Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

L’imaginaire de la langue française en Chine : la transmission d’une fable linguistique

Agnès Pernet-Liu

Maîtresse de conférences en sciences du langage
Université des langues étrangères, Pékin
jliufc@yahoo.fr

Résumé

La recherche présentée ici analyse la « fable linguistique » que représente le discours d’éloge des Chinois sur la langue française au long du XXe siècle. Cette fable véhicule des représentations collectives anciennes et un savoir d’expérience faisant l’objet d’une appropriation singulière, ce qui est vérifié sur un corpus de discours d’étudiants chinois de français invités à s’exprimer sur l’association imaginaire de langues et de couleurs. Par sa dimension imaginaire, esthétique et éthique, cette parole prend place aux côtés du discours scientifique de la linguistique dans la compréhension de la langue et des langues.

Mots-clés

Chine, fable linguistique, français langue étrangère, couleurs, réception de la littérature française en Chine

Abstract

This paper analyses a “linguistic fable” arising from the Chinese discourse praising French language throughout the 20th century. This fable conveys long-standing collective representations and experiential knowledges, of which any individual is likely to take ownership. This assumption is demonstrated by analysing a corpus of statements made by Chinese students learning French. They were asked to imagine associations of languages and colours. That kind of discourse has imaginary, aesthetic and ethical dimensions, it takes its place alongside the scientific discourse of linguistics in understanding language and languages.

Keywords

China, linguistic fable, French as a foreign language, colours, reception of French literature in China


PLAN

1. La « fable linguistique » : la vérité d’une parole sur la langue

2. Nommer la langue par les mots de couleur : symbolique partagée et imaginaire individuel


Introduction

Depuis les premiers contacts durables de la société chinoise avec des francophones au milieu du XIXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, un discours sur la langue française est véhiculé dans la société chinoise. Il s’agit d’une construction culturelle d’une représentation reposant sur une expérience plus ou moins directe de la langue, avec une dimension imaginaire. Cette référence collective a un ancrage historique ancien et stabilisé dans la mémoire communautaire, mais chaque sujet parlant peut l’actualiser d’une manière inédite. Comment concevoir ce discours collectif et authentiquement personnel avec sa puissance créative, en lien avec la linguistique ?

1. La « fable linguistique » : la vérité d’une parole sur la langue

1.1 Le discours chinois sur la langue française dans l’histoire

Les travaux scientifiques sur l’histoire de la langue française en Chine permettent de dire que le discours des Chinois sur la langue française au fil des siècles véhicule un éloge de cette langue qui s’est construit dans la société à partir d’une expérience esthétique de la langue.

Sur le plan esthétique, les langues d’écriture alphabétique pourraient a priori sembler disqualifiées par rapport à la langue chinoise avec ses sinogrammes traditionnellement calligraphiés. La première expérience chinoise des langues alphabétiques a valorisé cette écriture pour sa perfomance de transcription phonétique, admirée par les lettrés de la dynastie Ming, au début du XVIIe siècle, découvrant le latin du premier missionnaire français, Nicolas Trigault (Xu 2014 : 64). Cette expérience originelle influencera par la suite la création de transcriptions phonétiques du chinois et nourrira un débat récurrent (jusqu’à un passé récent) sur l’abandon des sinogrammes. Une certaine idéalisation des langues étrangères a eu des conséquences sur le rapport que les Chinois ont entretenu avec leur propre langue. Sous la dynastie Qing, au XVIIe siècle, les projets lexicographiques de l’empereur Kangxi (donnant une place relativement importante au français) ont stimulé positivement la curiosité intellectuelle pour les langues étrangères (Xu 2014 : 71).

A la fin du XIXe siècle, dépassant une vague de rejet des langues « barbares » et une approche utilitariste des langues occidentales donnant accès à un savoir « avancé » (Xu 2014 : 84), la traduction littéraire s’est développée en Chine et a été particulièrement florissante dans les années 1910-1920 (Xu & Liu 2004). L’histoire de la traduction en Chine (Alleton 2004) fournit un exemple singulier et radical d’imagination des langues avec Lin Shu, qui ne connaissait aucune langue étrangère, se faisait raconter des oeuvres littéraires et retranscrivait ce récit en chinois (il a notamment écrit en 1899 la première version chinoise d’une œuvre littéraire occidentale la Dame aux Camélias).

Par la littérature française traduite (Detrie 2001 ; Jin 2001 ; She 1999), une représentation idéalisée de la France s’est diffusée en Chine. Hua (2011) montre que la description littéraire de la France a forgé une représentation imaginaire qui s’est exprimée et transmise par le terme romantique. Or cette représentation est passée du plan social et culturel au plan linguistique, en particulier avec les traductions de Fu Lei (1908-1966) à partir des années 1930.[1] La langue de Fu Lei est admirée par les lecteurs chinois tout au long du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui (Tian 2011) pour son exploration stylistique du chinois à la recherche de l’« affinité spirituelle » (神似 shénsì) entre les versions dans les deux langues. Les lecteurs chinois font une expérience esthétique du français dans la jouissance partagée de l’inventivité de Fu Lei en chinois (Sun 2013).

Un autre phénomène de réception en Chine de la littérature française contribue à cette construction imaginaire partagée. Il s’agit de La dernière classe de Daudet, traduit en 1912[2] par Hu Shi (1891-1962). À partir de 1920, le conte trouve place dans les manuels scolaires pour l’enseignement du chinois au collège, une place qu’il garde jusqu’à aujourd’hui. Des générations de Chinois ont appris que la langue française est « la plus belle langue du monde ». La lecture dans un cadre scolaire de ce récit émouvant, instrumentalisé pour son contenu patriotique, explique l’importance qu’a prise pour le public chinois ce message sur la langue française devenu une croyance partagée.

Les travaux sur les motivations des apprenants actuels de français à choisir cette langue, montrent la persistance de l’adhésion collective à cette affirmation concernant la langue française. Par exemple, Xie (2009 : 137) cite une étudiante qui évoque La Dernière classe : « Effectivement ce texte m’a aussi influencée [...] ça a vraiment eu un effet sur moi ». Xie recense les termes récurrents du discours étudiant sur la langue française : « sa précision, sa clarté, sa rigueur et son style soutenu [...] belle, tendre (douce), agréable à l’oreille, coulante, poétique, gracieuse, artistique, et… romantique (encore) ! [...] le français “doux” est une langue pour exprimer le sentiment amoureux, ce qui évoque le caractère «romantique» des Français » (Xie 2009 : 137). On retrouve les mêmes éléments d’approche esthétique de la langue dans les enquêtes de Dreyer (2009), de Dai (2014 : 425-429) et dans celle que nous avons réalisée avec Tan en 2017.[3]

1.2 La linguistique et le commentaire des sujets parlants sur la langue

Qu’est-ce que la linguistique peut faire des commentaires des locuteurs sur une langue ? Houdebine a intégré dans ses travaux ces commentaires des sujets parlants et elle insiste (2015 : 4) sur la nécessité pour le linguiste de s’ouvrir à ce savoir sur la langue tenu par des non-savants livrant intuitivement leur ressenti. Elle parle d’une linguistique « profane ». En forgeant la notion d’« imaginaire linguistique » comme « rapport du sujet à la langue [...] énonçable en termes d’images, participant des représentations sociales et subjectives » (2002 : 10), elle met en lumière cette composante fictive, intuitive, affective, personnelle qui favorise l’apprentissage, la description et l’idéalisation des langues. Le discours du locuteur sur la langue, ajoute Houdebine, manifeste la fonction méta-linguistique de la langue, la « récursivité » de la langue « et partant des sujets sur la langue et les discours, les leurs et ceux d’autrui. » (2002 : 9). Ce « rapport à la langue » est imaginaire, car le locuteur exprime ce qu’il croit (et cherche à) réaliser dans sa pratique langagière.

Authier-Revuz (2001) a développé cette conception, marquée par la psychanalyse, d’une position imaginaire du sujet parlant. Celui-ci se représente son énonciation et croit la contrôler de l’extérieur avec une intentionalité maitrisée, or il n’en est rien. À l’imaginaire s’ajoute l’intertextualité du dire : tout discours est habité par le discours de l’autre, par « la présence constitutive du déjà-dit » écrit Authier-Revuz (2001 : 106) sous l’influence de Bakhtine. L’illusion du caractère originaire, maîtrisé et intentionnel de la communication est cependant nécessaire au sujet parlant, c’est pour lui une « illusion vitale » d’être un (2001 : 103) alors qu’il est non-un, clivé par l’inconscient.

Le linguiste ou le psychanalyste (Houdebine 2002 ; 2015 ; Authier-Revuz 2001) travaillent à vérifier les réalisations langagières effectives en cultivant le doute sur ce qu’en disent les locuteurs concernés. Ainsi, dans le cas du discours d’éloge sur la langue française tenu et transmis par les Chinois, l’approche scientifique peut diagnostiquer des « stéréotypes », des « idées reçues », un « mythe » ou une « légende »...[4], des catégories sociologiques ou anthropologiques qui tendent à minorer ou disqualifier ces discours et à leur refuser l’autorité de dire la vérité sur la langue et les langues.

1.3 La « fable linguistique »

La notion de « fable » linguistique peut permettre de penser l’autorité conjointe du discours scientifique et du discours d’expérience. La notion de « fable » est reprise des analyses de M. de Certeau, qui font justement converger histoire, linguistique et psychanalyse. Certeau (1982 : 23) définit la fable comme « les récits chargés de symboliser une société », c’est une parole qui parle de la parole, porteuse d’un savoir sur l’acte de parler. Elle dit ce qu’est la parole mais « elle (le) dit à son insu » parce qu’elle est du côté de la fiction et non de la science, elle est « supposée camoufler ou égarer le sens qu’elle recèle » parce que c’est une parole qui « ne sait pas ce qu’elle dit ». Pour Certeau, il faut savoir écouter cette parole et donc laisser se dire la vérité qui parle en elle. Ce discours non savant est tout aussi légitime que le discours scientifique, car le discours du linguiste est lui-même langagier, il ne peut dire la vérité sur le langage hors du langage, il a donc lui aussi un ancrage dans l’imaginaire qui rend toute position de surplomb intenable.

La « fable linguistique » assume sa dimension fictive, et présente aussi une dimension esthétique et éthique. En effet, elle s’élabore dans la transmission orale de génération en génération, ce qui a autant d’importance que le contenu de l’énoncé. Elle se récite, elle circule et est réitérée avec une dimension rituelle et intertextuelle. La fable est porteuse d’une leçon pour le locuteur qui la réalise en la racontant, c’est une science expérimentale, un savoir en acte. La fable linguistique dit la vérité de l’éthos de la communauté de ses locuteurs. Ethos est pris ici au sens classique, tel que le reprend la linguistique du discours (Maingueneau 1991 : 183) en référence à la typologie d’Aristote : « ce que l’orateur prétend être, il le donne à entendre et à voir : il ne dit pas qu’il est simple et honnête, il le montre par son dire ». La fable linguistique montre l’aspiration à réaliser un éthos en parlant la langue et en parlant de la langue.

2. Nommer la langue par les mots de couleur : symbolique partagée et imaginaire individuel

2.1 Le dispositif de recherche : l’acte d’imaginer

L’analyse d’un corpus récent de discours de Chinois sur la langue française permet d’explorer cette notion de fable linguistique. 113 étudiants, en 1er cycle de licence de langue et littérature françaises d’une université chinoise de Pékin, ont répondu par écrit et en français à la question suivante : « Imaginez librement : si les langues étaient des couleurs, le chinois serait ..., le français serait ..., l’anglais serait ..., d’autres langues ou dialectes (précisez) seraient... Expliquez ou exprimez vos commentaires : ... ».

Avec cet exercice, le locuteur reçoit l’injonction de faire acte d’imagination dans un certain univers linguistique, celui du français évoqué et utilisé pour formuler la question et la réponse. Cette démarche d’enquête s’inspire des travaux de Krumm (2008) et son « portrait de langue » mis en oeuvre dans les années 1990 à Vienne : Krumm demande à des enfants de colorier les parties du corps d’un personnage en associant couleur et langue, « ce qui permet aux enfants de représenter plus facilement leur “monde linguistique” » (2008 : 109). Le portrait est commenté par les enfants. Krumm cherche à accéder aux « représentations subjectives de leur identité linguistique », ce qu’il appelle « l’identité cachée » (2008 : 111).

Dans l’exercice proposé aux étudiants, ceux-ci doivent pratiquer une visualisation de ce qui n’est pas visuel (la langue) et la traduire non en dessin, mais dans l’écriture, et c’est dans l’écriture en français qu’ils vont trouver une dimension esthétique et créative. Cependant cette démarche ne s’effectue pas sans précaution, car il faut tenir compte de la place de l’imagination dans la culture chinoise. Elle est peu valorisée dans la culture confucéenne, le mot étant absent des Entretiens de Confucius, qui exprime sa réticence à tenir une parole sur ce qui est hors de la réalité (VII, 20), alors que c’est une dimension importante du Zhuang zi (taoïsme), ouvrages où les créatures imaginaires et les récits fictifs véhiculent des significations profondes de la philosophie de l’auteur. Nous verrons que les réponses des étudiants manifestent plusieurs conceptions de l’acte d’imaginer.

L’expérimentation fait appel aux couleurs. En histoire culturelle, M. Pastoureau (2002 ; 2011) montre que la couleur est à la fois un « phénomène perceptif » avec une dimension physique, sensorielle et psychologique, et une « construction culturelle complexe », chaque société ayant son système symbolique évolutif, sans qu’une généralisation transculturelle soit possible. Parler de la couleur entre plusieurs langues pose aussi le problème lexical de la nomination des couleurs propre à chaque langue, phénomène qui a fait couler beaucoup d’encre en linguistique (Mollard-Desfour 2011 : 91). Enfin, Petit & Philippe (2015) mettent en évidence la puissance poétique de l’acte de nommer le réel par les « mots de couleur », perméables aux connotations, évocations, suggestions…, mais qui sont aussi des métaphores silencieuses exprimant au fond l’impossibilité de nommer le monde et l’expérience.

Ce paradoxe se retrouve dans l’aphasie et la volubilité perceptibles dans les réponses des étudiants chinois. Tous ont répondu à la question posée, mais 10 % ont simplement indiqué des couleurs sans explication. Quand il y a explication, les formules qui expriment que ce n’est pas explicable sont nombreuses (« juste une intuition », « difficile à dire », « je ne sais pas l’exprimer », « cette réponse est ma subconscience dont je ne sais pas la raison »...). Mais plusieurs explications sont longues, littéraires, manifestant un plaisir d’écrire.

2.2 Les couleurs du français : imaginaires collectifs et personnels

Comment les étudiants ont-ils « imaginé » l’association des langues et des couleurs ? Le cas le plus fréquent, c’est l’emprunt d’une symbolique partagée. Cela est particulièrement manifeste dans la manière de colorier majoritairement la langue chinoise en rouge (53 % des réponses) en justifiant ce choix par sa valeur symbolique et « traditionnelle » (mot utilisé seulement pour le chinois), ancienne et évidente, avec des connotations riches, très largement partagées et populaires et, comme le rappelle un étudiant, « on dit 中国红 » (Zhōngguó hóng, « la Chine est rouge »).

La symbolique culturelle partagée reflète une appartenance. Cela explique que cette référence soit nettement moins forte pour les autres langues,[5] même si le discours substitue très fréquemment à la langue ses locuteurs ou le pays concerné[6] (« les couleurs signifiantes dans la culture de ces pays », le bleu est « la couleur du “monde occidental” »), ce qui permet de tenir un discours qui se présente comme objectif. 14 % se réfèrent à une couleur du drapeau, d’autres évoquent la couleur de la peau, de la terre, ou pour le français, le maillot des joueurs de foot, la lavande, la couleur royale, ou encore le costume du gentleman pour l’anglais…

Le français est bleu pour une majorité d’étudiants (52%), rose pour 14%, rouge pour 10 %, violet ou blanc (plus de 5 % chacune). Les autres couleurs mentionnées sont : noir, jaune, vert, gris, doré ou or. 36 % des réponses utilisent des catégories esthétiques, surtout les adjectifs « beau » et « élégant » et c’est souvent implicitement relié à la phrase de La Dernière classe. Ainsi une étudiante écrit : « Le français comme chacun le sait est la plus belle et la plus stricte langue du monde. » Cette autre représentation d’une langue « stricte », « structurée », « de grammaire », « logique » se retrouve dans 26 % des réponses. Presque un quart des explications utilisent le mot « romantique », avec le rose majoritairement. On trouve encore la représentation d’une langue « claire » et « exacte ».

Les réponses affichent l’emprunt au discours collectif reçu et forgé depuis des générations. Les formules manifestant cette intertextualité sont très nombreuses, particulièrement pour le français, avec des marqueurs d’une énonciation communautaire :

« quand on pense à la langue française... »,

« comme le dit les auteurs, le français est une langue romantique »,

« la langue française est considérée comme une langue non seulement romantique et douce, mais aussi élégante »...

Cependant presque toujours vient ensuite un ajout personnel qui marque plus ou moins une distance avec les représentations collectives, par exemple :

« Le français avant de l’apprendre beaucoup sont ceux qui pensent qu’il serait une langue rose puisque la France c’est romantique… Pour moi alors c’est pas le cas. Le français est d’abord une langue très belle donc je choisis la couleur rouge qui est mystérieuse et dynamique. Puis elle est aussi très logique et élégante, elle n’a pas une intonation exagérée (désolé pour les Italiens…). Donc ça serait mieux si c’est rouge foncé qui est moins agressif mais plus élégant. ».

Paradoxalement, l’étudiant marque sa différence avec le discours collectif en reprenant de manière personnelle des catégories esthétiques fréquentes.

L’ancrage collectif du discours individuel peut se situer sur plusieurs plans. Par exemple, le thème du romantisme relie l’étudiant chinois à sa communauté nationale, puisque que c’est toute la Chine depuis des générations qui véhicule ce mot au sujet de la France. Or ce thème affleure dans l’enquête de manière surprenante avec l’évocation de la mer. Presque 10 % des réponses choisissent le bleu en référence à la mer :

« Quand je pense au français, je pense immédiatement à la mer. Le français et les Français sont romantiques, comme la mer. »

« Il y a un fort lien entre la mer et la France »

« il est élégant comme la mer »

« Le français est belle et douce comme la mer. »

« Les Français aiment la mer et je pense que le bleu montre la liberté et l’égalité de la France. »

« Je pense à la mer quant au français et je ne sais pas pourquoi ».

Une représentation insolite qui semble être partagée au sein de ce groupe d’étudiants, en référence à un vécu commun peut-être, mais de manière intuitive… L’enquête révèle ainsi à l’analyse sociolinguistique ce qui lui échappe. Par exemple, dans de nombreuses réponses, « le français » est suivi du féminin (« est belle »...). S’agit-il d’une contagion grammaticale avec « la langue » ou bien d’une représentation ?

Les réponses donnent à entendre un imaginaire très personnel. D’abord il y a la couleur préférée, puis l’évocation autobiographique (la couleur du premier manuel de langue ; une expérience fondatrice : « Il y a trois ans, j’ai fait un dictée d’une chanson pendant un cours français, L’amour est bleu, alors à mes yeux le français est bleu. », etc.). La subjectivité s’exprime abondamment dans la peinture des sentiments personnels (par exemple, bleu pour l’inquiétude dans une évocation des incertitudes de l’apprentissage). C’est souvent lié à la référence à la littérature, qui représente une certaine atmosphère sensible : « beaucoup de romans français sont stratégiques et mélancoliques comme le bleu ».

Enfin il y a une exploration poétique de l’écriture : ainsi le choix des hyponymes ou qualificatifs de nuance (le bleu « foncé », « azur », « marin », « clair et joli » ; le rouge « feu », « vineux », « bourguignon », « pourpre »...) ; ou bien les métaphores :

« Le français est vert comme une arbre. Les branches comme les grammaires, les feuilles comme les mots. »

« le française est la lavande, comme cette fleur, qui est petite mais dégage une odeur agréable »

« couleur du vin et du sang le français a une apparence séduisante mais aussi une puissance écrasante à l’intérieur »

« le français est blanc, il est beau comme un château sous la neige »

« le français est comme un rêve irréel et le violet aussi ».

2.3 Lier esthétique et éthique dans le rapport à la langue

Pour comprendre le sens de cette écriture poétique, il faut repasser par les réponses données pour la langue chinoise et l’expérience esthétique qu’elle suscite. Après le rouge, la deuxième couleur choisie pour colorier le chinois est le noir (22 %). Trois quart justifient leur choix par la référence à l’encre des caractères ou des lavis.[7] Imaginer la langue chinoise, c’est « évidemment », comme l’écrivent plusieurs, visualiser l’écriture et donc visualiser la scène de la réalisation d’une calligraphie, remémoration autobiographique ou bien référence archétypale au lettré, d’où la référence fréquente à la « Chine classique », aux « ancêtres », etc.

Un étudiant écrit :

« Écrire en chinois est pareil que la création d’une peinture à l’encre : l’important est de mélanger les sens pour faire obéir les caractères à votre sentiment ; ce qu’est son attirance, ce n’est pas la couleur précise (grammaire, abondance de vocabulaire), mais sa fonction de tranporter les sentiments tout en nous laissant un espace à réfléchir. ».

La couleur ici, c’est la forme de l’écriture qui s’efface pour donner la première place aux sentiments. L’expérience esthétique de la vision de la graphie en noir est une éthique : il faut ressentir les sentiments intérieurs de l’artiste perceptibles dans l’énergie du geste graphique et non contempler l’apparence du tracé des sinogrammes. Cela explique toutes les réponses qui personnifient les langues avec un langage comportemental (« elle cache sa vraie émotion », « elle est honnête », « l’anglais est une femme avec beaucoup de passion »...).

Pour le français, l’expérience esthétique et éthique n’est pas déclenchée par la graphie mais par la sonorité, d’où la place prise par le thème de la prononciation (absent pour les autres langues). Par exemple :

« Le français a un beau rythme, comme une mélodie. Le son est une sorte de chant romantique que symbolise le rose. » ;

« Le français serait le bleu azur, parce que dans la vie quotidienne, on parle le français d’une manière très douce, la langue est comme la brise, alors à mes yeux, la brise a la couleur du ciel parce qu’elle vient du ciel » ;

« Le français et l’anglais sont tous les deux plus ruisselants que le chinois (le français peut-être moins parce que les voyelles lui donnent un air rond) ».

L’imaginaire produit effectivement une « norme subjective », au sens de Houdebine (2002, 2015), pour la réalisation de la langue :

« le français est élégant, par exemple on fait la liaison pour une meilleure prononciation ».

Mais ce qui est visé, c’est une norme éthique. Ainsi, selon un autre étudiant :

« Et on pense souvent que parler français peut rendre les gens plus élégants.».

Une autre représentation apparait avec le mot « se sentir calme », « serein » en parlant français. En chinois 安静 ānjìng signale l’apaisement intérieur, l’absence de trouble dans l’esprit, et exprime un idéal éthique. L’ensemble du questionnaire se caractérise par une absence de jugement négatif porté sur la langue française, l’éloge est constant, il dit la beauté en cherchant à la dire d’une manière belle, donnant à voir l’éthos des sujets qui s’expriment : élégants et paisibles.

Conclusion

Comme chez les étudiants chinois, chez l’écrivain F. Cheng, l’imaginaire collectif et personnel de la langue française relie esthétique et éthique. « Je ne me contenterais pas du mot “clarté” » (2002 : 36) écrit-il avec les guillemets de l’intertextualité avant de poursuivre sa méditation, stimulé par l’expérience sonore de la langue : « la phonie d’un mot en français a le don de déclencher en moi un souvenir charnel, avec un raccourci saisissant que je ne saurais réussir en chinois [...]. On est à même de s’immerger dans un généreux vivier de sons qui évoquent efficacement – à mes oreilles du moins – couleurs, parfums, saveurs, aspects, sensations, mouvements... » (2002 : 55-57). Son oeuvre accomplit l’expérience esthétique sur le plan éthique, dans la passion pour l’écriture en dialogue qui enrichit les deux langues de créations de sonorités et de calligraphies (2002 : 92).

Nommer les langues par les mots de couleur révèle et interroge la puissance de symbolisation du langage humain, la correspondance des systèmes de langues, la relation entre la langue et la culture et le rapport essentiel du langage à l’ineffable. Autant de questions qui sont au cœur des problématiques de la linguistique. En écoutant la fable linguistique comme une parole qui dit la vérité sur ce qu’est la parole tout en préservant son secret, le linguiste reconnaît la valeur créative, au cœur même de la démarche scientifique la plus rationnelle, d’un savoir sur la langue et les langues relié à l’imaginaire et inclus dans sa quête de scientificité.


1 Notamment quatorze romans de Balzac, Jean-Christophe de Romain Rolland, des œuvres de Voltaire et Mérimée…
2 La Dernière classe paraît en France en 1873. De 1912 à 1918, le conte de Daudet connaît plusieurs traductions. En 1919, quand éclate le Mouvement du 4 mai (qui fait la promotion du chinois moderne) paraît un recueil de romans de forme brève où il figure.
3 Tan & Liu (2017).
4 Houdebine (2002 : 12) parle de « fiction esthétisante du beau français ».
5 21 langues sont citées : japonais (16 %), espagnol (10 %), langues locales chinoises (9 %), allemand (5 %), autres (malgache, thai, latin, coréen, néerlandais, russe, italien, norvégien, gallois).
6 Pour le français, la France, car les autres pays francophones sont absents. Pour l’anglais, il y a le plus souvent une désignation implicite de la langue internationale, par exemple avec l’idée d’une langue « banale », « répandue »…
7 Très souvent accompagnés de calligraphie.


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