) imaginaire(s) explique(nt) que les créations s’apparentent à des transgressions et quels types d’arguments sont-ils avancés pour le justifier ?

C’est l’imaginaire linguistique des auteurs de manuel d’expression, de grammaires de bon usage et des chroniqueurs à l’oeuvre dans leur volonté de codification de l’incise que nous nous proposons d’envisager ici.

1. Les normes comme reflet des remarqueurs

L’imaginaire linguistique est d’autant plus visible dans les grammaires  et manuels normatifs que les théoriciens n’hésitent pas à s’y mettre en scène, livrant une image subjective, une image du sujet qu’ils sont. Les autoreprésentations sont en effet nombreuses.

Tout d’abord, la subjectivité s’exhibe sous son plus simple appareil, par le recours à la première personne du singulier :

J’ai dénoncé dans un précédent ouvrage l’emploi abusif que font les écrivains contemporains dans les propositions incises du type dit-il, pensait-elle de toutes sortes de verbes d’action qui n’ont avec les verbes dire et penser que des rapports assez lointains. (R. Georgin, 1956 : 54)

Pour moi, je réserverai l’emploi de l’incise à ceux des verbes déclaratifs (dire, affirmer, prétendre, expliquer, demander, insinuer, concéder, conclure, etc.), qui sont suivis normalement d’une proposition complétive commençant par « que ». (A. Hersay, 1969 : 44)

Les références explicites au locuteur rappellent à quel point l’imaginaire linguistique n’est pas seulement fait de représentations sociales mais aussi d’un rapport individuel à la langue, ainsi que l’a montré A.-M. Houdebine (1998).

À ce titre, la modalisation est omniprésente et dit bien l’implication du locuteur dans son discours, quand bien même il se réclame d’objectivité :

Il y a des cas où l’intrusion inopinée de tel verbes dans ces petites propositions inversées est vraiment choquante du moins pour moi […]. (R. Georgin citant des incises comme se fâcha-t-il et s’apaisa-t-elle, 1956 : 54)

ou encore lorsque R. Georgin, stigmatisant, entre autres, la non-inversion du sujet en incise, affirme :

L’argot me semble moins dangereux que les constructions syntaxiques systématiquement incorrectes du français populaire. (1956 : 297)

Ces autoreprésentations (on pourrait presque parler d’ethos ici tant elles visent la construction d’une image d’eux-mêmes positive) se font également par le biais de métaphores puisant essentiellement leur source dans deux grands domaines de prestige — et garants d’objectivité : la médecine et le droit. Ainsi, R. Georgin cherchant à définir le « bon usage » affirme qu’il s’agit de celui du « Français cultivé qui […] veut continuer à parler une langue saine et correcte » (1959 : 6).

La langue est conçue comme un organisme vivant  menacé par le virus de l’incise mutante. L’outrant de façon humoristique, J. Drillon reprend la métaphore en diagnostiquant un « cancer » de l’incise et en identifiant même les agents de cette corruption, dans une démarche étiologique:

L’incise est bien malade […] Et nous, les journalistes, sommes les fautifs. C’est nous qui avons inoculé le poison.  (J. Drillon, 2011)

Des histoires de cette propagation sont alors élaborées : J. Drillon évoque une systématisation de ces tours, passés d’un seul verbe (non fréquent en incise comme « s’étonna-t-il ») à des verbes qu’il décrit comme inattendus (« martelait Mme Thatcher ») puis à des verbes improbables (« poétise Amigo ») avant de « sauter encore un pas » avec des expressions altérant l’incise :

Ce fut dans le Monde que le phénomène se produisit récemment, sans soulever la moindre protestation, ni provoquer la moindre inquiétude :

– C'est une crise mondiale, on peut en parler partout dans le monde, y compris aux États-Unis, a-t-elle botté en touche.

Ces images de paliers franchis dans la dénaturation de l’incise se retrouvent d’un ouvrage à l’autre où sont élaborés de petits récits :

Puis certains écrivains, par affectation à la fois de brièveté et de relief ont utilisé des « ersatz » » (R. & G. Le Bidois, 1938 : 232)

Enfin, dans une troisième étape, les verbes d’action, qui n’avaient rien à voir avec le fait d’énoncer paroles ou pensées, se trouvèrent utilisés dans les incises. (A. Hersay,  1969 : 44)

La perspective qui affleure dans ces fictions se veut plutôt alarmante :

Depuis quatre lustres, on a cessé de relever un engouement de plus en plus net pour les audaces du genre ricana-t-il, triompha-t-il, applaudit-il. (J Teppe, 1970 : 182)

Ils [« les tours fautifs »] se développent de jour en jour, même chez de bons auteurs (É. Le Gal, 1961 : 106)

La diachronie, on le voit, est orientée pour faire de la synchronie contemporaine un âge de fer de l’incise. L’âge d’or est bien dans le passé, chez les morts :

Voltaire a dû en être tout retourné dans sa tombe, lui qui, même en ses contes les plus alertes, « Candide » ou « Zadig », n’a pas craint de multiplier les traditionnels disait-il, dût la variété du style en pâtir. (J. Teppe, 1970 : 182)

Face à ce mouvement pandémique entraînant une dégradation de l’incise, le purisme « tendance rétro » (É. Charmeux, 1989 : 125) se donne alors comme prophylactique. Il s’agit de « préserver le français contre les morsures du temps et les modes passagères » (R. Georgin, 1959 : 6). Le conservatisme linguistique se donne comme souci légitime de conservation, vaccin contre les atteintes portées à l’intégrité de la langue : « J’ai défendu […] la pureté de la langue » (id., 1959 : 6).

La thématique de la défense permet la bascule de la métaphore médicale à la métaphore judiciaire. Les auteurs qui ne se cantonnent pas à l’emploi de verbes de parole figurent au banc des accusés :

Les écrivains disent pour leur défense qu’ils veulent ainsi éviter la répétition lassante du verbe dire. (Id., 1953 : 329)

Ils ont des comptes à rendre sur leur pratique, auprès des législateurs de la langue qui émettent des décrets langagiers :

Ne pourrions-nous pas édicter cette loi-ci : que le verbe ainsi employé ne peut pas comporter plus de deux syllabes ? (J. Boulenger & A. Thérive, 1924 : 244)

Cependant, face à la multiplication des occurrences sous la plume d’écrivains de renom, une tolérance apparaît, laquelle donne lieu à ce qui fait songer à une jurisprudence de l’incise : R. Georgin reconnaît finalement la nécessité de « disting[uer] les cas d’espèce » :

Je reviens cependant sur la question pour nuancer […] la rigueur de ma condamnation. (1956 : 54-55)

et les auteurs des Soirées du  Grammaire-Club affirment qu’« on peut admettre cependant les verbes de deux syllabes » (J. Boulenger & A. Thérive, 1924 : 243-244).

Le point commun de ces métaphores, outre l’image d’objectivité – que ce soit rigueur scientifique ou impartialité judiciaire – est la notion de préservation, de défense du bon fonctionnement de la langue.

Les codifications de l’incise se conçoivent alors comme des mesures de modération, s’approchant de prescriptions au sens médical du terme. Ainsi, évoquant les verbes diversifiés en incise, E. Le Gal affirme qu’« il faut les employer à bon escient, avec mesure » (1961 : 105) et R. Georgin met en garde : « dans cette voie, il ne faut pas aller trop loin » (1956 : 55). Cette dernière expression renvoie à un imaginaire spatial. R. Georgin, commentant l’incise « se fut alors retourné notre homme » note que « le raccourci est particulièrement hardi : il faut tirer du verbe de mouvement se retourner l’idée de dire ! » (1956 : 56), taxant cette phrase de structure « tourmentée ». Les chemins de traverse sont donc proscrits et si Voltaire est cité à titre de bon exemple, c’est qu’il ne « s’écarte » pas du traditionnel dit-il (J. Teppe, id.), contrairement aux auteurs utilisant des verbes « qui n’ont avec les verbes dire et penser que des rapports assez lointains » (R. Georgin, 1956 : 54): ce sont des « extravagances » (H. Hatzfeld, 1962 : 58),  au sens étymologique d’errance en dehors des normes.

Ces images révèlent que l’incise ne faisant pas appel à la liste des verba dicendi, est conçue comme une déviance et rappellent ainsi l’origine grecque du mot norme (gnomon) qui signifie « équerre », ligne droite par rapport à laquelle les occurrences comme sanglota-t-elle, s’impatienta-t-il sont présentées comme des écarts, tout comme l’antéposition du sujet. Les normatifs se posent alors en redresseurs de torts, littéralement : « trop d’écrivains aujourd’hui emploient à tort » des verbes d’action et de sentiment (R. Georgin, 1953 : 268) et « C’est à tort que l’inversion n’est pas faite dans […] Ah ! il dit, c’est la montre ! (Giono) » (id.: 182).

Leur fonction est celle de corriger, au sens étymologique de redresser les incises tortueuses s’écartant de la droite ligne qu’est la norme et qui constituent des coups de butoir contre la forteresse de la tradition. De fait, nombreux sont les discours métalangagiers à révéler un complexe obsidional :

Songez qu’il y a pléthore de verbes de la première conjugaison, qui risquent d’envahir les autres. (J. Boulenger & A. Thérive, 1924 : 244)

« De mon temps, se souvient l’aïeul, il y avait encore des saisons » : C’est grave et c’est la porte ouverte à « Je ne sais que répondre, se grattait-il la tête ». (P. Bénard, 2002 : 63)

La peur de l’invasion se confirme par l’examen de tours qui semblent littéralement  étrangers à la langue française. Ainsi, à propos de « se vexa Ferdinand », R. Georgin note que cela semble « barbare » (1956 : 55). La réactivation du sens propre de « barbare » se retrouve dans la prescription de A. Hersay qui recommande de cantonner ce type d’incises aux « traductions de romans policiers » (1969 : 44) : il s’agirait de purs barbarismes…

Il s’agit donc essentiellement d’un imaginaire obsidional qui donne lieu à des stratégies de mise en quarantaine des incises « excentriques ».

2. Les arguments invoqués

Ces attestations d’incises de plus en plus nombreuses ont exercé une pression sur les normes et ont contraint les théoriciens à les affiner, à baliser plus soigneusement le champ de  « l’acceptable ». Une de leurs difficultés est que ces incises « originales » ne remettent pas en cause le schème de base de l’incise (toujours nettement identifiable par sa proximité avec un discours rapporté et l’inversion du sujet). Le fait qu’elle constitue « un moule de phrase » (M. Dessaintes, 1960 : 75),  permet aux auteurs de varier son contenu et le continuum existant entre les verbes de parole, de pensée et d’attitude met en péril les jugements différentiels (correct / incorrect ; acceptable / inacceptable) et obligent les théoriciens à adopter des modèles plus scalaires (« on peut admettre cependant […] » cité plus haut), dévoilant alors que leurs exigences relèvent moins de normes systémiques que de normes subjectives.

En effet, dans l’examen d’occurrences particulières à laquelle les normatifs se livrent, ce sont des arguments de nature essentiellement esthétique et identitaire qui sont mobilisés. Pour reprendre la typologie d’A.-M. Houdebine, beaucoup de prescriptions relèvent de normes « fictives »[2].

Il en est ainsi des remarques renvoyant au « concept d’oreille », pointant l’inélégance sonore de certaines incises, tel que le font J. Boulenger & A. Thérive qui, commentant les incises s’emporta-t-elle et se lamenta-t-il  concluent : « on dirait des noms de produits chimiques ! » (1924 : 244).

Malgré la présence d’un -t- épenthétique euphonique, comme dans l’exemple précité, ou ne serait-ce que l’inversion scrupuleuse du sujet, certaines incises se voient condamnées pour cacophonie :

Dans un livre que je ne nommerai pas parce qu’il est d’un ami et qu’il constitue de sa part une regrettable erreur, cette phrase :

« — Si, si…bien sûr !...reconnus-je, allumé. »

Reconnus-je !

C’est détestable au seul point de vue de l’oreille. (V. Snell, 1932 : 90)

Ces jugements ont bien à voir avec un « sentiment de musicalité », un « jugement d’acceptabilité harmonique » qui donne forcément « la parole au jugement individuel » (G. Siouffi, 2010 : 375), et même ici à la sensation, puisque les incises sont épinglées comme suites de sons qui heurtent l’oreille.

C’est dire que même les incises ne transgressant pas de manière avérée une norme systémique sont soumises à un jugement d’acceptabilité, ainsi que le définit J. Lyons :

Une phrase acceptable est une phrase qui a été produite, ou qui pourrait l’être, par un locuteur natif dans un contexte approprié et que les autres locuteurs natifs acceptent, ou accepteraient, comme appartenant à leur langue. ([1968] 1970 : 106-107)

L’idée est celle d’un français natif quand il est fait référence à des caractéristiques présentées comme consubstantielles à la langue française. R. Le Bidois évoque « les traditions de netteté et de clarté du français » (1952 : 201) auxquelles porterait atteinte la non-inversion en incise (de type « qu’il me dit ») pratiquée par certains écrits et à l’oral :

S’étonna-t-il, correspond à : dit-il avec étonnement. Mais la concision énergique ne doit pas faire fi des traditions de la langue. (R. Georgin, 1957 : 147)

On approche du concept de « clarté de la langue » qui pour A. Rey (1972 : 20) relève d’une attitude normative active qui efface les conditions et implications sociales de ses jugements pour en reporter la cause sur un concept abstrait de « langue ». Ainsi en est-il lorsque R. Le Bidois commente les incises à ordre progressif (de type qu’il me dit/ il dit) :

[…] cette construction parataxique, si contraire au génie du français, devient chez certains auteurs soi-disant réalistes, une marotte. (1952 : 201)

« Deus ex machina mobilisé pour résoudre les points malaisés de l’analyse » (G. Siouffi, 2011), le génie est convoqué comme un argument historique alors même qu’il est réversible, laissant alors apparaître toute sa relativité et sa subjectivité. En effet, le Grammaire-Club évoquent au contraire la répulsion de l’inversion pour justifier la nécessité d’un verbe qui soit au moins discret en tête d’incise :

Le français […] répugne à faire porter aucun accent sur le verbe. […] Il s’ensuit que nous avons une horreur naturelle pour l’inversion qui met le verbe en tête de sa proposition et lui donne une manière de panache insolent. (J. Boulenger & A. Thérive, 1924 : 245)

La langue est hissée au rang de sujet ayant ses goûts et passions. De telles affirmations s’apparentent à des postulats déniant toute historicité à l’incise. Il s’agit de faire plier l’incise à ce qui se donne comme un principe premier, à un a priori : les occurrences contemporaines doivent être conformes aux anciennes et la création céder à la reconduction. Ce qui est présenté comme des impossibles grammaticaux :

[ces tournures] contredisent la nature propre de l’incise qui est d’être courte et de permettre l’emploi du style direct. (A. Hersay, 1969 : 44)

En français, l’expression gestuelle ne peut faire directement l’objet d’une incise comme c’est le cas dans certaines langues. (C. Vincenot, 1998 : 708)

relève en fait du terrain de l’acceptabilité, concept éminemment subjectif, ou de celui de la norme identitaire (A.-M. Houdebine) : l’incise française serait singulière et plus contrainte que les incises étrangères[3].

On le voit, l’un des pivots de l’imaginaire linguistique français est l’idée de marginalité : tenues en marge du bon usage, de telles incises sont à maintenir aux marges de la France. Le discours normatif peut aussi les marginaliser dans le temps : un des arguments alors avancé est le caractère éphémère de ces incises :

pour être à la mode littéraire du jour […], elles paraissent trop contraires à la propriété de la langue pour qu’on puisse affirmer qu’elles sont assurées d’une existence et d’une faveur durables. (R. & G. Le Bidois, 1938 : 232)

Il importe aussi de ne pas céder à cette mode qui fait suivre des paroles qu’on rapporte d’un verbe dont elles ne peuvent pas être le complément. (V. Snell, 1932 : 91)

Par le paradoxe d’un argument historique prémonitoire, elles sont laissées hors système, comme par obsolescence programmée.

C’est également la valorisation d’un français naïf au sens de « naturel » qui permet a contrario de blâmer les incises inédites, présentées comme artificielles, « gauche[s] et prétentieu[ses] » (R. Georgin, 1953 : 268), « expressions forcées » (G. et R. Le Bidois, 1938 : 232) fruits « des recherches de certaines écoles littéraires » (R. Georgin, 1959 : 6).

La subjectivité de ces jugements culmine lorsque le point de vue adopté est celui de la réception. C’est alors « le ridicule » unanimement salué par les remarqueurs qui est déploré et même attribué à des dérapages stylistiques incontrôlés. Ainsi, J. Girodet à propos de « s’embarrassa-t-il » au lieu de « dit-il d’un air embarrassé » :

On risque en effet de tomber dans des effets involontairement cocasses.  (J. Girodet, [1981] 2003 : 243)

Passons à des verbes plus étranges encore. (R. Georgin, 1956 : 55)

Ce genre de remarques s’apparente à un « jugement d’acceptabilité » qui « n’est rien d’autre qu’une valeur » (S. Auroux, 1998 : 247).

Pour faire pendant à ces jugements ouvertement esthétiques, les jugements langagiers veulent se parer d’une certaine objectivité, convoquant des arguments d’apparence logique. L’imaginaire linguistique avance alors masqué, sous les traits de la rationalité, de la connaissance de la langue ou sous la caution du grand nombre. Il s’agit dans ce dernier cas de constituer une sorte de collectif anti-nouveauté en y incluant le lecteur :

ces expressions forcées ne laissent pas, même aujourd’hui, de surprendre plus d’un lecteur. (R. & G. Le Bidois, 1938 : 232)

[leur] ridicule n’échappera à personne. (A. V. Thomas, [1971] 2007 : 214)

Il s’agit là d’aberrations évidentes que chacun s’accorde à condamner. (A. Hersay, 1969 : 44)

ou bien de recourir à l’argument de la fréquence :

Le verbe de la proposition incise est régulièrement un déclaratif comme dire, répondre ou crier, s’écrier. (R. & G. Le Bidois, 1938 : 232)

L’adverbe « régulièrement » est ambivalent : derrière l’idée de fréquence (norme statistique) se masque l’idée de conformité aux règles (norme systémique).

Entre dans cette stratégie d’isolement l’évocation des noms d’auteurs qui n’ont pas seulement vocation d’exemples. Les « cancres de l’incise » sont nettement identifiés (tels que Dorgelès, La Varende, Céline, R. Gary, H. Bazin, L. Aragon, J. Giono et la liste n’est pas exhaustive), ce qui permet de singulariser au maximum ce phénomène (le circonscrire en l’attribuant à certains individus isolés) pour montrer qu’il ne saurait correspondre à la norme statistique. Et lorsque É. Le Gal constate, en parlant des incises non strictement locutoires, que « leur fréquence est très grande chez H. Bordeaux » (1961 : 105), il évoque certes une « fréquence », mais la restreint aussitôt par l’assignation à un seul écrivain, de sorte qu’elle relève moins de l’usage que d’une idiosyncrasie qu’il n’est « pas bon d’imiter » (M. Grevisse & A. Goosse, 2011 : 548). Cette stratégie de cantonnement est parfois explicite :

l’antéposition de ces verbes au sens très plein compromet singulièrement l’équilibre naturel de l’ordre verbe-sujet ; elle restera le fait d’un style très personnel. (A. Blinkenberg, 1933 : 102).

 Au terme de ce parcours, la frontière apparaît parfois difficile à distinguer entre normes objectives et normes subjectives, ce dont joue précisément le discours normatif qui avance masqué pour renforcer son autorité. L’idée de continuum proposée par W. Remysen (2011) pour remplacer cette dichotomie normes objectives / normes subjectives, paraît pertinente tant l’ensemble des arguments avancés recèlent une part de subjectivité. En effet, les remarques grammaticales ou lexicales s’accompagnent toujours d’appréhensions stylistiques (en termes de bien / mal écrit).

F. Dard l’avait bien compris, qui se savait aux marges des Belles-Lettres :

 […] lui dis-je (lui fis-je, lui expliqué-je, lui déclaré-je, et autres faiblardises du genre, mais on ne peut pas se surveiller 24 heures sur 24, si ? Ou alors faut changer de métier, se faire carrément écrivain). (San-Antonio, Champagne pour tout le monde [1981] : 68)

 


[1] Flaubert, N. Sarraute, M. Duras, U. Eco, F. Dard notamment.

[2] Rappelons que les « normes fictives » désignent les jugements d’ordre affectif, esthétique ou historique.

[3]Certes il est des incises étrangères qui nous semblent plus « libres » en suédois, russe, allemand ou espagnol. Citons un exemple russe :

- Sjad’te, požalujsta, – pridvinul on stul.

-Asseyez-vous, je vous prie, – avança-t-il une chaise. (L. Oulitskaia, Sonietchka, 1995)

et espagnol :

« Ejem, ejem », carraspeó don Rigoberto. »

« hem, hem », se racla-t-il la gorge. (Mario Vargas Llosa, Elogio de la madrastra, 1988)

Mais encore faudrait-il s’assurer qu’elles ne sont pas, elles aussi, bannies par les discours normatifs avant de se prononcer plus avant sur la singularité des incises françaises.


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