Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

«Les gens qui me reprochent mon accent, je ne m’appelle pas Marianne, je suis Algérienne» Les perceptions de la norme du français pratiqué en Algérie

Ibtissem Chachou

Maîtresse de conférences, chercheure associée au CRASC
Université de Mostaganem
ibtissemchachou@yahoo.fr

Résumé

L’objet de cet article s’articule autour de la perception de la norme du français en contexte algérien. Le corpus auquel je m’intéresserai a été recueilli sur internet, il s’agit donc d’un corpus numérique extrait de la page Facebook d’une jeune poétesse et slameuse algérienne dont le pseudonyme est Toute Fine, de son vrai nom Tahar Zoulikha. Suite à de nombreux commentaires stigmatisant son accent, elle réagit par la publication d’un statut dont je reproduis en titre la première phrase. Si de nombreux travaux ont porté sur les représentations que les locuteurs ont des langues en Algérie et notamment du français, très peu de recherches se sont intéressées aux corpus numériques, qui ont l’avantage de mettre à la disposition du chercheur des données obtenues d’une façon spontanée et de contourner, de facto, l’artificialité de la situation d’enquête. En outre, la saisie des représentations souffrent dans de nombreuses enquêtes réalisées jusque-là de stéréotypage, dans la mesure où l’interrogation sur les langues formulée d’une façon générale appelle des réponses stéréotypées. Par exemple à la question : « Que pensez-vous du français ? » l’on obtient souvent une réponse comme « c’est la langue de la modernité » ou bien « la langue du colonisateur », etc. À travers ce corpus numérique, les internautes ont émis des réflexions sur la norme du français tel que pratiqué par les locuteurs algériens, parfois en comparaison avec la réalisation des Français eux-mêmes. Les réactions convergent vers l’appropriation et la revendication de cet « accent algérien » non sans l’affubler de valeurs positives.

Mots-clefs

accent algérien, représentations linguistiques, français pratiqué en Algérie, insécurité linguistique

Abstract

This paper addresses the way in which the norm of French language is perceived in an Algerian context. The data which I have used were harvested from the internet, as they consist of a digital corpus extracted from the Facebook page of a young Algerian slam poetess whose pen name is Toute Fine (“slight build girl”, her real name being Tahar Zoulikha). In reply to a series of comments stigmatizing her accent, she edited her status. I used as a title for this paper the first sentence which reads: “To those who blame me for my accent: my name is not Marianne, I am an Algerian girl”. Although extensive research has been carried out on the speakers’ representations of the languages spoken in Algeria, including French, there is little work completed with digital corpuses. Such sources offer the advantage of providing researchers with spontaneously collected data and de facto getting around artificial situations which occur during regular surveys. In addition, when collecting the representations, most surveys conducted up to now are hindered, insofar as questions about languages, phrased in general terms, call for stereotyped answers. Thus, when asked “What is your opinion about French language?” most surveyed answer “It is the language of modernity” or “the language of colonizer”, etc. Through this digital corpus, web users have expressed some thoughts about the norm of French as it is used by Algerian speakers, sometimes by comparing these usages with that of French native speakers themselves. Reactions registered in the survey coincide on appropriating and claiming this “Algerian accent”, not without assigning it positive values.

Keywords

Algerian accent, linguistic representations, French used in Algeria, linguistic insecurity


PLAN

Introduction

1. Le poids de la norme scolaire en contexte algérien

2. Le discours des écrivains francophones relayé sur les réseaux sociaux

3. Le français pratiqué en Algérie

4. Constitution du corpus et méthodologie

5. Analyse du discours épilinguistique des internautes


Introduction 

Dans le contexte algérien, les questions identitaires continuent de susciter pressions, débats et polémiques. Le rapport à la norme se caractérise par des représentations paradoxales et parfois contradictoires. L’insécurité identitaire engendrant l’insécurité linguistique, le débat orienté idéologiquement laisse peu de place au débat scientifique en matière de politique linguistique notamment. Cette insécurité qui pèse sur l’imaginaire maghrébin impacte les pratiques langagières et les choix en matière de langues à enseigner. Le récent débat sur l’introduction des langues maternelles à l’école algérienne, dès la première année de scolarisation, a provoqué une levée de boucliers parmi les tenants de l’arabisme exclusif[1], une posture qui occulte l’hétérogénéité sociolangagière du pays, d’où le hiatus entre l’usage et la norme qui se révèle être un des phénomènes les plus saillants (Taleb-Ibrahimi 1997 :120) dans la littérature sociolinguistique du Maghreb. Il concerne l’ensemble des langues pratiquées en Algérie, ainsi que leurs différents registres. En effet, la situation diglossique, caractérisée par un rapport complexe et concurrentiel entre les langues, engendre des phénomènes décrits par l’école occitano-catalane. Il s’agit de la haine de soi, de l’insécurité et de la culpabilité linguistique, etc.[2]. L’intériorisation des jugements négatifs à l’égard des langues minorées se révèle à travers une anxiété sociolangagière chez les locuteurs, elle se traduit par « le sentiment de la faute » (Cuq 2000 : 132), par celui de pratiquer une langue fautive, une « sous-langue » et par « le manque de sûreté dans la prise de parole » (Cuq 2000 : 132), etc. Ces phénomènes influencent le rapport que les locuteurs ont à l’égard des normes linguistiques, lesquelles se manifestent à travers les jugements qu’ils produisent sur leurs pratiques et sur celles des autres. Ces jugements négatifs trouvent souvent leurs sources dans le discours idéologique véhiculé par les institutions d’Etat, dont l’école.

1. Le poids de la norme scolaire en contexte algérien

Comme les pratiques linguistiques ont des incidences sur les représentations et inversement et que leur traitement implique le recours à des notions associées, j’aborderai, dans un premier temps, la question du français pratiqué en Algérie, ses caractéristiques et ses représentations. Je m’attellerai, par la suite, à analyser les données du corpus numérique où des internautes réagissent face à la stigmatisation dont a fait l’objet une slameuse algérienne à qui on reprochait d’avoir un accent algérien en pratiquant le français. Ma contribution s’inscrit dans l’axe « Autocensure et norme ». Elle s’articule autour de la perception de la norme du français en contexte algérien Il s’agit ici de cerner la perception que des internautes ont à l’égard de la stigmatisation de l’accent algérien, donc de l’évaluation d’un jugement effectué à partir d’ « une norme subjective » (Houdebine 1997) relevant « des fictions puristes, prescriptives se référant au bon français, au français correct (ou à l'inverse au mauvais français, ou au français incorrect) aux fictions esthétisantes agitant le beau français, » (Houdebine 2002 :12). Cette norme ne serait donc pas étrangère à une norme prescriptive. En effet, le poids de la norme est très important dans les contextes diglossiques, dans la mesure où ce qui est considéré comme étant la « supra-norme » se présente comme étant une variété plus codifiée et correcte que la variété jugée « basse » ou « dialectale » (Chachou 2013). Les locuteurs intériorisent un jugement négatif à l’égard des langues dévalorisées par les institutions, d’où une conscience linguistique aiguë de la norme, de ce qui serait correct et de ce qui ne le serait pas et de ce qui serait valorisant comme pratique ou dévalorisant au regard des autres locuteurs.

D’après Louis-Jean Calvet :

« il y a insécurité linguistique lorsque les locuteurs considèrent leur façon de parler comme peu valorisante et ont en tête un autre modèle, plus prestigieux, mais qu’ils ne pratiquent pas » (Calvet 1993 : 44).

Ce rapport incertain à la norme engendre une insécurité linguistique chez les locuteurs, qui se traduit par des pratiques où se donne à voir l’hypercorrection (Labov 1976), ainsi que par des jugements stigmatisant les pratiques jugées déviantes par rapport à ce qui est considéré comme étant la norme institutionnelle. Cette dernière, concernant les langues académiques, peut être qualifiée de norme scolaire, elle puise son modèle dans la grammaire scolaire et est souvent opposée à la norme sociale, c’est le cas en contexte algérien (Elimam 2006). L’école joue un rôle majeur dans la transmission des normes linguistiques et dans le contrôle de la variation et la correction des formes jugées fautives.

2. Le discours des écrivains francophones relayé sur les réseaux sociaux

Dans la sphère intellectuelle, le français fait également l’objet d’un discours épilinguistique, notamment chez les écrivains francophones de différentes générations. Ces représentations sont importantes à rappeler dans la mesure où elles se trouvent souvent relayées dans les réseaux sociaux, sous formes de citations, pour servir d’arguments en faveur ou en défaveur de l’usage du français et des autres langues également. Il s’agit de discours numériques circulants, comme cela apparaîtra plus bas dans mon corpus. Des écrivains comme Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Malek Haddad, Assia Djebar sont souvent cités. Les auteurs francophones mettaient un point d’honneur à pratiquer le français mieux que ne le feraient les Français eux-mêmes. J’illustrerai ceci par deux exemples, ceux de Jean Amrouche et de Kateb Yacine. Pour le premier, son fils, Pierre Amrouche, déclarait à une journaliste qui l’interrogeait sur le rapport qu’avait son père au français :

« Je crois qu’il mettait autant de soin à exprimer sa pensée, par le verbe en français, qu’il mettait de soin à se mettre en valeur, à montrer son élégance. Les deux conjugués avaient certainement le don d’exaspérer beaucoup de gens, et surtout d’exaspérer les colons et tous les petits blancs qui disaient : mais qu’est-ce que c’est ce métèque qui veut nous donner des leçons aussi bien dans le port du tweed et de la cravate que dans l’usage de l’imparfait du subjonctif ?! »[3].

Il ajoute :

« il parlait un français que seuls les étrangers peuvent parler. Les Français ne pratiquent pas cette perfection du français, en utilisant toutes les possibilités du vocabulaire, de la syntaxe. Ils en sont bien incapables, et aujourd’hui plus qu’hier où pourtant les gens parlaient mieux. Lui, il met un point d’honneur à être le meilleur. Et ça aussi ça agace ».

Pour Kateb Yacine :

« La francophonie est une machine politique néocoloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l’usage de la langue française ne signifie pas qu’on soit l’agent d’une puissance étrangère, et j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français »[4]

Ces écrivains vont tout de même faire œuvre d’appropriation de cette langue à travers les traces linguistiques et narratives qu’ils imprégneront à leurs textes littéraires (Khati 2016).

Ils sont nombreux les écrivains francophones de cette génération à avoir vécu le français, tout en l’utilisant, comme un exil, une sorte de dépossession de leurs langues maternelles, et même de l’arabe institutionnel, comme cela fut le cas de Malek Haddad. Le caractère imposé du français, se faisant au détriment des langues algériennes, motive, en partie, cette attitude paradoxale à l’égard de cette langue. En effet, si les écrivains issus de la génération coloniale et postcoloniale des années 1950, 1960 et 1970 revendiquent l’usage et l’utilité du français, ils ne culpabilisent pas moins de ne pas posséder et utiliser leurs propres langues maternelles. Je souligne toutefois que la représentation du français a évolué chez les écrivains francophones contemporains qui, ayant eu pour la plupart le choix entre la pratique du français et de l’arabe, ont opté pour le français pour différentes raisons, le plus souvent personnelles, ayant un rapport avec leur milieu culturel ou leurs parcours universitaire ou encore professionnel.

3. Le français pratiqué en Algérie

3.1 S’approprier le français pour une meilleure sécurité linguistique ?

De nombreuses recherches montrent que ce sont des procédés de création langagière qui caractérisent la production d’un français décrit comme algérien. D’après Yasmina Cherrad, c’est : « dans la langue parlée que se déploient les ressources les plus manifestes de la créativité langagière » (Cherrad-Benchefra 2002). Nous y observons principalement des entorses à la norme du français standard et un contact de ce dernier avec les langues algériennes du quotidien.

« Les langues présentes en Algérie co-interagissent, s’influencent entre elles de par les usages polyfonctionnels qu’en font les locuteurs ; cela les expose à des reconfigurations qui se manifestent par des phénomènes linguistiques tels l’alternance codique, les emprunts, la créativité lexicale et autres » (Kara 2010).

Si l’appropriation de cette langue se fait à des fins ludiques et de facilitation de la communication, il serait intéressant de s’interroger sur d’autres motivations possibles comme l’insécurité linguistique. En effet, et comme le révèlent les enquêtes en milieu estudiantin, ce sont des étudiants de langue française qui font le plus preuve de créativité car ils sont amenés à utiliser cette langue en contexte formel et informel, cela traduirait un certain malaise par rapport à la norme dans la mesure où le poids de la faute est très prégnant dans le contexte algérien. Les « fautes de français » peuvent susciter des moqueries de la part des autres interlocuteurs où le français est considéré comme une « langue de prestige » (Mahieddine 2016 : 46). Produire volontairement un français fautif et déviant de la norme et le revendiquer comme création permettraient au locuteur d’éviter le jugement des autres en cas d’erreur.

Nous le remarquons aussi sur les réseaux sociaux où des étudiants et autres préfèrent recourir à une langue métissée pour s’exprimer, l’usage du dit « langage SMS » participerait également de cette attitude d’évitement de l’erreur et de la stigmatisation qui en découlerait. Ce sont des hypothèses qu’il importe de vérifier à l’aide d’enquêtes dont la réalisation n’est pas des plus aisées, car il en va de la face positive de l’enquêté. Nous avons trouvé un début de réponse à nos questions dans l’article de Fatima-Zohra Mekkaoui qui pose que le recours à des expressions figées par des étudiants de français comme « La taille, le corps et le décor », pour dire la beauté de la femme, évite au locuteur, en l’occurrence ici l’étudiant de français,

« d’élaborer des phrases “longues” et “compliquées”, de tenir un discours et donc de s’exprimer avec le large éventail de mots qu’offre la langue et qui relève du langage amoureux. En utilisant cette expression “ramassée”, ils disent en bloc leur appréciation sans fournir l’effort de la recherche du mot juste ou approprié » (Mekkaoui 2002 : 5).

Elle ajoute dans la conclusion à son étude que :

« ces jeunes, à bien des égards, ne maîtrisent pas les outils de l’expression écrite et élaborée. Ils ne disposent pas non plus dans les deux langues d’un vocabulaire étoffé. Ils pallient ces carences par la création ou plutôt la mise en place “d’une nouvelle langue”. Elle résulte du mélange des différentes variétés langagières en usage dans la société » (Mekkaoui 2002 : 15).

L’économie linguistique obtenue par le recours à ce genre d’expressions garantirait une certaine sécurité linguistique au locuteur tout en lui permettant d’exprimer son à-dire. Dans d’autres domaines, publicitaire, médiatique, artistique, etc., l’inventivité est liée à des enjeux stylistiques et pragmatiques[5]. Elle est consciente et réfléchie, ce qui n’est pas toujours le cas dans les situations ordinaires de communication où le mélange amusant et drôle des langues masque parfois un défaut de maîtrise du français engendrant une insécurité linguistique. Ce français que des locuteurs algériens s’approprient est assez décrit dans les travaux de recherche en Algérie, de nombreux sociolinguistes s’accordent à reconnaître ses particularités linguistiques (Derradji 2002, 2004, Cherrad 2002, Mekkaoui 2002). Il reste que son identification sur le plan épistémologique n’as pas donné lieu à des réflexions théoriques poussées, ceci devrait pouvoir se faire à partir de l’étude des recherches effectuées à partir des corpus de langue collectés ces dernières années[6] dans différents contextes institutionnel, médiatique et ordinaire.

3.2 Le français pratiqué en Algérie ou le français parlé d’Algérie ?

Il nous semble plus approprié de parler d’un français pratiqué/parlé en Algérie (désormais FPA) que d’un français parlé d’Algérie. Le FPA n’a pas subi un phénomène de créolisation, comme c’est le cas dans certains pays et territoires francophones où le français est devenu langue vernaculaire. En Algérie, c’est un français standard qui est utilisé dans les domaines formels, il est principalement transmis par le biais de l’école. Yasmina Cherrad estime dans ce sens que « le français reste en majeure partie le résultat d’un apprentissage en milieu institutionnel » (Cherrad 1994 : 54). Dans les situations de communication ordinaires, le français est adapté à la phonétique de l’arabe algérien et des langues berbères, il consiste en des termes et des expressions qui ont intégré ces langues. Kara Attika évoque :

« l’extrême abondance des mots dont l’apparence « morphonosémantaxique » (Hagège, 1986 : 332) est du français tels que [tabla] « table »,[busta] « poste », [likul] « l’école », etc., mais qui ne sont pas perçus comme tel par les locuteurs eux-mêmes, lesquels ne perçoivent qu’une langue, matériau langagier mis à leur disposition, qu’ils manipulent, bricolent, subvertissent, arrangent, contrefont en vue de co-construire du sens » (Abbès-Kara 2010).

Ces emprunts abondent dans les langues algériennes. Ces dernières n’ayant pas été standardisées, elles continuent d’emprunter massivement au français et parfois à l’arabe institutionnel, notamment dans les domaines scientifique et technologique. Ces emprunts sont intégrés à plusieurs niveaux linguistiques (morphologique, phonétique, grammatical, lexical, etc.)[7].

Derradji Yacine recense un certain nombre de particularités : lexématiques, sémantiques, grammaticales (Derradji, 2002 : 126) qui caractérisent ce FPA. De nombreux autres mécanismes ou procédés de création permettent de décrire ces contacts entre les langues, à l’instar de l’alternance codique, la néologie, la resémantisation, etc., mais aussi des phénomènes comme l’interférence, le calque ou encore les algérianismes (Morsly 1993 ;  Derradji 2002 ; Khetiri 2009), etc. Un des traits les plus marquants du français pratiqué en Algérie, par les hommes notamment, est le « r » roulé ou grasseyé. Dalila Morsly explique le phénomène par des facteurs sociolinguistiques, elle cite à cet effet Jean-Louis Maume qui considère que « rouler les r » est aussi senti par les arabophones à la fois comme signe de « virilité », et comme « indication de leur appartenance à un milieu linguistique propre qu'ils défendent en défendant leur prononciation personnelle » (Maume 1973 :101). Elle ajoute à cela le contexte de colonisation qui a poussé les Algériens à se démarquer des Français :

« Quand on sait l'importance du phénomène nationaliste et de la résistance à la “francisation”, on peut considérer cette explication comme plausible. » (Morsly 1983 : 72).

Le « r grasseyé » peut apparaître comme un marqueur identitaire qui va dans le sens de l’appropriation du français sur le plan oral.

3.3 Le français parlé avec un accent algérien

L’autre aspect qui caractérise le français pratiqué en Algérie chez certains locuteurs est ce que l’on appelle communément l’accent. Dans le dictionnaire dirigé par Jean Dubois, l’accent est défini comme

« un phénomène prosodique de mise en relief d’une syllabe, parfois plusieurs dans une unité (morphème, mot, syntagme) (…) il correspond à une augmentation physique de longueur, d’intensité et éventuellement de hauteur».

Dans le langage courant, notamment dans les discours épilinguistiques, le phénomène

« renvoie souvent aux caractéristiques d’une façon de parler étrangère qui concerne la réalisation des phonèmes et le débit (accent étranger, accent méridional) ». (Dubois 1994 : 3).

Cet accent fonctionne, en contexte social, comme un indice renseignant sur l’origine géographique et sociale du locuteur.  Il est perçu comme étant étranger en contexte migratoire (Galligani 2007 : 119). Les locuteurs peuvent y pâtir d’une stigmatisation par l’accent, ce dernier devient à la fois un marqueur d’identité et d’altérité (Meyer 2011 : 15). Il s’agit d’un type de variation auquel s’est intéressée la sociolinguistique variationniste (Labov 1972) et que l’on a inscrit dans le sous-domaine plus précis de sociophonétique. Cette dernière :

« se focalise, au sein de la sociolinguistique, sur les formes de prononciation variables, dont elle étudie la distribution des réalisations et les évaluations sociales. » (Trimaille & Candea  2015 : 8).

En Algérie, les travaux récents portant sur l’accent algérien dans la pratique du français s’inscrivent dans une optique de didactique du français langue étrangère et de linguistique contrastive (Outaleb-Pellé : 2011). L’accent algérien y est traité comme une variation phonétique par rapport à la norme standard et surtout académique, une sorte d’altération résultant du contact de deux systèmes phonétiques différents, arabe et français (Bengoua 2014). Il serait influencé par le système phonétique de l’arabe et du berbère. Dans les travaux menés par Outaleb Aldjia, l’accent est mis sur les erreurs qu’induit une prononciation fautive du français.

Les travaux sur les langues algériennes se raréfient en l’absence de départements de linguistique, cette rareté s’explique également par le fait que les départements de français s’intéressent davantage au contact des langues entre le français et les langues algériennes qu’à la description des parlers algériens. Il existe toutefois une tradition dialectologique chez les linguistes anglicistes qui, en Algérie, continuent de travailler sur ces questions[8]. L’accent oranais y est particulièrement décrit. Dans un article rédigé en français, Benali Ismail explique, d’après une enquête de terrain, que les Oranais

« […] avaient tendance à produire plus d’allongements syllabiques. Nous avions observé […] que ces caractéristiques prosodiques étaient plus saillantes lorsque le locuteur parlait avec emphase et implication ».[9]

C’est cet accent-là qui ressort à l’écoute des vidéos de « Toute fine » qui pratique le français en allongeant parfois les syllabes finales, il peut être accentué en situation de déclamation des slams comme c’est le cas dans ses vidéos[10].

4. Constitution du corpus et méthodologie

Le corpus auquel je m’intéresse a été recueilli sur internet, il s’agit d’un corpus numérique extrait d’une page Facebook d’une jeune poétesse et slameuse algérienne dont le pseudonyme est Toute Fine, de son vrai nom Tahar Zoulikha. Elle est active sur les réseaux sociaux depuis 2015. Elle gère sa propre page Facebook, qui réunit 19279 abonnés[11], ainsi que ses comptes sur YouTube et Instagram, à travers lesquels elle diffuse des vidéos où elle récite de la poésie qu’elle produit en arabe algérien et en français. Les thèmes qu’elle y aborde sont essentiellement le statut de la femme en Algérie, les inégalités entre hommes et femmes, l’évocation du vieil Oran, le poids de la société, le regard des autres, etc. Suite à de nombreux commentaires ayant stigmatisé son accent, Toute Fine a réagit par la publication d’un statut, dont je reproduis en titre la première phrase, un statut qui m’a interpellée pour l’intérêt sociolinguistique qu’il comporte et qui renseigne sur les attitudes épilinguistiques des internautes à l’endroit d’un français oral pratiqué par une locutrice algérienne dont la langue maternelle est l’arabe algérien et qui laisserait donc ressortir un certain « accent ». Le corpus est constitué de douze captures d’écran regroupant la totalité des commentaires produits en réaction à la publication (le statut sur Facebook) de la slameuse. La plupart des commentaires sont rédigés en français, très peu de phrases en français alternent avec l’arabe algérien. J’en reproduirai la traduction en notes infrapaginales à chaque fois que nécessaire.

Si de nombreux travaux ont porté sur les représentations que les locuteurs ont des langues en Algérie et notamment du français, très peu de recherches se sont intéressées aux corpus numériques qui ont l’avantage de mettre à la disposition du chercheur des données obtenues d’une façon spontanée et de contourner, de facto, l’artificialité de la situation d’enquête. En outre, la saisie des représentations souffrent dans de nombreuses enquêtes réalisées jusque-là de stéréotypage, dans la mesure où l’interrogation sur les langues souvent formulée d’une façon générale appelle des réponses stéréotypées, par exemple à la question : « Que pensez-vous du français ? » l’on obtient souvent une réponse comme « C’est la langue de la modernité », « Une langue de prestige » ou bien « La langue du colonisateur », etc., (Chachou 2013).

À travers ce corpus numérique, les internautes ont émis des réflexions sur la norme du français tel que pratiqué par les locuteurs algériens, parfois en comparaison avec la réalisation des Français eux-mêmes. Les réactions convergent vers l’appropriation et la revendication de cet « accent algérien », non sans l’affubler de valeurs positives, voire anthropomorphiques. La nature des réponses positives s’explique ici par le fait que la page réunit des fans de la slameuse, ces derniers ont défendu l’accent de la slameuse tout en commentant la stigmatisation dont elle a fait l’objet.

4. Analyse du discours épilinguistique des internautes

Le 16 avril 2017, Toute Fine publie un statut sur sa page Facebook :

« Les gens qui me reprochent mon accent. Je ne m’appelle pas Marianne, je suis Algérienne. Je m’appelle Zoulikha, avec un KHA plus que prononcé, ce qui compte, ce n’est ni mon expression, ni mon visage, ni quoique ce soit d’autre que le message que je cherche à véhiculer et qui est “la possibilité d’être autrement que ce qu’on nous apprend”, et pour les filles qui utilisent mes photos de profil ou bien use de mon image…vous valez mieux ».

La publication en question a suscité 585 réactions sous formes d’émoticônes, 74 commentaires et 2 partages. La slameuse à qui on reproche un accent algérien dans la prononciation du français revendique son origine algérienne en rappelant son prénom algérien « Zoulikha » et en insistant sur le son « KHA » qu’elle dit « bien prononcé », la fricative sourde [x] n’existe pas en français. Elle dit ne pas s’appeler Marianne, un choix qui n’est sans doute pas anodin quand on sait qu’en France, la Marianne incarne la République française et ses valeurs. A l’origine, il s’agit de la déesse romaine de la liberté qui devient, avec la révolution de 1789, le nouveau symbole des valeurs de la révolution et de la République : liberté, égalité et fraternité.

De nombreux internautes ont réagi en soutenant Toute Fine et en l’encourageant. Les commentaires ont porté sur cet accent algérien qu’on lui reprochait et qui l’exaspère : « C’est lassant », commente-t-elle. Notons toutefois que, comme il s’agit d’une page qui réunit des fans, la plupart des commentaires étaient positifs et élogieux. Un seul commentaire semble ambigu, il s’agit de celui d’un internaute qui compare la smaleuse à une ancienne star du raï : « Cheba Fadéla des temps modernes ». Toute Fine répond : « meilleur commentaire » sans ponctuer l’énoncé par un émoticône, qui permettrait d’interpréter l’émotion qui accompagne la phrase : ironie, amusement, colère, joie, etc. Ceci peut être un choix délibéré pour entretenir l’ambigüité du sens à donner à sa réponse. La comparaison avec une chanteuse ne semblerait pas très flatteuse pour Toute Fine, qui revendique un statut d’écrivaine, même si cela ne transparaît pas à travers sa réponse. L’ambigüité répondrait à celle contenue dans le commentaire.

Toute Fine semble reconnaître explicitement avoir un accent, comme cela apparaît dans sa publication, elle remercie les internautes de leurs témoignage de solidarité qui, nous le verrons plus bas, s’accordent à reconnaitre l’existence d’un accent, qu’ils vont affubler de caractéristiques positives et affectueuses. Elle répondra toutefois d’une façon intrigante à une question par laquelle une internaute feint l’étonnement en posant sa question : « Tu as un accent ? », à quoi Toute Fine » répond : « Galou wallah a3lam » (Ils l’ont dit, mais Dieu seul sait si c’est vrai). L’internaute laisse entendre que la slameuse ne paraît pas en avoir, cette dernière conforte son doute en attribuant la remarque aux autres. À deux autres commentaires successifs :

« Non, mais QUEL ACCENT » (F3) « C’est quoi ce délire au juste ? » (F3), elle répond : « C’est les gens » (F3).

Il s’agit d’une autre façon de marquer sa distance par rapport à l’évaluation dont elle a fait l’objet. L’attitude de la slameuse me semblant quelque peu paradoxale, ceci m’a amenée à lire d’autres commentaires sur d’autres vidéos. Le seul commentaire en relation avec l’accent est une réponse de la slameuse à une remarque sur la rapidité de son débit. Elle répond :

« …pour le fait que je vais trop vite, j’en suis consciente et j’essaie de travailler ça, disons que c’est du à l’accent oranais… » (F 12).

Il est vrai que comparé au parler algérien en usage partout en Algérie, le parler oranais se caractérise par un débit assez rapide.

Pour mieux saisir le discours épilinguistique des internautes, j’ai divisé le corpus en trois séries. La première regroupe les commentaires à travers lesquels l’on qualifie cet accent. La seconde série, renferme les énoncés qui comparent les compétences linguistiques de la slameuse à celle des Français de France et à celles de ses critiques, l’idée de la norme est posée explicitement. La troisième et dernière série comporte des commentaires où la particularité algérienne de cet accent est mise en avant.

Première série : « …elle a bien un petit accent si adorable… »

Les internautes reconnaissaient donc la présence d’un accent qu’ils qualifient de « charmant » (C5/F1), « adorable » (C1/F2) (C4), « algériens » (C12/F4), « un petit accent » et qui singularise le français de la slameuse, ainsi que le montrent ces commentaires[12] :

(C1) « … elle a bien un petit accent si adorable[13] que des fois je me concentre sur ça et ça me transporte, mais le fond me transporte encore plus loin tant je suis admirative de ta créativité mais aussi parce que je suis toute fine algérienne aussi ». (F 2)

(C2) « Moi, contrairement à certains, je kiffe ton accent, et c’est ce qui fait ta singularité » (F2).

(C3) « I like your accent it a special charm… ». (F 7)

(C5) « Vous n’avez pas à vous justifier sur votre accent, si vous en avez, ça fait partie de vous et y a aucun mal à ça ! Bien au contraire, ça peut être charmant » (F1)

(C6) « Ya Khouya nheb ness el gharb » (J’aime les gens de l’ouest-du pays –l’Oranie). (F1)

(C7) « Sans cet accent ce serait fade » (F3).

Les internautes, en qualifiant positivement cet accent, montrent en même temps qu’ils le reconnaissent en tant que tel. Cet accent fait, d’après les commentaires « la singularité » (C2) de l’auteure, il « fait partie » (C 5) d’elle. Dans le commentaire (C6), un fan dit aimer l’accent oranais qu’il reconnaîtrait dans le parler de la slameuse. En effet, l’accent de l’ouest, jugé assez marqué en termes d’intonation par le reste des Algériens, se caractérise par une prosodie particulière qui consiste en l’allongement des voyelles et des syllabes. Il s’agit de ce qu’on appelle communément l’accent oranais, dénommé ainsi par rapport à la ville d’Oran, capitale culturelle et économique de l’ouest du pays, popularisée par le raï et par des émissions de divertissement qui ont largement contribué faire connaître le parler oranais à partir des années 1988 notamment. D’après Benali Ismail : « le parler oranais […] se manifeste par un allongement des syllabes accentuées avec des abaissements de contours qui sont généralement plats » (Benali 2016 : 559). Il ajoute que lorsque les « configurations prosodiques sont redondantes dans un même énoncé, elles donnent l’impression du rythme caractéristique du parler en question ». (Benali 2016 : 559). Cet accent ajouterait de la saveur à sa poésie, d’après le commentaire (C7). Les valeurs positives associées à cette réalisation stigmatisée ne s’inscriraient pas dans le cadre de ce que les sociolinguistes occitano-catalans notamment appellent des stratégies de compensation, du moins ce n’est pas le cas dans cette première série de commentaires, où la référence à une norme standard contrôlée n’est pas explicitement évoquée. Le fait de qualifier cet accent d’« adorable » s’explique par l’admiration que les internautes témoignent à l’égard de Toute Fine et de ce qu’elle produit, ainsi que le montrent les commentaires (C4) (C5) et (C3), ce dernier est rédigé en anglais.

Le premier commentaire laisse toutefois penser que la valeur positive associée à l’accent serait due à l’origine de la slameuse. En effet, dans le commentaire (C1) l’internaute se dit transportée par l’accent de « Toute fine », par le contenu et la créativité de ses textes. Elle ajoute toutefois, à la fin : « mais parce que je suis toute fine algérienne aussi ». Une corrélation est de fait établie entre ces éléments dont l’accent et l’origine algérienne de la slameuse. Cela laisse penser à une « valeur symbolique » que l’internaute accorde à la pratique du français algérien et qui serait en rapport avec le paramètre identitaire. Une certaine complicité est suggérée qui référerait à une communauté de pratiques linguistiques (Fishman 1971 : 46-47) ou à des valeurs sociolinguistiques communes (Labov 1976 : 187) quant à la pratique du français en Algérie. Les jugements sociolinguistiques reflètent en effet des rapports sociaux. (Cichon &  Kremnitz in Boyer : 1996).

Deuxième série : « Toi tu PARLES le Français, eux, ils le baragouinent »

(C8) « Toi tu PARLES le Français, eux, ils le baragouinent » (F 4)

(C9) « Mahssoub (comme si) les français parlent (parlaient) bien leur langue maternelle, lol » (F5)

(C 10) « Si tous les français parlaient bien le français » (F 4)

(C 11) « C’est aberrant…tu n’es pas censée présenter le JT de 20h ! Bon courage » (F 11)

(C12) « Je vous découvre ce soir, bravo pour votre travail, et je peux vous dire que si tous les Français parlaient et écrivaient comme vous, ça irait bien mieux en France (clin d’œil) » (F10)

Les cinq commentaires figurant ci-dessus minimisent l’importance de l’accent en insistant sur la maîtrise qu’aurait Toute Fine du français et que les Français eux-mêmes n’auraient pas de leur propre langue, ceux-là mêmes qui sont censés incarner la norme du français « standard » ou « correcte ». Dans l’imaginaire linguistique que Francard (1996) qualifie de « stéréotypé » la dialectique du centre et de la périphérie est importante. En analysant l’insécurité linguistique chez les Belges francophones, Michel Francard dégage :

« quatre principales caractéristiques : (i) la sujétion linguistique à la France ; (ii) l’auto-dépréciation des pratiques linguistiques endogènes ; (iii) le recours à des stratégies de compensation en faveur des ces mêmes variétés, (iv) le pessimisme des « clercs » face à l‘avenir du français » (Francard 1996 :174).

Les mêmes caractéristiques se trouvent en circulation dans les discours épilinguistiques des Algériens dont le rapport au français se révèlent être complexe et problématique dans certains discours et qui varient en fonction des paramètres de la situation de communication ou de l’enquête. C’est surtout l’idée du « français cassé » qui traduit cette anxiété langagière chez certains locuteurs algériens, car, en sus du nécessaire respect de la norme linguistique inculqué en milieu diglossique, la pratique du français est vue dans la société algérienne comme prestigieuse[14], le fait de ne pas pratiquer « correctement » le français peut s’avérer préjudiciable pour le locuteur à bien des égards, mais il l’est surtout pour son image ou sa face positive. En Algérie, on maitriserait mieux le français dans les villes que dans les zones rurales, où il n’est pas très répandu en milieu familial, en raison du faible degré d’instruction dû au décrochage scolaire (Bensalah & Guerid 2011 : 177), la maîtrise du français peut être considérée comme un paramètre de stratification sociale, notamment en milieu urbain (Temim 2013).

Le premier commentaire, (C8), joue sur les mots de la langue en usant des verbes « parler », transcrit en lettres capitales, et « baragouiner » , et ce pour référer à la maitrise de la langue par la slameuse et à sa non-maîtrise par ses détracteurs. Les deuxième et troisième commentaires objectent que les Français eux-mêmes ne parlent pas « bien leur langue maternelle » (C9). Pour l’internaute (C10), reprocher à la slameuse d’avoir un accent ne serait pas censé, vu que ceux-là mêmes qui sont supposés le parler sans accent n’y arriveraient pas. Mais parler correctement revient-il à parler sans accent ? En tout cas, l’internaute conteste l’idée de la maîtrise parfaite du français, en ironisant sur les écarts que produiraient des locuteurs natifs. Je rappelle ici que la parabolisation[15] des foyers algériens à la fin des années 1980 a permis aux Algériens de découvrir le français parlé au quotidien et pas seulement, comme cela fut le cas pendant trois décennies, à travers les livres ou les enseignants de français dans les différents établissements d’enseignement. C’est dans le commentaire (C10) qu’apparaît justement cette idée du français normé et de la variation contrôlée. L’internaute laisse entendre que dans le journal télévisé on parle un français sans accent. En effet, la variation linguistique est contrôlée dans les médias (Boyer 1996 : 58) et l’accent régional fait l’objet d’un stéréotypage.

Le dernier commentaire, (C12), serait celui d’une artiste interprète française[17] qui confirme également cette idée selon laquelle les Français ne maitriseraient pas mieux le français que les autres francophones. Il s’agit ici de l’idée du français dit « cassé », et qui est pratiqué par les jeunes notamment.

Troisième série : « T’as vu l’accent de Kateb Yacine. C’est à couper du bois. Hhhhh »

(C 13) « Ya3tik saha (Bravo). Ton accent est algériens et parlent aux algériens…j’espère que jamais il ne changera, je trouve qu’au-delà d’être le véhicule de tes messages, additionné à l’intonation, il ressort, il reflète l’atmosphère, donne à tes textes une identité et un sens différents de celui de grand corps malade, le “parisien” ! Et dieu merci, Brak allah fik Zouliخa (Que Dieu te garde Zoulikha) » (F4)

(C 14) « Ils savent pas différencier entre alignement de prononciation et accent, je parie, c’est pas un truc dont on reproche quelqu’un je les imagine eux entrain de parler une langue opposé de leur langue natale » (F6)

(C 15)  « T’as vu l’accent de Kateb Yacine. C’est à couper du bois. hhhhh »

La troisième et dernière série de commentaires insiste sur le caractère algérien de la slameuse. Le commentaire (C13) évoque un accent qui confère au texte « une identité » et « un sens ». Il est qualifié d’ « algériens » et « parlent aux algériens ». Cet accent singularise, d’après l’internaute, le slam de Toute Fine de celui de « Grand corps malade, “le parisien” », le désignant est mis entre guillemets pour insister sur l’origine du chanteur et la différence de son accent, voire son étrangéité par comparaison à l’accent local. Ce dernier est vu comme une bénédiction. L’accent fonctionnerait comme une marque diatopique qui permet de localiser la variété de français parlé et qui, par ricochet, fournit des renseignements sur l’appartenance du locuteur et son identité sociogéographique, les connotations suggérées par l’accent sont autant de valeurs associées (Benzakour 2000 : 320) qui actualiseraient l’imaginaire socioculturel algérien chez les consommateurs des productions de la slameuse. Ajoutons à cela que

« pour que l’accent soit considéré comme tel, il doit posséder une dimension collective, à savoir être perçu comme pratiqué par plusieurs individus » (Meyer 2011: 13)

d’où son identification comme algérien.

Dans le commentaire (C14), l’internaute distingue entre « alignement de prononciation » et « accent », c’est-à-dire le rythme imposé par le genre artistique, le slam, que pratique Toute Fine, à savoir la poésie déclamée, et l’accent qu’elle ne définit pas. Elle ajoute, en parlant des critiques : « je les imagine eux entrain de parler une langue opposé de leur langue natale », c’est-à-dire parler le français en neutralisant l’accent algérien que laisserait surgir leur pratique de leur langue maternelle. Ceci trahirait chez « eux », contrairement donc à elle, un sentiment de la honte qui les amène à adopter un accent franco-français, c’est ce qui est appelé dans son énoncé : « une langue opposée à leur langue natale ».

L’accent « à couper du bois » de Kateb Yacine serait un accent très marqué où prédomine le « r » uvulaire roulé ou grasseyé évoqué plus haut. Il s’agit d’un marqueur phonétique qui caractérise la pratique du français par certains locuteurs algériens, les plus visibles ce sont les artistes. Dans un article consacré au « r » dit roulé, Enrica Galazzi et Georges Boulakia citent deux exemples algériens, d’après leur étude : « l’humoriste algérien Fellag a bien intégré ces particularismes dans ses sketchs hilarants, faisant parler ses personnages avec le « r » adéquat », ils ajoutent plus loin le cas du fils de Kateb Yacine : « le chanteur Amazigh Kateb, quant à lui, dit dans ses interviews que dans ses chansons il roule le ‘r’ pour revendiquer son « algérianité » (Gallazi & Boulakia 2012 : 145), il s’agit donc, du moins pour Amazigh Kateb, d’un marqueur d’altérité sociale.

Conclusion

Les locuteurs algériens développent une conscience linguistique aiguë à l’égard des pratiques langagières en cours dans leur société. Cette conscience se traduit, dans leurs discours éplinguistiques, par l’émission des normes de divers types dont des « normes subjectives » qui relèvent « des rationalisations des sujets (esthétisations, historicisation, etc.) » (Houdebine 1996 : 167). Le caractère diglossique de la société algérienne explique en partie ces attitudes complexes et problématiques par rapport aux normes. Les locuteurs développent des comportements langagiers d’hypercorrection pour afficher leur maîtrise des langues dotées de prestige. Deux autres attitudes se donnent à observer et qui parfois vont de pair : la correction linguistique et la stigmatisation de ce qui est considéré comme des écarts par rapport aux normes. Les discours épilinguistiques collectés dans le cadre de cet article consiste en un  ensemble de réactions à la stigmatisation de l’accent algérien d’une slameuse francophone d’origine algérienne et dont la langue maternelle est l’arabe algérien. Parmi les arguments qui sont avancés pour contester cette stigmatisation : le premier est la variable de production (C11), ici le genre artistique, qui autoriserait la variation, le second consiste en l’insécurité linguistique que ressentiraient les détracteurs de Toute Fine pratiquant un idiome « opposé à leur langue maternelle » (C14). Pour qualifier cet accent, les internautes ont mis en avant des « valeurs « humaines » relevant de la sphère socio-affective » (Lafontaine 1996 : 58), et ce à travers des qualificatifs comme « charmant » « adorable ». Cet accent est également décrit comme étant algérien. C’est une série de commentaires qui en revendiquera l’algérianité tout en mettant en doute la maîtrise qu’auraient les Français natifs de leur propre langue. Ce sont les idées d’idéal de langue et de locuteur idéal qui sont ici contestées par les internautes pour défendre à la slameuse le droit d’avoir une pratique singulière de la langue française.


[1] Il s’agit du débat linguistique qui a eu lieu durant l’été 2015, suite à une recommandation qui figure parmi des dizaines d’autres élaborées dans le cadre d’une Conférence nationale sur l’évaluation de la mise en œuvre de la réforme de l’école qui s’est déroulée, à Alger, les 26 et 27 juillet. La recommandation ayant fait l’objet de la polémique concerne l’introduction des langues maternelles, et plus précisément l’arabe algérien dit aussi deridja, à l’école dès la première année de scolarisation de l’enfant.
[2] Badia 1964, Vallerdru 1980, Gardy & Lafont 1981, Boyer 1991.
[3] Transcription par Taos Aït Si Slimane, de l’émission de France Culture, Une vie, une œuvre, Jean Amrouche, « cet inconnu » (1906-1962), du 29 octobre 2011, par Fanny Jaffray, réalisation : Pascale Rayet. Lien vers la transcription : http://www.fabriquedesens.net/Jean-Amrouche-Une-vie-une-oeuvre.
[4] Kateb Yacine, Le Polygone étoilé, Paris, Seuil, 1966.
[5] Taleb Ibrahimi 2002 ; Chachou 2013.
[6] En l’absence de bases de données, le listing des thèses soutenues dans le cadre de l’Ecole doctorale algéro-française pourrait servir pour une première collecte : http://lafef.net/bd/edaf.php
[7] Chériguen (2002) ; Derradji (2002) ; Merzouk (2014).
[8] Bouhadiba (2016), Labed (2015), Benali (2016) etc.
[9] Benali (2016 : 555).
[10] https://www.youtube.com/channel/UCGsduJg6DT12a9rbeQEkAQw
[11] Page consultée le 25 septembre 2017.
[12] Nous les reproduirons tels qu’ils apparaissent dans les captures d’écran, nous ne corrigerons les erreurs que lorsqu’elles gênent la compréhension du texte. Les traductions seront mises entre parenthèses à côté du texte original transcrit soit en caractères arabes ou le plus souvent en caractères latins.
[13] C’est nous qui surlignons les parties en rapport avec la langue.
[14] Cette période est caractérisée par l’ouverture démocratique, économique et médiatique. Après une longue exclusion des chanteurs raï, notamment par les médias algériens, ils ont réintégré la scène médiatique algérienne, le public a alors découvert la chanson raï et le parler oranais, longtemps exclu au profit du parler algérois qui était durant les années 1960, 1970, 1980, et même au-delà, ce que Aziza Boucherit a appelé un « parler directeur » (Boucherit 2004).
[15] Même si les représentations à l’égard du français sont souvent mitigées voire paradoxales en fonction des contextes.
[16] Il s’agit d’un néologisme crée par la presse francophone algérienne pour exprimer la présence massive des antennes paraboliques dans les foyers algériens à partir de la fin des années 1980.
[17] C’est la vérification de son identité numérique qui a révélé ces informations. L’identité « réelle » des internautes n’est pas très importante dans le cadre de l’exploitation des corpus numériques car il est n’est pas possible de vérifier la véracité des informations affichées par l’internaute ni son identité « déclarative » (Marococcia, 2016) d’ailleurs. Si elle est importante en sciences de l’information et de la communication, elle le serait moins en sociolinguistique, où ce qui nous intéresse par-dessus tout est de saisir les discours, à défaut de pouvoir les corréler aux paramètres identitaires qui ne sont pas certains.


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Corpus

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