Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

La standardisation en langue anglaise. Normes en mouvements

Olivier Glain

Maître de Conférences en linguistique anglaise
Université Jean Monnet, Saint-Étienne
olivier.glain@univ-st-etienne.fr

Résumé

Cet article prend appui sur la théorie de l’imaginaire linguistique d’Anne-Marie Houdebine pour rendre compte de l’émergence de l’anglais standard. L’interaction entre les normes de l’imaginaire linguistique des locuteurs anglophones s’est manifestée de façon différente à partir de la fin de l’époque médiévale, pour opérer au sein de divers processus de standardisation qui ont petit à petit contribué à la construction d’une variété de prestige. Cet article se propose d’analyser la nature de ces interactions à différentes époques de l’histoire de la langue anglaise : à la fin de l’époque moyen-anglaise, en anglais moderne naissant, en anglais moderne et en anglais contemporain. À travers le développement de l’anglais standard, on verra que le contact entre des normes de natures diverses est au cœur de ce qu’Anne-Marie Houdebine a qualifié de dynamique dans la synchronie. On montrera comment ces interactions permettent les véritables changements linguistiques, c’est-à-dire les changements qui opèrent au niveau systémique. Dans l’émergence graduelle d’un standard en anglais, toutes les normes de l’imaginaire linguistique n’ont pas joué un rôle comparable. On déterminera lesquelles ont été cruciales dans les cas où le processus de standardisation a été réellement « efficace », contribuant à une réduction de la variation.

Mots-clés

imaginaire linguistique, normes, standard, standardisation, codification, mythes linguistiques, variétés d’anglais, prestige, insécurité linguistique, urbanisation, capital linguistique, marché linguistique, anglais de Londres, attitudes envers la langue.

Abstract

This article draws from Anne-Marie Houdebine’s model of the linguistic imaginary in order to account for the emergence of Standard English. Interactions between the various norms of the linguistic imaginary manifested themselves in different ways from the end of the medieval period onwards. They helped shape various standardisation processes that contributed to the construction of a prestige variety. In this paper, I focus on the nature of these interactions at various stages in the history of English: the end of the Middle-English period, Early Modern English, Late Modern English and Contemporary English. Throughout the development of Standard English, it appears that contact between different types of norms has repeatedly set synchrony in motion. I show how norm interactions allow for true (i.e. systemic) linguistic changes. Various linguistic imaginary norms played various parts in the gradual development of a standard in English, and we will see which particular ones have been fundamental to the “success” of the standardisation process, contributing to a significant reduction of linguistic variation.

Keywords

the linguistic imaginary, norms, standard, standardisation, codification, linguistic myths, varieties of English, prestige, linguistic insecurity, urbanisation, linguistic capital, linguistic market, London English, language attitudes.


Introduction

Cet article porte sur le développement historique d’une variété standard en anglais en essayant de rattacher les processus qui caractérise celui-ci au modèle de l’imaginaire linguistique d’Anne-Marie Houdebine, et particulièrement aux différents types de normes qui le constituent. À partir de la fin de l’époque moyen-anglaise, l’interaction de normes de natures différentes a lentement contribué à définir une variété de prestige en Angleterre. Au cours de l’histoire, cette interaction a pris des formes différentes en fonction du contexte social, culturel et idéologique de chaque époque, l’imaginaire linguistique des locuteurs évoluant en même temps qu’un imaginaire culturel collectif qui a influencé leurs représentations de la langue, de la société et de leur propre identité. On expliquera comment l’anglais standard s’est successivement construit à partir (entre autres choses) de phénomènes de contact entre divers dialectes du Moyen Âge, de l’influence de Londres, de celle de l’imprimerie et des auteurs littéraires de la Renaissance, des règles prescriptives des grammairiens et d’autres linguistes du XVIIIe siècle, des préférences personnelles de quelques individus influents, du système éducatif, ainsi que de phénomènes de prestige et d’insécurité linguistique. À la suite de Millar (2012 : 44), nous considérons que, lors d’une situation typique de standardisation, une variété particulière de la langue devient porteuse d’autorité et de prestige. À terme, l’utilisation d’autres variétés devient particulièrement marquée, notamment dans le domaine de l’écrit, à tel point que celles-ci se trouvent remplacées par la variété devenue standard. En d’autres termes, une standardisation « réussie » correspond à une réduction de la variation linguistique. À ce titre, on expliquera que seule une interaction impliquant les normes statistiques et les normes communicationnelles de l’imaginaire linguistique a pu mener à de véritables situations de réduction linguistique au cours de l’histoire de la langue anglaise, les normes prescriptives n’ayant eu qu’une influence partielle sur la réelle évolution du système de la langue. On tentera enfin d’expliquer comment les interactions au sein de l’imaginaire linguistique permettent de rendre compte des véritables changements linguistiques, c’est-à-dire des changements qui opèrent au niveau des systèmes linguistiques de locuteurs individuels, avant d’opérer sur le système de la langue elle-même. À travers l’émergence de l’anglais standard, on verra que ces multiples interactions entre des normes de natures diverses sont au cœur de ce qu’Anne-Marie Houdebine a qualifié de dynamique dans la synchronie.

1. L’émergence d’un parler pré-standard à la fin de l’époque médiévale

Le moyen-anglais (1150 – 1500) correspond à une période de changements importants dans la société anglaise qui font suite à l’invasion de Guillaume le Conquérant en 1066, ce qui ne manque pas d’avoir des conséquences importantes dans le paysage linguistique de l’Angleterre. Sacré roi d’Angleterre le 25 décembre 1066, Guillaume termine sa conquête de l’Angleterre et du pays de Galles au cours des quatre années qui suivent. Durant des générations après la conquête normande, les postes les plus importants du gouvernement et de l’Église sont détenus par des Normands, comme le sont les plus grandes propriétés et les postes clés dans le domaine du commerce. Le français devient la langue des classes gouvernantes pour les deux cents années à venir. La tendance est la suivante : le français est la langue officielle des échanges quotidiens dans les classes supérieures, même si la langue des masses populaires reste l’anglais, décliné à travers plusieurs dialectes régionaux. Il s’en suit une forte période de contact linguistique entre les deux langues. On estime à un peu plus de 10 000 le nombre de mots français qui pénètrent la langue anglaise au cours de la période moyen-anglaise (Baugh et Cable 2002 ; Crystal 2003). Le déclin du français et le retour de l’anglais s’effectuent de façon progressive à partir de 1250. Avec Henri IV (1366-1413), l’Angleterre a un roi de langue maternelle anglaise pour la première fois depuis 1066 (il accède au trône en 1399). L’anglais reprend la place du français dans tous les domaines au cours du siècle qui suit et devient la langue de la communication écrite, ainsi que l’atteste la très vaste majorité des lettres datant d’après 1450. Outre le très grand nombre d’emprunts qui entrent durablement dans la langue anglaise, la période de domination normande a une autre importance sur l’évolution de la langue. En effet, l’invasion de 1066 met un terme à l’émergence d’un standard littéraire qui s’appuie sur le saxon occidental ou westique (West Saxon), un dialecte du vieil-anglais, suite à la période de renouveau du savoir initiée par le roi anglo-saxon Alfred (871-889) avec la création d’un canon de textes de base en anglais à partir de traductions du latin et de la rédaction d’annales qui deviendront des objets d’étude de référence (Lerer, 2008 : 61). Il en résulte que le moyen-anglais est une période de grande diversité dialectale, à l’oral comme à l’écrit.

Un grand nombre de dialectes différents coexistent donc lors de la période moyen-anglaise. Les différences se font presque de comté à comté et l’on observe parfois même des variations au sein de chaque comté, de ville à ville (Mossé 1947 : 69). « Comme il n’y a aucune norme, chaque écrivain, chaque copiste emploie spontanément le parler de son terroir sans se préoccuper de ce qui peut se dire ailleurs »  (Mossé 1949 : 20). Parmi les dialectes majeurs, on note ceux du Nord, du Sud-Ouest (appelé dialecte du Sud), du Sud-Est, des Midlands de l’Ouest et des Midlands de l’Est.

La très grande tolérance de la diversité linguistique qui est synonyme de la période moyen-anglaise aura entièrement disparu au XVIIIe siècle, suivant un long mouvement vers la standardisation qui opère en plusieurs phases. À partir de la fin du XIVe siècle, les prémices d’une variété standard apparaissent en Angleterre. Ce processus ne relève cependant aucunement d’une quelconque planification, n’est en aucune manière institutionnalisé (Crystal 2004 : 223) et ne repose nullement sur des normes prescriptives. Il s’agit d’un mouvement entièrement « naturel », sans codification, qui s’appuie sur des normes statistiques, des normes subjectives de prestige et une logique communicationnelle. Pour des raisons politiques, économiques, démographiques et culturelles, cette variété, que l’on nommera pré-standard, a comme source principale l’anglais qui émerge de la région de Londres à partir d’une convergence entre les principaux dialectes de l’époque. Son influence principale est celle du dialecte des Midlands de l’Est.

Le retrait des Normands d’Angleterre est suivi d’une période de forte mobilité géographique et sociale. Le système féodal qui a été maintenu par les rois normands cède petit à petit la place à une économie centrée sur l’argent et non plus sur les terres. Des alliances sont faites entre des propriétaires terriens et la place marchande qui se développe et les travailleurs agricoles, devenus une denrée rare, sont touchés par la mobilité géographique (Leith 1983 : 30-31). Au cours du XIVe siècle, de nombreux Anglais se rendent à Londres pour améliorer leur condition sociale (Fennel 2001 : 122) et y apportent leur dialecte. La région des Midlands de l’Est est alors celle qui compte la densité de population la plus élevée. Il s’agit également d’une région extrêmement stratégique du point de vue commercial, ce qui lui confère une certaine influence au sein de l’Angleterre. Enfin, c’est la région qui est la moins touchée par la peste noire, une pandémie de peste bubonique dont l’Angleterre est plusieurs fois victime entre 1348 et 1375 et qui décime presque un tiers de la population. Les effets de la peste se font fortement sentir à Londres, créant une véritable pénurie de main-d’œuvre, que vient combler l’arrivée massive de personnes originaires de diverses régions d’Angleterre, avec un afflux particulièrement massif de la forte population des Midlands de l’Est. Dans le grand melting-pot linguistique qui se fait jour à Londres, la variété des Midlands de l’Est est ainsi privilégiée du point de vue démographique. En d’autres termes, les normes statistiques jouent nettement en sa faveur. Petit à petit, le XIVe siècle voit l’équilibre des forces sociales changer au profit d’une classe marchande qui parle majoritairement l’anglais des Midlands de l’Est et qui contribue à l’émergence du pré-standard à Londres. Par ailleurs, le prestige du dialecte des Midlands de l’Est se trouve renforcé par son association avec les universités d’Oxford et de Cambridge qui se développent alors. Il devient porteur de normes subjectives extrêmement positives au sein d’un grand triangle Londres - Oxford - Cambridge dans lequel il est de plus en plus fréquemment utilisé (Leith 1983 : 39)

Ce dialecte occupe en fait une position intermédiaire en Angleterre, tant du point de vue géographique que du point de vue linguistique. Il constitue en effet une sorte de compromis (Baugh et Cable 2002 : 192) dans la mesure où les locuteurs des dialectes du Nord et du Sud semblent avoir plus de difficultés pour se comprendre entre eux que pour comprendre les locuteurs des Midlands de l’Est (Fennel 2001 : 122 ; Crystal 2004 : 244). Il en résulte une convergence générale en direction d’une variété commune qui s’appuie principalement sur le dialecte des Midlands de l’Est et qui permet une meilleure communication entre des locuteurs d’origines différentes. Ainsi, les normes communicationnelles de l’époque contribuent à l’essor de ce pré-standard, sorte de lingua franca (Leith 1983 : 39 ; Crystal 2004 : 244) londonienne issue du nivellement de la variation dialectale dans les domaines du lexique, de la grammaire et même de la prononciation (Minkova 2014 : 18). Dans cette nouvelle variété commune, on retrouve d’autres traits que ceux du dialecte des Midlands de l’Est, certaines formes nordistes y côtoyant certaines caractéristiques sudistes. Les dialectes du Nord avaient été fortement influencés par les langues scandinaves suite aux invasions des Vikings à partir de la fin du VIIe siècle. La palatalisation historique des vélaires du vieil-anglais n’ayant pas eu lieu dans les langues scandinaves, un certain nombre de mots contenant /k, g/ et empruntés aux envahisseurs vikings dans le Nord pénètrent dans la variété commune qui se développe (ex. sky, skin, skirt, skill, scrape, scrub, bask, whisk, again, anger, awckward, bag, bank, brink, cake, call, clip, crawl, crook, dregs, egg, fog, freckle, gap, gasp, get, guess, keel, kid, leg, muggy, neck, ransack, rugged, scant, scare, scowl, scrap, skill, skirt, steak, take, weak…). Cependant, dans la majorité des cas, c’est la variante palatalisée du sud qui l’emporte (ex. vs. kirk, « église »). L’influence grammaticale du Nord se manifeste également avec les terminaisons en –s de la troisième personne du singulier au présent, dont Crystal (2004 : 209) dit qu’elles sont alors certainement reconnues comme des formes très distinctement nordistes. Il en va de même des pronoms personnels de la troisième personne du pluriel they et them et du possessif their, qui sont également des formes à l’origine scandinaves qui se diffusent dans le pré-standard avec les locuteurs du Nord, remplaçant ainsi les formes vieil-anglaises hi, hie, hira, heora, him, heom, utilisées dans le Sud. Les traits dialectaux du Nord transitent par les Midlands avant d’atteindre Londres. En parallèle, des formes typiquement sudistes trouvent plus fréquemment leur chemin dans cette lingua franca. C’est notamment le cas des formes participiales en –ing. On note également des influences de l’Ouest dans le grand « melting-pot dialectal » londonien. Si le développement de do auxiliaire ne prend de l’ampleur, particulièrement dans la langue écrite, qu’à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, son usage commence certainement à émerger à Londres à la fin du XIVe siècle. Celui-ci se rencontre tout d’abord dans le sud-ouest de l’Angleterre, certainement en raison de l’influence des langues celtiques (Leith 1983 : 110) qui connaissent un usage équivalent (Filppula et al. 2008). Ainsi, on constate que, si le dialecte des Midlands de l’Est en constitue l’influence majeure, le développement d’un pré-standard à Londres au cours du Moyen Âge doit beaucoup au contact de différents dialectes et à l’interaction des normes statistiques et communicationnelles qui sont propres à ceux-ci. En raison de l’influence croissante de la métropole anglaise, le pré-standard londonien se diffuse petit à petit au reste du pays.

La modification de la prononciation des voyelles longues du moyen-anglais, connue sous le nom de Grand Changement Vocalique (GCV ; cf. fig. 1), est principalement associée aux XVe et XVIe siècles. Il ne s’agit pas de la seule mutation vocalique de l’époque, mais c’est celle qui est associée à la variété qui deviendra par la suite codifiée comme la variété standard (Minkova 2014 : 267). Elle commence cependant à se manifester dès la fin du XIVe siècle dans le sud-est de l’Angleterre, et particulièrement à Londres, dont le rapide développement semble en être à l’origine (Smith 1996 : 89). Le GCV est également le résultat d’un contact entre variétés (Minkova 2014 : 267). Lerer (2008 : 73) explique que les pressions sociales issues des interactions entre locuteurs de variétés différentes poussent ceux-ci à développer une série de prononciations porteuses d’un certain prestige. Il s’avère a posteriori que les prononciations qui sont sélectionnées sont celles qui constituent le GCV. En effet, les nouveaux arrivants à Londres commencent à imiter les usages qu’ils perçoivent comme les plus prestigieux (Smith 2007 : 129), en fonction des normes subjectives de leur imaginaire linguistique. Leith (1983: 149) explique que les usages imités sont ceux des classes sociales dominantes, issues de la période anglo-normande, qui ne peuvent plus utiliser le français pour se démarquer linguistiquement et socialement, mais qui maintiennent des prononciations plus typiquement françaises. Les voyelles fermées ont de façon quasi universelle tendance à être phonétiquement réalisées comme des diphtongues. Dans le cadre du GCV, ce processus phonétique se trouve renforcé par des prononciations françaises encore plus fermées de /iː/ et /uː/, réalisées comme [ɪi] et [ʊu], respectivement. Ces prononciations sont à leur tour exagérées, phénomène typique de l’imitation en matière de prononciation, ce qui pourrait expliquer le déclenchement du changement vocalique en chaîne qui constitue le GCV.

1400
 
1500
1600
1700
1800
1900
présent
drive /iː/ /ɪi/ /ei/ /ɛi/ /ʌi/ /ai/ /aɪ/
house /uː/ /ʊu/ /ou/ /ɔu/ /ʌu/ /au/ /au/
feel /eː/ /iː/ /iː/-/ɪi/
fool /oː/ /uː/ /uː/-/ʉ/
beat /ɛː/ /eː/ /iː/ /iː/-/ɪi/
foal /ɔː/ /oː/ /oʊ/ /əʊ/
take /aː/ /æː/ /ɛː/ /eː/ /ei/ /eɪ/
sail /ai/ /æi/ /ɛi/ /eː/ /ei/ /eɪ/
law /au/ /ɒu/ /ɒː/ /ɔː/ /ɔː/
Fig. 1 : Le Grand Changement Vocalique (GCV)

Les différents processus décrits dans cette section ont des conséquences durables dans l’histoire de la langue anglaise. En effet, l’interaction de certaines normes statistiques et communicationnelles de l’époque a un impact sur les normes systémiques des locuteurs. Par exemple, dans le cadre du GCV, des innovations qui relèvent au départ d’une simple variation phonétique deviennent à terme véritablement phonologiques en se stabilisant petit à petit dans le système des locuteurs. Une telle interaction entre différentes normes de l’imaginaire linguistique semble avoir pour conséquence le remplacement graduel de plusieurs dialectes par la variété pré-standard à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance. Ce processus se fait de façon naturelle, car il ne relève ni d’une quelconque planification, ni de l’imposition de normes prescriptives. Il est plutôt le résultat de phénomènes sociaux et communicationnels en lien avec l’identité des locuteurs de l’époque. L’évolution de la langue écrite est, en revanche, soumise à une influence « externe » aux locuteurs de la part des institutions royales, puis de celles qui sont en lien avec le développement de l’imprimerie.

2. La formation d’un pré-standard écrit

À la fin du Moyen Âge, l’importance de l’écrit dans la société ne cesse de croître. Par conséquent, le besoin de scribes se fait toujours plus grand. Dans le melting-pot londonien, les scribes et les auteurs littéraires de l’époque appartiennent à plusieurs réseaux sociaux (Crystal 2004 : 231) et occupent de ce fait une place centrale dans le paysage linguistique. En effet, les agents du changement linguistique sont souvent les locuteurs qui appartiennent à plusieurs réseaux sociaux (cf. L Milroy 1980 ; J. Milroy 1992). Les scribes du Chancery[1], le siège officiel de tous les documents écrits pour l’administration royale, jouent un rôle particulier dans le développement et la diffusion d’un standard écrit en évoluant dans plusieurs réseaux à la fois, interagissant ainsi avec des enseignants, des hommes d’Église, des hommes de loi et des commerçants. Leurs normes d’écriture sont diffusées dans les meilleures écoles londoniennes et dans les couvents de Greyfriars, Blackfriars et Whitefriars (Crystal 2004 : 230-231). Les représentants royaux contribuent à leur diffusion dans le reste du pays par l’intermédiaire de documents écrits officiels. Tel est le contexte dans lequel le Chancery English, le code écrit ainsi promu par les documents officiels du XVe siècle, se développe. Cette façon d’écrire, bien que n’étant pas encore ouvertement prescriptive, est associée à des institutions porteuses d’une certaine autorité. Elle porte en cela les germes de la grande vague prescriptiviste à venir. Un grand nombre de formes grammaticales et de conventions orthographiques du Chancery English contribuent à définir graduellement la langue standard à l’écrit, indépendamment des différences qui subsistent dans le parler dialectal. Il devient ainsi impossible d’identifier de quelle région les textes sont originaires (hormis pour ceux qui sont distinctement nordistes) après 1450 (Baugh et Cable 2002 : 194-195). Les nouvelles normes sont véhiculées par les écoles et les scriptoriums, avant d’être diffusées à grande échelle par l’imprimerie, dont l’importance ne peut être surestimée.

William Caxton introduit l’imprimerie en Angleterre en 1476. Si les premiers livres imprimés le sont en latin, c’est l’anglais qui tire l’avantage le plus significatif de cette révolution culturelle. La possibilité de reproduire un livre en des milliers d’exemplaires et la masse des publications nouvelles contribuent à la promotion d’une langue standard. En effet, Caxton et les autres imprimeurs décident d’utiliser le dialecte des Midlands de l’Est et le Chancery English dans le domaine de l’imprimerie, contribuant ainsi à promouvoir un standard national.

3. Renaissance culturelle et naissance du « bon anglais »

 Grâce à l’éducation des classes moyennes et populaires, et par conséquent aux progrès de l’alphabétisation aux XVe et XVIe siècles, l’impact de l’imprimerie devient vraiment significatif. Les progrès dans le domaine de l’éducation vont de pair avec une nouvelle conscience sociale. Si jusque-là, l’identification à un groupe faisait que chacun parlait la langue associée à la région et à la catégorie sociale dont il était originaire, le dialecte des Midlands de l’Est devient de fait une norme évaluative à suivre pour gravir l’échelle sociale et l’échelle économique. En cela, il donne aux locuteurs un certain capital linguistique — cf. Bourdieu (1979, 1982). Cette situation d’attrait pour ce qui est en train de devenir la langue standard préfigure ce qui deviendra un véritable marché linguistique au XVIIIe siècle. En parallèle, la reconnaissance d’une variété standard commence à être synonyme de rejet d’autres variétés, aussi bien régionales (ex. l’anglais du Nord) que sociales (ex. le cockney de Londres). Dès la fin du XVIe siècle, des normes subjectives relevant de fictions esthétisantes se répandent en Angleterre et contribuent à promouvoir le mythe du « bon anglais ». Celui-ci est décrit dans des ouvrages tels que ceux de Harrison (1577), Puttenham (1590) et Gil (1619) comme le discours cultivé de la cour et des régions les plus proches de la cour. Puttenham écrit que la meilleure prononciation est celle de la Cour et de sa région proche, dans un rayon de 60 miles autour de Londres. L’influence de la capitale sur l’anglais standard est un phénomène atemporel. Baugh et Cable (2002 : 194) écrivent à ce titre que l’histoire de l’anglais standard est presque entièrement une histoire de l’anglais londonien.

L’un des grands principes de la Renaissance est que la naissance d’un individu ne détermine plus nécessairement sa position sur l’échelle sociale. L’éducation et l’émulation de ce « bon anglais », variété à la fois géographique et sociale, sont perçues comme des possibilités de promotion sociale. Les frontières sociales deviennent ainsi plus floues et l’une des conséquences linguistiques de cette évolution dans la société est la perte graduelle de l’opposition entre you (pronom de deuxième personne correspondant au vouvoiement) et thou (pronom de deuxième personne correspondant au tutoiement), au profit du seul pronom you. Avant cela, you était le marqueur d’une certaine distance, d’un certain respect. Au contraire, thou était le signe d’une relation sociale et/ou d’un lien affectif proche entre locuteurs. Leith (1983 : 108-109) explique que la perte de thou est peut-être le reflet d’une société plus égalitaire. Il est également possible qu’elle transcrive un sentiment d’insécurité des classes moyennes. En effet, l’influence des nouveaux entrepreneurs se faisant croissante, particulièrement à Londres, les habitants de la métropole ne perçoivent plus très clairement comment choisir entre thou et you. L’utilisation d’un pronom en train de devenir neutre est certainement privilégiée pour n’offenser personne. Dans le même temps, le Chancery English évolue également vers l’utilisation exclusive de you.

Dans le domaine de l’écrit, la Réforme contribue « à substituer l’anglais au latin comme langue de la théologie et de la liturgie » (Chevillet 1994 : 30-31), en particulier avec le succès populaire du Book of Common Prayer (1549) et de la Bible de 1611 (Authorized Version). La Renaissance est bien sûr synonyme de renouveau et de promotion des arts grecs et latins. La demande de plus en plus forte pour une traduction des œuvres classiques trouve bientôt une réponse. Les humanistes de la Renaissance décident « de faire la part belle à l’anglais en s’éloignant du latin médiéval et en multipliant les traductions des auteurs antiques » (Chevillet 1994 : 30). Une fierté nouvelle pour la langue anglaise voit le jour outre-Manche. Le contrepoint de ces normes subjectives, qui relèvent de considérations essentiellement esthétiques, est mercantile : les ventes de livres sont bien meilleures pour les ouvrages écrits en anglais. Ceux-ci sont bien sûr publiés dans la nouvelle langue standard écrite de façon à toucher un public le plus large possible. Dans le même temps, la littérature du XVIe siècle voit se développer un nouveau genre, celui des jest-books, mettant en scène des personnages qui n’utilisent pas la variété standard. Crystal (2004 : 341) explique qu’il s’agit souvent de petits contes qui présentent au lecteur des personnages provinciaux naïfs, simples d’esprit, ignorants ou encore peu fiables et qui parlent un anglais de type régional. Par métonymie, les préjugés ainsi véhiculés à propos des personnages le sont aussi à propos de la façon dont ils parlent, ce qui contribue à développer des attitudes négatives à l’encontre des parlers régionaux. Stéréotypes et préjudices se multiplient ainsi, par l’intermédiaire de normes fictives qui s’appuient sur des considérations esthétiques et émotionnelles. Leith (1983 : 41) remarque que ce type de littérature marque les véritables débuts d’une longue tradition qui consiste à rabaisser les locuteurs dont l’anglais n’est pas standard.

4. Codification, prescriptivisme et insécurité linguistique

L’interaction au sein des normes de l’imaginaire linguistique suit une direction nouvelle au XVIIIe siècle, avec le développement de règles normatives qui évoluent petit à petit en normes prescriptives. Suite à une succession de monarques et de crises politiques qui mènent à une guerre civile, cette période se caractérise par un besoin d’ordre généralisé en Grande-Bretagne. Le domaine linguistique ne fait pas exception à la règle. Certains, qui appartiennent au mouvement « puriste », voient d’un mauvais œil l’afflux de mots étrangers en anglais, une tendance héritée de la traduction des œuvres classiques au cours de la Renaissance et renforcée par le développement de l’Empire britannique. De façon plus générale, nombreux sont ceux qui pensent que la langue anglaise, qui connaît une phase d’évolution rapide, est « malade », car elle est en train de dégénérer. Le changement linguistique est perçu comme synonyme d’érosion et de décadence, voire de destruction. Ce mythe, certes atemporel mais particulièrement développé au cours du XVIIIe siècle, est connu sous le nom du principe de l’âge d’or (the Golden Age Principle). La dégénérescence de l’anglais est perçue comme le reflet des crises qui traversent le pays. Dès lors, il s’agit de faire quelque chose pour empêcher la décadence de la langue en définissant des règles destinées à figer celle-ci dans le marbre et à l’empêcher d’évoluer davantage. L’influence des prescriptivistes dépasse rapidement les frontières de l’Angleterre. Suite à l’Acte d’Union de 1707, qui scelle officiellement l’union des couronnes d’Angleterre, du pays de Galles et d’Irlande et coïncide avec la dissolution du parlement écossais, Westminster devient le centre des décisions. L’Empire britannique se développe aux plans commercial et colonial, en concurrence avec les autres puissances européennes. Sorlin (2012 : 73) note que cette expansion

[…] exige la consolidation d’une identité nationale forte par-delà les identités particulières anglaise, écossaise ou irlandaise […] L’enseignement de l’anglais standard est alors plus que jamais, au XVIIIe siècle, un impératif. Cette langue unifiée se conçoit en effet comme le porte-drapeau métaphorique du pouvoir impérial britannique. C’est dans ce contexte de lutte pour le pouvoir entre les grandes puissances européennes que s’installe […] le mythe de la supériorité de l’anglais standard.

Ce mythe est directement à l’origine du sentiment d’insécurité linguistique chez les locuteurs dont l’anglais n’est pas standard. Crystal (2004 : 386-387) écrit à ce titre que le prescriptivisme a pour conséquence directe de réduire à néant la « confiance linguistique » de millions de locuteurs, en empêchant les dix prochaines générations d’apprécier la richesse et l’expressivité de leur langue, tout en créant chez eux un complexe d’infériorité vis-à-vis de l’usage qu’ils en font de au quotidien. Les normes prescriptives développées au cours de cette période charnière viennent à affecter durablement les imaginaires linguistiques de millions de locuteurs. Les règles d’usage définies alors sont fortement discriminantes du point de vue social. En d’autres termes, la période se caractérise par une forte interaction entre l’imaginaire linguistique et l’imaginaire social.

Le débat se focalise tout d’abord autour de la création d’une académie de la langue anglaise, à la manière de l’Académie française et des académies italiennes, telle l’Accademia della Crusca. En 1712, Jonathan Swift écrit une lettre au duc d’Oxford, le Lord Grand Trésorier, et lui propose de créer l’académie afin de réguler l’usage de la langue anglaise. Sa proposition ne sera pas retenue mais Swift contribue à développer la croyance selon laquelle la langue anglaise doit être guérie de ses maux grâce à une orthographe, des règles de grammaire et d’usage clairement définis. En l’absence d’une académie, la fonction de codifier la langue revient à des individus. Ceux-ci font inévitablement des choix personnels qui relèvent souvent de normes hautement subjectives qui se trouvent diffusées dans plusieurs guides d’orthographe, de livres de grammaire et de dictionnaires. En anglais, l’idéalisation du standard est ainsi bien plus fictive que légiférante (cf. Houdebine-Gravaud 2002 : 10).

En 1746, un groupe d’écrivains demande à un jeune auteur du nom de Samuel Johnson d’écrire un nouveau dictionnaire de la langue anglaise. Johnson et six collaborateurs travaillent à la rédaction de ce dictionnaire durant neuf ans, en utilisant des exemples tirés de centaines d’œuvres littéraires étudiées à cet effet. Le résultat est la publication en 1755 de l’English Dictionary, qui connaît un immense succès. L’un des buts avoués de Johnson est de lutter contre l’évolution de la langue. Dans la préface, il confesse cependant la futilité de cet effort, rien ne pouvant empêcher le changement linguistique. Le dictionnaire est empreint d’une subjectivité certaine. En effet, il véhicule, parfois avec humour, des jugements qui témoignent des attitudes de Johnson envers la langue et de ses préférences personnelles. Parmi celles-ci, l’auteur n’apprécie guère les mots d’origine française et qualifie par exemple chaperone de « mot prétentieux, récemment introduit dans la langue anglaise ». Dans un autre registre, il définit sa propre fonction de lexicographer comme « un rédacteur de dictionnaires ; une bête de somme inoffensive[2] ». Les motivations de Johnson sont ouvertement esthétiques puisqu’il plaide en faveur de la beauté, de la rigueur et de l’élégance de la langue (Lerer 2008 : 107). Ce faisant, il véhicule un grand nombre de normes subjectives. En effet, son influence est considérable : son dictionnaire contient 42000 mots et contribue grandement à en fixer le sens, l’usage et la prononciation. De plus, il développe le bagage lexical de la vie de tous les jours et établit une distinction entre les mots qu’il répertorie comme familiers et ceux qui appartiennent au discours de bonne société (polite speech). Son dictionnaire est le premier à être répandu dans les foyers, notamment grâce à la publication de nouvelles versions plus abordables. Son succès en fait une nécessité autant sociale que linguistique, une référence incontournable de la langue et de la vie en société de l’époque (Lerer 2008 : 109).

Le XVIIIe siècle voit ensuite l’apparition des premiers grammairiens de l’anglais, dont certains n’ont pas de formation particulière en linguistique, ainsi que la véritable naissance du prescriptivisme. L’imaginaire linguistique des auteurs participe pleinement à leur définition de ce qui constitue le bon usage. Ceux-ci considèrent que la grammaire de l’anglais oral et celle des dialectes subsistants est erronée et doit être corrigée. Leur mission est triple. Il s’agit tout d’abord de réduire la langue anglaise à des règles, éliminant ainsi la variation pour créer un standard correspondant à un usage correct. Il faut également parfaire la langue en éliminant ses défauts. Il s’agit enfin de la maintenir en état permanent sous la forme désirée. Pour ce faire, les grammairiens imposent des normes, purement fictives, qui relèvent de pseudo-considérations historiques prenant le latin comme modèle, de considérations purement esthétiques, ainsi que de simples préférences personnelles. Les auteurs font également appel à ce qu’ils considèrent être la logique, une logique cependant plus mathématique que linguistique. Les règles qu’ils définissent ont un impact significatif dès le XVIIIe siècle, mais également à plus long terme. Un bon nombre d’entre elles, jugées comme indispensables à un écrit formel, sont d’ailleurs encore enseignées aujourd’hui. En revanche, leur impact sur la langue orale est beaucoup plus mesuré. Voyons quelques exemples de ces règles.

Robert Lowth, « le grammairien le plus écouté de la période » (Sorlin 2012 : 74),  est souvent considéré comme « le père de la grammaire prescriptive ». Cet évêque considère que la grammaire de l’anglais est trop simple et doit être rectifiée. Son ouvrage, A Short Introduction to English Grammar (1762), devient extrêmement populaire et sert de base à un autre ouvrage prescriptiviste qui devient la référence en matière d’usage des deux côtés de l’Atlantique pendant une cinquantaine d’années, English Grammar, de l’Américain Lindley Murray (1795). Les « règles » de Lowth, reprise entre autres par Murray, prennent appui sur l’usage latin qui représente selon lui une « grammaire universelle » (McWhorter 2012 : 56). C’est par exemple à Lowth que l’on doit la règle qui consiste à ne pas terminer une phrase par une préposition, comme dans l’usage latin (« This is the lady about whom I was talking. » est ainsi préféré à « This is the lady I was talking about. »). Cependant, la norme prescriptive de Lowth va à l’encontre des normes statistiques consacrées par l’usage. Condamnant cet usage des prépositions, il termine d’ailleurs lui-même une phrase par une préposition (peut-être avec humour) : « This is an idiom our language is strongly inclined to. » S’appuyant une nouvelle fois sur le latin, Lowth critique les auteurs (dont Swift !) qui utilisent who à la place de whom en position complément, s’inscrivant une nouvelle fois en faux par rapport à l’usage. Dans le même ordre d’idées, Murray considère quant à lui que le pronom personnel complément ne peut pas être utilisé en position sujet (« John and I went to London. » est ainsi préféré à « John and me went to London. »). Ce même pronom ne peut pas non plus être utilisé avec be copule (« It is I. » est préféré à « It is me. »). Bien sûr, le concept de grammaire universelle défendue par Lowth et ses successeurs est erroné, puisque de nombreuses langues (dont le français) ne rechignent nullement à utiliser un pronom personnel complément de la sorte. Notons que le latin ne peut plus se rencontrer qu’à l’écrit à la fin du XVIIIe siècle, ce qui contribue à former l’idée selon laquelle il s’agit d’une langue fixe et immuable, ne pouvant ni évoluer ni se détériorer et pouvant ainsi servir de modèle à l’anglais. Cette double erreur linguistique et historique ne peut qu’aboutir à des absurdités, telles que la confession de Dryden, qui explique qu’il doit parfois traduire une idée en latin afin de de savoir comment l’exprimer correctement en anglais (Baugh et Cable 2002 : 256).

Lowth et ses successeurs introduisent également la logique dans le domaine de la prescription grammaticale. Ainsi, la négation concordantielle (double négation), le double comparatif ou les constructions avec deux modaux (ex. might could) sont condamnés (Larroque 2015 : 36). Dès la fin du XVIIIe siècle, la double négation est ouvertement stigmatisée et son interdiction devient particulièrement surveillée dans le milieu scolaire (« I don’t want anything. » est par exemple imposé face à « I don’t want nothing. »). La logique qui est ainsi exposée est calquée sur les mathématiques : deux éléments négatifs sont équivalents à un élément affirmatif ; il n’est pas « logique » d’utiliser plusieurs comparatifs. Historiquement, cela n’est pas vrai en anglais, comme l’atteste l’usage des plus grands auteurs. Shakespeare pouvait ainsi écrire « I never was nor never will be. », avec plusieurs négations, dans Richard III. L’utilisation conjointe de plusieurs comparatifs est également très présente dans son œuvre (ex. « To some more fitter place » dans Mesure pour mesure). Néanmoins, sous l’effet de la prescription, des constructions telles que la double négation, le double comparatif ou le double modal ne survivent pas en anglais standard. Elles continuent cependant à être utilisées, surtout la négation concordantielle, dans un grand nombre de variétés non standard. Les normes prescriptives des grammairiens du XVIIIe siècle s’avèrent donc partiellement efficaces, en ce qu’elles réduisent - en partie seulement -  la variation.

Certaines règles prescriptives tombent en désuétude et ne contribuent pas à remodeler l’anglais standard. Par exemple, Lowth veut conserver le subjonctif wert à la deuxième personne car il trouve la variante wast vulgaire. Il écrit également que la forme correcte du participe passé de sit est sitten et que celle de spit est spitten. Quant au mot chicken, Lowth considère qu’il s’agit du pluriel de chick. Ces règles ne connaissent pas un grand succès. McWhorter (2012 : 60) considère d’ailleurs que les règles de Lowth sont des accidents de l’histoire de la langue anglaise, étant seulement le fruit des préférences de l’auteur et de l’époque. À la décharge de Lowth, un certain nombre des « erreurs » qu’il répertorie dans sa grammaire relèvent en fait de considérations stylistiques. Le problème est que ces règles ont souvent été reproduites et transmises comme des règles absolues. En 1818, William Cobbett, homme d’état anglo-américain, écrit A Grammar for the English Language. En plus des règles de Lowth, il fait la liste de formes passées « incorrectes » en anglais. L’histoire ne lui donnera pas raison, ainsi que l’atteste la liste ci-dessous :

Forme incorrecte
Forme correcte
Forme incorrecte
Forme incorrecte
awoke awaked froze freezed
blew blowed grew growed
built builded hung hanged
burst bursted meant meaned
clung clinged spat spitted
dealt dealed swam swimmed
dug digged threw throwed
drew drawed wove weaved
Fig. 2 : Les formes verbales oubliées de Cobbett

Si l’on compare la représentation de l’anglais standard qui nous a été transmise suite à la longue tradition de tels ouvrages prescriptivistes à une véritable description de l’anglais standard (ex. Trudgill 1999), on note un certain nombre de différences. Contrairement à une croyance populaire, l’anglais standard n’est pas un ensemble de règles prescriptives. Il s’agit d’une variété particulière de l’anglais, issue du dialecte des Midlands de l’Est et caractérisée par un ensemble de règles systémiques. Celle-ci ne sont pas nécessairement les mêmes que les règles qui sont décrites par les prescriptivistes depuis des siècles. Il se peut qu’elles le soient (pas de négation multiple, pas de construction avec deux modaux…) mais cela n’est pas forcément le cas (l’utilisation obligatoire de whom n’est pas mentionnée, il n’y a pas de forme wert au subjonctif ; l’utilisation d’une préposition en fin de phrase est correcte, comme l’est celle du pronom complément dans « It’s me. »). Cette non-adéquation s’explique, puisque certaines des règles prescriptives sont en réalité des normes fictives qui ne s’inscrivent pas dans le système de la langue et ne sont donc pas des règles systémiques. Dans le meilleur des cas, il s’agit de considérations stylistiques, qui relèvent du niveau de langue et de la formalité du discours.

5. L’avènement d’un accent standard, la Received Pronunciation

Le domaine de la prononciation n’échappe pas au besoin d’établir des règles, mais le processus est un peu plus long, compte tenu de l’extrême variabilité inhérente à la phonétique. Dans la deuxième partie du XVIIIe siècle, on assiste à des tentatives de codification de la prononciation des mots visant à ne retenir qu’une prononciation correcte pour les items qui sont sujets à une certaine variation. C’est à partir de cette période que les prononciations régionales perdent véritablement de leur crédit. Dans les années 1750 et 1760, Thomas Sheridan donne des conférences sur la manière dont il convient de prononcer les mots anglais. À l’instar de la grammaire et de l’orthographe, une prononciation « correcte » devient un signe d’éducation et d’appartenance à une catégorie socio-économique élevée. Les motivations de Sheridan sont ouvertement politiques. Il souhaite contribuer à une uniformisation de la prononciation qu’il s’agit d’enseigner à tous les enfants dans le but de faire d’eux de bons sujets de la couronne ayant une langue en commun (Sorlin 2012 : 74-75). Son travail aboutit en 1796 à la publication d’un dictionnaire, A Pronouncing Dictionary of the English Language. Dès 1757, James Buchanan publie un dictionnaire de prononciation intitulé Linguae Britannicae Vera Pronunciatio : or a New English Dictionary. Ce dictionnaire est suivi de ceux de William Kenrick en 1773 (A New Dictionary of the English Language), Thomas Spence en 1775 (Grand Repository of the English Language), John Burn en 1786 (A Pronouncing Dictionary of the English Language), et John Walker en 1791 (A Critical Pronouncing Dictionary and Expositor of the English Language). Ce dernier dresse une liste des prononciations qu’il juge correctes et des prononciations à éviter. Ces ouvrages se caractérisent par des normes subjectives qui relèvent de choix arbitraires. Ainsi, la séquence de phonèmes /paɪnt/ est considérée comme correcte lorsqu’elle se réfère au mot pint (une pinte) mais elle est stigmatisée lorsqu’elle correspond au terme paint (la peinture), ce qui n’est bien sûr porteur d’aucune logique linguistique. Le modèle visé est le même que celui de Puttenham 200 ans plus tôt : la prononciation des locuteurs cultivés de la région de Londres, un modèle aussi bien régional que social. Les prononciations provinciales, comme les prononciations urbaines de type cockney, sont ouvertement stigmatisées dans ces ouvrages prescriptifs qui sont également d’inspiration orthoépique. L’objectif des orthoépistes est d’établir des règles de prononciation à partir des formes lues pour aboutir à la plus grande généralisation possible.

La révolution industrielle du XIXe siècle contribue à l’émergence de nouveaux riches dans les milieux urbains. Les propriétaires d’usines deviennent suffisamment aisés pour avoir une certaine reconnaissance sociale. Néanmoins, leur nouvelle fortune ne leur garantit pas l’accès aux codes linguistiques typiques des plus hautes strates de la société, ce qui crée chez eux un sentiment d’insécurité linguistique. Beal (2008 : 24) explique que l’intérêt de dictionnaires tels que ceux de Sheridan et de Walker est de guider leurs lecteurs vers des prononciations leur permettant d’éviter d’être associés aux locuteurs qu’ils considèrent désormais comme socialement inférieurs, améliorant de ce fait leur capital linguistique et leur capital social et leur permettant d’être plus en phase avec leurs normes fictives identificatoires (cf. Amstalden & Singy 2002 : 45). Un véritable marché linguistique s’ouvre alors. Il sera porteur jusqu’à la fin du XXe siècle et se manifestera par l’intermédiaire de guides de prononciation, de cours d’élocution et de cours de « réduction d’accent » (accent-reduction classes). On peut ainsi dire que la codification de la prononciation standard contribue à accentuer les différences sociales. La tendance se renforce dans la deuxième partie du XIXe siècle, avec notamment les travaux du phonéticien Alexander Ellis qui contribuent définir une forme de prononciation que celui-ci baptise Received Pronunciation. Le modèle est l’accent de la Cour et de l’aristocratie, puis il devient celui des Public Schools. Ces divers travaux mènent à une prise de conscience des faits phonétiques auprès de la majorité de la population, qui commence à ressentir sa prononciation comme un inconvénient. D’ailleurs, à la fin du XIXe siècle, adopter le modèle autorisé, « c’est se donner les moyens d’accéder à des carrières dans le clergé, l’administration coloniale, l’enseignement et l’armée » (Sorlin 2012 : 84). L’école institutionnalise l’usage de la variété et de l’accent standard en 1870. À force d’être corrigées, des générations entières de Britanniques quittent le cursus scolaire en pensant qu’elles ne maîtrisent pas leur propre langue (Leith 1983 : 57). Dans les années 1920, cet accent devient un modèle pour les présentateurs de la BBC (d’où l’expression BBC English). La diffusion de cet accent sur les ondes radiophoniques, puis à la télévision, renforce le mythe longtemps colporté selon lequel les autres prononciations (et en particulier les accents régionaux) ne sont pas « correctes ». Ce n’est qu’à partir des années 1960 que les accents régionaux et la variation phonétique feront leur retour sur les ondes de la BBC. La Received Pronunciation ne sera alors « plus une exigence absolue à la télévision, à la radio, dans les écoles privées mais aussi dans l’Eglise d’Angleterre. » (L. Milroy, citée dans Sorlin 2012 : 97). À partir de ce moment-là, les Britanniques commenceront lentement à perdre une partie de l’insécurité linguistique liée à leur prononciation.

Le processus de standardisation est plus long dans le domaine de la prononciation, mais il donne lieu à une codification extrêmement précise dont on peut aujourd’hui trouver les résultats dans les dictionnaires de prononciation tels que le Cambridge English Pronouncing Dictionary (Roach et al. 2011) ou le Longman Pronunciation Dictionary (Wells 2008). Cependant, l’écart avec les normes statistiques ne pourrait être plus grand dans la mesure où, à quelque époque que ce soit, jamais plus de 3 à 5 % de la population britannique n’utilise effectivement la Received Pronunciation (Trudgill 2001 : 171-172). De même, le système phonologique de la Received Pronunciation ne correspond au système phonologique que d’une très faible minorité de locuteurs. En ce sens, les normes prescriptives imposées de l’extérieur n’ont pas connu un grand succès en dehors d’une certaine élite sociale et de certains contextes. En revanche, elles ont parfaitement servi à définir la prononciation de l’anglais longtemps exclusive de l’apprentissage à des locuteurs étrangers (et aujourd’hui « concurrente » de la prononciation standard américaine), un mode d’apprentissage bien moins naturel que celui de sa langue maternelle.

Conclusion : imaginaire linguistique, changement linguistique et standardisation

Lors des périodes synonymes de changement social important, les interactions entre locuteurs sont modifiées et les réseaux sociaux sont en mouvement. Ainsi, le changement social est de nature à privilégier le changement linguistique (Smith 1996 ; 2007) car les nouvelles interactions mènent à une renégociation collective des normes linguistiques (Milroy 1992) : les normes liées à l’usage changent, certaines variantes et certaines innovations devenant de nouvelles normes statistiques. À terme, ces nouvelles normes statistiques deviennent de nouvelles normes systémiques. Voici quelques exemples de ces changements de normes en direction de la variété standard dans l’histoire de l’anglais.

Variante 1 (V1) Variante 2 (V2)
kirk

giveth

hi

Mean you… ?

thou

church

give

they

Do you mean… ?

you

À mesure que s’estompe le souvenir du contexte d’origine qui a motivé le changement (contexte phonétique ou contexte social par exemple) et que les V1 évoluent en direction des V2 au plan cognitif, il y a un changement dans les systèmes des locuteurs.

Système 1 (S1) Système 2 (S2)
kirk, church

giveth, gives

hi, they

Mean you… ? , Do you mean… ?

thou, you

church

gives

they

Do you mean… ?

you

À terme, il y a un changement dans le système de la langue, au-delà même des systèmes des locuteurs isolés. Par exemple, « Mean you… ? » est évacué du système ; il n’entre plus dans aucune opposition. C’est ainsi que, par la conjugaison de facteurs sociaux, communicationnels et cognitifs, les normes statistiques deviennent des normes systémiques. On peut ainsi parler de « synchronie dynamique » (cf. Houdebine-Gravaud 2002 : 10). Au regard des divers mouvements vers la construction d’un standard en anglais qui ont été étudiés dans cet article, il semblerait que la seule influence des normes prescriptives n’ait pas été suffisante pour assurer le succès du processus de standardisation, c’est-à-dire pour assurer une véritable réduction de la variation. Une interaction entre normes communicationnelles et normes statistiques semble au contraire avoir été garante de changements allant dans le sens d’une standardisation effective. En d’autres termes, l’anglais standard n’a jamais véritablement pu être imposé aux locuteurs de Grande-Bretagne que dans le domaine de la langue écrite, plus artificiel et plus contrôlée, ou dans des usages très spécifiques. D’autres normes de l’imaginaire linguistique, de nature plus objective, plus naturelle (plus démocratique ?) ont dû être à l’œuvre pour interagir durablement avec le système des locuteurs et le système de la langue.


[1] Le terme chancery vient de chancel, la chapelle du roi, dans laquelle les chapelains de la Cour écrivaient à l’origine les lettres royales. Ce terme a lui-même été emprunté au français chancelerie au XIIe siècle.

[2] Extraits de définitions traduits par mes soins.


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