Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

Structure et déploiements de l’implicite dans le questionnaire. L’exemple d’une enquête sur l’enfouissement des déchets nucléaires

Sophie Anquetil

MCF, Laboratoire CeReS (EA 3648) et CoDiRe (EA 4643)
Université de Limoges (France)
sophie.anquetil@unilim.fr

Vivien Lloveria

MCF, Laboratoire CeReS (EA 3648)
Université de Limoges (France)
vivien.lloveria@unilim.fr

Résumé

Le questionnaire impose l’émergence de procédés implicites qui se manifestent au travers des réponses à un questionnaire. Cette contribution s’intéresse à une enquête sur l’enfouissement des déchets nucléaires en vue de déterminer les mécanismes et formes linguistiques convoqués par ces procédés implicites. L’objectif est également d’observer comment le « canevas » illocutoire intrinsèque au genre du questionnaire et les blocs sémantiques convoqués par le thème de l’enquête facilitent l’interprétation de contenus implicites. L’analyse s’appuie d’une part sur une étude des structures prédicatives et syntaxiques du questionnaire (analyse propositionnelle), et d’autre part sur l’analyse en blocs sémantiques des unités lexicales mobilisées par son énoncé. Se dégagent ainsi des contraintes syntaxiques et sémantiques du genre questionnaire pour progressivement mettre au jour des phénomènes d’effacement syntaxique et d’effacement thématique qui témoignent de la manière dont le questionneur conditionne et oriente les réponses des questionnés. Au-delà de la dimension linguistique, ces résultats concernant l’objectivité des données interrogent également la dimension épistémologique des sciences humaines.

Field surveys lead to the emergence of implicit processes, as shown through answers to a questionnaire. The purpose of this paper is to identify the linguistic mechanisms and forms triggered by implicit processes. Through a survey on the burying of nuclear waste, the goal is to determine how the genre and the topic of the survey enhance the understanding of implicit contents. The analysis is based both on propositional analysis and the theory of semantic blocks. As a result, we noticed syntactic and semantic constraints of the genre and highlighted syntactic and thematic deletions, which reflect a “questioned conditioning” by the questioner. Beyond the linguistic dimension, these results cast doubt on the objectivity of data in human sciences 

Mots-clés 

implicite, genre discursif, argumentation, enquête de terrain implicit, discursive genre, argumentation, field survey

Introduction

De récents travaux envisagent l’implicite comme un procédé constitutif du genre discursif (Anquetil et al., à paraître). En effet, l’implicite naît d’un usage non conventionnel du signe, au regard de la récurrence de ce signe en contexte. Si l’on est en mesure d’identifier un usage non conventionnel du signe, c’est qu’il existe des routines conversationnelles ou rituels discursifs se traduisant par un formatage sur le plan générique. Dans cette perspective, la question de l’implicite ne peut donc être traitée indépendamment de celle du genre discursif. Dans le cadre de cette recherche, notre objectif est de déterminer 1) comment le genre discursif impose l’émergence de procédés implicites, 2) comment il facilite leur interprétation et 3) quelles sont les formes linguistiques que ces procédés convoquent.

Le genre discursif sur lequel nous fonderons notre travail est le questionnaire. Il présente l’avantage d’être extrêmement codifié, ce qui réduit considérablement le champ des interprétations possibles. L’effacement syntaxique et thématique que l’on peut observer dans les réponses ne constituant pas un obstacle cognitif pour l’enquêteur, la mise en place de procédés implicites se trouve donc favorisée. Ainsi, l’accès au contenu implicite passe par la connaissance du “canevas” illocutoire intrinsèque au genre discursif et des blocs sémantiques que le sujet de l’enquête – ici, l’enfouissement des déchets nucléaires – tend à convoquer.

Par conséquent, après avoir présenté les contraintes pragmatiques inhérentes au questionnaire, nous verrons comment celles-ci imposent des contraintes syntaxiques puis thématiques générant des phénomènes d’effacement de même nature.

1.Des phénomènes implicites inhérents au questionnaire

Cette première partie est consacrée à l’analyse des contraintes pragmatiques identifiables dans un corpus de type questionnaire. Elle révèle que le macro-acte expressif constitue le projet pragmatique des questions ouvertes, et comment il favorise l’émergence de procédés implicites.  

1.1. Le corpus

Le questionnaire vise à recueillir les représentations qui sous-tendent et structurent les discours sur l’enfouissement des déchets nucléaires. Pour cela, nous avons élaboré un outil de consultation en ligne à l’aide du logiciel MODALISA, nous permettant de récolter 55 réponses. L’information recueillie visait à explorer deux hypothèses :

  • la première postulait l’existence de représentations partagées au sujet de l’enfouissement des déchets nucléaires ;
  • la seconde, que nous rattachons à la présente publication, postule l’existence de procédés implicites contraints par le genre discursif du questionnaire.

La population initialement limitée aux étudiants et personnels de l’université s’est progressivement étendue par le biais de la consultation en ligne. Cette extension du public-cible s’explique par les visées de notre étude, davantage centrées sur le genre discursif du questionnaire que sur les opinions d’une partie de la population. Ce choix technique de la consultation en ligne a également assuré la standardisation nécessaire du questionnaire, afin de placer l’ensemble des personnes interrogées dans les mêmes conditions énonciatives.

Sur les 22 questions qui le composent (voir l’annexe), nous comptons 10 questions fermées destinées essentiellement à dresser un portrait type du répondant. La plupart sont des questions appelant une réponse positive ou négative (type oui/non), une donnée numérique (l’âge), ou une courte série de réponses non hiérarchisées (homme/femme). Toutefois, les questions nos 20 et 21 font exception en se présentant comme une échelle de réponses hiérarchisées afin de refléter le positionnement axiologique de l’enquêté (pour/plutôt pour/plutôt contre/contre le nucléaire) et le jugement porté sur l’information donnée (se sentir tout à fait/plutôt oui/plutôt non/pas du tout informé au sujet des déchets nucléaires).

Dans la perspective de notre recherche, les 12 autres questions demeurent ouvertes de manière à laisser une liberté à la personne interrogée dans le choix de sa réponse. En effet, l’aboutissement d’une telle démarche est moins de synthétiser les opinions et données sur les déchets nucléaires que de relever des régularités dans le choix des mots et dans l’ordre de l’argumentation.

1.2. Réalisation d’un macro-acte expressif

L’hypothèse que nous soumettons à l’analyse considère qu’un ensemble de procédés implicites est inhérent au macro-acte constituant le genre discursif, procédés conditionnés par les contraintes pragmatiques de celui-ci. Pour l’exploration de cette hypothèse, nous avons choisi de travailler sur le questionnaire car ce genre discursif présente une structure pragmatique relativement fixe : il est en effet structuré par une série de couples question-réponse (Achard 1991) qui autorisent la production d’actes de langage déterminés et en excluent d’autres. La question constitue en effet un acte initiatif à valeur directive dont le but illocutoire est d’amener l’interlocuteur (I) à réaliser une action future (A) de I (Searle 1972). En cela, elle contraint l’interlocuteur à réaliser un acte réactif de réponse – ou « acte de réception de la question » dont l’objet est de confirmer, moduler ou invalider la force illocutoire découlant des présupposés formels de la question et de sa modalité interrogative selon Wald et al. (1991 : 61). Qui plus est, « l’ouverture n’est jamais totale puisque le sondé ne peut contester la question, interroger sur ses présupposés, la retourner, la reformuler, déplacer le questionnement », comme l’explique Richard-Zappella (1990 : 24-25). L’horizon de clôture des réponses est lui aussi limité car l’enquêteur oriente les réponses vers un consensus et marginalise les ruptures (sans réponses, etc.) (Wald, 1978). Les conditions préparatoires qui motivent la réalisation de la question déterminent cet horizon de clôture ainsi que la valeur illocutoire des actes de langage qu’elle déclenche :

  • le locuteur (L) pense que I est en mesure d’apporter l’information (i) recherchée ;  L veut que I exprime son état psychologique sur le contenu propositionnel (p).

Dans cette perspective, nous pouvons considérer que la valeur illocutoire des actes réactifs de réponses peut osciller entre la classe des expressifs et celle des assertifs, lesquels répondent aux principes classificatoires ci-dessous :

Acte assertif : 

  • but illocutoire : engager la responsabilité du locuteur sur l’existence d’un état de choses ou sur la vérité de la proposition exprimée
  • état psychologique : croyance
  • contenu propositionnel : toute proposition p
  • direction d’ajustement : les mots doivent se conformer au monde

Acte expressif :

  • but illocutoire : exprimer l’état psychologique spécifié dans la condition de sincérité, vis-à-vis d’un état de choses spécifié dans le contenu propositionnel
  • état psychologique : plaisir ou intention
  • contenu propositionnel : acte ou événement quelconque
  • direction d’ajustement : pas de direction d’ajustement

Le questionnaire que nous avons élaboré vise à saisir les représentations sémantiques sur le devenir des déchets nucléaires à travers les points de vue qui s’y manifestent (état psychologique, orientation axiologique des unités lexicales ou des prépositions employées, etc.). Le corpus constitué par les réponses est le lieu de phénomènes de dérivation illocutoire dans la mesure où les réponses relèvent de la classe des assertifs, des expressifs, voire des directifs (propositions de solutions à l’enfouissement des déchets radioactifs) et que la production de l’ensemble des réponses du questionnaire contribue à la réalisation d’un macro-acte expressif visant à exprimer les sentiments de l’enquêté (hostilité, etc.) à l’égard de l’enfouissement des déchets nucléaires.

1.3. Sources et niveaux de la dérivation illocutoire

Les contraintes pragmatiques du questionnaire exposées précédemment favorisent le déploiement de procédés implicites pour deux raisons essentielles :

  • Premièrement, les énonciateurs qui transitent dans le questionnaire – nous faisons ici référence à l’enquêteur et aux enquêtés – disposent d’une compétence de communication (Hymes 1972) qui leur permet de répondre aux « règles » imposées par la forme générique du discours. En effet, les genres de discours sont « des activités (…) ritualisées » qui imposent des règles portant, entre autres, sur le mode d’organisation du discours (Maingueneau 1996 : 44). Maingueneau (2004), s’appuyant sur Hymes (1972), explique d’ailleurs que maîtriser un genre de discours, c’est maîtriser un « plan de texte », notamment des « modes d’enchaînement de ses constituants sur différents niveaux » (Maingueneau 2004 : 7). Ces modes d’enchaînement s’acquièrent, dans le cas du questionnaire, par imprégnation et suivent des « “canevas” souples […] co-gérés par les partenaires de l’échange » (ibid.). C’est ainsi que les réponses de l’enquêté tiennent compte de la structure prédicative de la question : l’enquêté respecte alors un principe d’économie de la langue. La connaissance commune des contraintes génériques du questionnaire leur permet en effet d’opérer des effacements syntaxiques et de faire appel aux capacités inférentielles de l’interlocuteur.

Ces déploiements discursifs implicites s’imposent aux participants de l’échange, d’une part, parce que leur discours s’inscrit dans un cadre ritualisé et, d’autre part, parce que le principe d’économie de la langue leur permet de satisfaire leur visée pragmatique, comme nous l’expliquerons peu après. Dans tous les cas, ces déploiements résultent de contraintes pragmatiques du genre et s’inscrivent dans la structure prédicative et syntaxique des énoncés. Leur interprétation requiert donc l’appréhension de cette structure prédicative et syntaxique. Nous ferons appel aux travaux de Kintsch et van Dijk (1978) et de Ghiglione (1985) pour la représenter.

  • Deuxièmement, ces mêmes énonciateurs disposent d’une compétence lexicale commune que nous envisageons selon trois perspectives : « une perspective réaliste, reliant le sens lexical à une imagerie mentale ; une perspective stéréotypique, qui s’appuie sur l’idée que l’interprète voit sa tâ che facilitée par des pré-construits ; une perspective constructiviste, qui s’appuie sur l’idée que le lecteur calcule le sens – un sens non plus “plein” mais relativement abstrait – à partir du co-texte » (Grossman 2012 : 2). Cette compétence lexicale intervient dans la mise en œuvre de procédés implicites, car elle permet aux partenaires de l’échange d’appréhender les stéréotypes linguistiques attachés à une unité lexicale, et de dériver le sens en contexte ou d’y accéder. Dans ce cas, ce sont les contraintes thématiques imposées par le genre discursif qui conditionnent le réseau stéréotypique convoqué. Les déploiements discursifs sont alors inscrits dans la structure profonde des unités lexicales mobilisées dans l’énoncé. Nous ferons appel à la théorie des blocs sémantiques de Ducrot (2001) et Carel (2001, 2011) pour leur représentation.

Nous distinguerons alors deux formes implicites générées par le questionnaire et saisissables à deux niveaux différents de l’analyse linguistique :   les effacements syntaxiques,   les effacements thématiques.

2.Les phénomènes d’effacement syntaxique

Cette seconde partie s’attache à présenter les contraintes syntaxiques imposées par le questionnaire et à rendre compte des phénomènes d’effacement qu’elles provoquent : la question se trouvant en position de saillance, sa structure syntaxique détermine celle de la réponse, ce qui explique les phénomènes de collocations grammaticales observables dans notre corpus.

2.1. Saillance de la question et collocations grammaticales dans la réponse

Les contraintes syntaxiques que conditionne le questionnaire s’illustrent dans la matérialité des réponses des enquêtés. Dans le cadre de ce genre de discours, ces contraintes impliquent « la prise en charge, par la réponse, de la prédication construite par la question. […] La réponse qui valide ces contraintes s’intègre alors nécessairement dans le moule syntaxique de la prédication ébauchée par la question », comme l’expliquent Wald et al. (1991 : 71). C’est ainsi que les locuteurs procèdent à des effacements syntaxiques en privilégiant des réponses nominales ou verbales (comme les harcèlements ou d’avoir vu mon meilleur camarade se faire tuer, exemples issus d’Achard, 1991 : 19, en réponse à la question « Quel est votre plus mauvais souvenir ? »). Achard constate d’ailleurs dans son corpus l’absence régulière de déterminant nominal ou de préposition de verbe :

« Il y a de bonnes raisons […] de ne pas interpréter les absences comme des ellipses, mais plutôt comme des positionnements énonciatifs de la réponse par rapport à la question : choix d’un site syntaxique alternatif pour les reprises d’un élément de la question […] » (Achard 1991 : 19).

Cet effacement syntaxique de la prédication contenue dans la question est, au sein de la réponse, la matérialisation d’un principe d’économie de la langue inhérent à une situation de type « questionnaire ». Il se manifeste par l’emploi de collocations grammaticales :

« Le mot collocation désigne donc dans cet emploi “historique” un fait d’association entre éléments grammaticaux, association remarquée en raison de sa fréquence. Le terme désigne donc chez Jespersen autant les associations entre mots grammaticaux ou lexicaux, que les places ou l’ordre des éléments dans une proposition. (…) cette dernière acception relève de la colligation » (Legallois 2012 : § 17)

Dans notre corpus, on observe par exemple, en réaction à la question « Que faire des déchets nucléaires ? », une récurrence de phrases infinitives précédées de pronoms ayant le statut d’objet : les envoyer dans l’espace, les envoyer dans un autre pays, les placer en quarantaine, les envoyer sur Mars, les enfouir, les recycler si cela est possible, les stocker sur une île déserte, les réutiliser, les transformer, les désintégrer, les traiter dans les anciennes centrales, les rendre inoffensifs, etc.

2.2. Structure prédicative et implicites sémantiques

Au-delà d’un simple principe d’économie, l’effacement syntaxique sert également la production d’implicites sémantiques et pragmatiques qui diffèrent selon leur degré d’inscription au sein du discours (Salès-Wuillemin 1994). Les effacements syntaxiques présents dans les réponses des questionnés peuvent simplement s’apparenter à des ellipses. Ils peuvent également témoigner de stratégies énonciatives et argumentatives, destinées à moduler la saillance de certains éléments présents dans les questions.

  • Une première famille d’implicites sémantiques est donc repérable par le calcul des effacements présents relevés dans le passage de la question à la réponse. Ces effacements sont justifiés par un principe d’économie et de valorisation dans la reprise des éléments du questionnaire (saillance).
  • Une deuxième famille d’implicites sémantiques et pragmatiques peut être identifiée en se référant à la notion d’intention de communication d’une signification implicite (Salès-Wuillemin 1994). Ces effacements peuvent être rapportés au contexte d’énonciation du questionnaire et à la dimension polémique de la thématique du traitement des déchets nucléaires.

En nous appuyant sur les travaux de van Dijk et Kintsch (1978) et sur l’analyse prédicative du discours de Ghiglione (1985), nous pouvons décomposer les questions du questionnaire en propositions. Prenons la question

« Comment réagiriez-vous si un centre d’enfouissement était implanté près de chez vous ? ». Elle se décompose selon les propositions suivantes :

(1) Analyse prédicative de « Comment réagiriez-vous si un centre d’enfouissement était implanté près de chez vous ? »

  1. RÉAGIR (je, X) à complément de manière « inconnu » de RÉAGIR
  2. SI (1, 3) à relation argumentative de condition entre 1 et 3
  3. IMPLANTER (centre d’enfouissement) à prédicat verbal et objet
  4. PRÈS de CHEZ VOUS (centre d’enfouissement) à complément de lieu de IMPLANTER

X désigne alors la réponse attendue, à savoir un complément circonstanciel de manière (un adverbe, un participe présent introduit par « en », etc.), lequel informe sur la réaction du questionné à propos de l’enfouissement de déchets nucléaires dans son environnement proche.

Si nous nous limitons à la seule dimension sémantique, l’effacement syntaxique de « je réagirais » ne pourrait être attribué à une intention de transmettre un contenu implicite mais plutôt à une simple implicitation (Recanati 1979) reconnue par le questionneur comme inhérente au genre du questionnaire et qui suppose un savoir partagé (mis en mémoire) relatif au contenu de la question posée. Nous observons alors une première série de réponses conformes aux attentes du questionnaire. En effet, ces dernières se focalisent sur X, soit la valeur axiologique et émotionnelle de la réaction à REAGIR (je, X).

Ainsi, pour être comprise, la proposition nécessite la reconstitution d’un acte et d’un actant. Ceux-ci sont manifestés dans notre exemple par l’inscription entre parenthèses et en gras de l’opération effectuée devant les attributs (Ghiglione et Blanchet 1991 : 46) telle qu’illustrée en (2) :

  • Analyse prédicative de (je réagirais)[1] « Mal »
    1. RÉAGIR (je, mal) à Axiologique négatif
      1. Plutôt (mal) : (je réagirais) « plutôt mal » à Axiologique négatif nuancé
      2. Très (mal) : (je réagirais) « très mal » à Axiologique négatif amplifié
    2. RÉAGIR (je, négativement) : (je réagirais) « négativement » à Axiologique négatif
    3. RÉAGIR (je, avec mécontentement) : (je réagirais) « avec mécontentement » à Axiologique négatif

La réponse (3) ci-dessous paraît dépasser la simple axiologie négative pour faire appel à une relation argumentative de comparaison de type ‘A comme B’ convoquant le sens commun, et à une relation énonciative de prise en charge de la proposition (affirmation par « je pense ») :

  • Analyse prédicative de (je réagirais) « Mal, comme tout le monde je pense » à Axiologique négatif + convocation du sens commun + relation énonciative. 1. REAGIR (je, mal) à Axiologique négatif
    1. COMME (1, tout le monde) à relation argumentative de comparaison de type A comme B convoquant le sens commun.
    2. PENSER (je, 2) à relation énonciative de prise en charge de l’énoncé (affirmation)

Si les réponses (2) et (3) relèvent des verbes factifs en se regroupant sous l’archilexème FAIRE, nous pouvons également observer, dans une seconde série de réponses, un glissement vers des statifs relevant des archilexèmes ÊTRE (statifs expérientiels) et AVOIR (statifs non expérientiels) (Ghiglione et al. 1990). Ce glissement est rendu possible par l’effacement de la structure syntaxique de la question relative à la proposition REAGIR (je, X). Dans les cas suivants, les verbes ÊTRE et AVOIR expriment alors un état ou une propriété du sujet de type émotionnel et non pas un fonctionnement comme auxiliaire, comme nous l’avons schématisé en (4) :

  • REAGIR (je, X) à ÊTRE (je, Y) ou AVOIR (je, Z)

La nature de la réaction questionnée en X se trouve ainsi remplacée par une focalisation sur l’attribut du sujet Y et sur une possession de nature émotionnelle Z. Même exprimée discrètement, cette modification de la structure syntaxique de la question par la réponse au questionnaire évoque bien la possibilité d’un déplacement implicite du point de vue, déplacement qui privilégie le sujet (état ou propriété) à l’action sur le monde (factif) :

(4’) Transformation implicite en statif expérientiel à ÊTRE (je, attribut)

ÊTRE (je, colère) : « je serais en colère »

 

Transformation implicite en statif non expérientiel (propriété) à AVOIR (je, propriété)   AVOIR (je, peur) : « j’aurais peur »

La question « Quel serait, selon vous, le “bon endroit” pour stocker ces déchets ? » traitée par le questionnaire nous permet de révéler d’autres significations implicites consécutives à l’effacement syntaxique lié au questionnaire. La question peut alors être décomposée selon les propositions suivantes :

  • Analyse prédicative de « Quel serait, selon vous, le “bon endroit” pour stocker ces déchets ? »
    1. BON (endroit) à valeur axiologique positive de « endroit » (lieu)
    2. ÊTRE (X, 1) à prédicat d’existence de « bon endroit » dont X est l’inconnue
    3. POUR (2, 4) à relation circonstancielle de but
    4. STOCKER (déchets nucléaires) à prédicat verbal et objet
    5. SELON (3, vous) à relation énonciative (demande de prise en charge de l’énoncé par l’énonciateur de la réponse). Selon l’attente manifestée par la question, l’énoncé de l’enquêté devrait alors permettre de résoudre l’inconnue X, autrement dit de nous indiquer quel est l’existant répondant à la définition : « bon endroit pour stocker les déchets nucléaire ». D’un point de vue syntaxique, nous constatons un effacement de cette reprise, simple implicitation liée au genre du questionnaire. Enfin, le questionné est susceptible de manifester un positionnement énonciatif en réponse à la proposition (5) de la question : SELON (3, vous).

La première série de réponses représentée en (6) présente le minimum d’effacement syntaxique : l’élément saillant privilégie le thème du « lieu » (X) en réponse au terme « endroit » présent dans l’énoncé du questionneur. Nous parlerons alors d’un effacement partiel qui limite la signification implicite aux attentes programmées par la question.

  • ÊTRE (le bon endroit, X) à X
    1. ÊTRE (le bon endroit, Mars) : (le bon endroit serait) « Mars »
    2. ÊTRE (le bon endroit, sous terre) : (le bon endroit serait) « sous terre »
    3. ÊTRE (le bon endroit, une île déserte) : (le bon endroit serait) « une île déserte »
    4. ÊTRE (le bon endroit, au fond des océans) : (le bon endroit serait) « au fond des océans »

En revanche, en (7), nous observons un glissement du statif expérientiel ÊTRE de la question vers le factif implicite STOCKER. En effet, la saillance abandonne les propriétés ÊTRE du « bon endroit » X pour satisfaire les circonstances DANS de l’action STOCKER :

  • ÊTRE (le bon endroit, X) à (STOCKER (déchets)) DANS (DES ENDROITS (X))
    1. STOCKER (déchets) à reprise implicite du verbe factif STOCKER et de l’objet « déchets »
    2. X (endroits) à focalisation implicite sur les propriétés de l’endroit de stockage
    3. DANS (1, 2) à relation circonstancielle entre STOCKER et l’endroit qualifié par l’enquêté

Ce déplacement est rendu possible par l’usage d’adjectifs :

‒ INHABITÉS (endroit) : (stocker les déchets) « dans des endroits inhabités »,

‒ DÉSERTIQUES (endroit) : (stocker les déchets) « dans des endroits désertiques », ou par l’usage d’une subordonnée modifieur du nom (Garric 2007 : 187) :

‒ OÙ IL Y A LE MOINS DE RISQUES POSSIBLES (endroit) : (stocker les déchets) « dans des endroits où il y a le moins de risques possibles »,

‒ OÙ L’ON PUISSE SUIVRE L’ÉVOLUTION DE LA TERRE (endroit) : (stocker les déchets) « dans des endroits où l’on puisse suivre l’évolution de la Terre ».

Une autre forme de ce déplacement vers le factif STOCKER se manifeste par un niveau supplémentaire d’effacement syntaxique marqué par 1) la disparition du terme « endroit » et 2) la conservation du marqueur de localisation (reprise de la préposition « dans ») :

  • ÊTRE (le bon endroit, X) à DANS (X)

DANS (espace) : « dans l’espace » à localisation

DANS (le désert de Gobi) : « dans le désert de Gobi » à localisation

Dans cette simple implicitation avec focalisation sur l’acte STOCKER, nous pouvons également trouver des manifestations du positionnement énonciatif du locuteur comme dans (9) :

  • « dans l’espace et encore »
    1. DANS (l’espace) à localisation (reprise de la question)
    2. ET (1, encore) à modalisateur de doute qui témoigne d’une certaine mise à distance de l’énonciateur vis-à-vis de son énoncé Enfin, nous trouvons des exemples typiques d’implicites pragmatiques et intentionnels destinés à provoquer le questionneur, à affirmer un point de vue polémique. Nous constatons alors comment l’effacement syntaxique total de la proposition ‘ÊTRE (le bon endroit)’ peut servir la communication d’une signification implicite intentionnelle. Dans notre cas, elle vise à manifester une négation d’une partie (ou de la totalité) de la question proposée par l’enquêteur. La série de réponses en (10) présente ainsi la négation de la possibilité même d’existence d’un « bon endroit » :
  • ÊTRE (le bon endroit, X) à NEG ÊTRE (bon endroit)

‒ NEG ÊTRE (bon endroit) : (le bon endroit serait) « aucun »

‒ NEG ÊTRE (bon endroit) : (le bon endroit serait) « nulle part »

‒ NEG ÊTRE (bon endroit) : (le bon endroit serait) « pas de bon endroit »

Enfin dans l’exemple (11), l’enquêté agit sur le statut même de « la question » en lui refusant la possibilité d’une réponse. Nous observons clairement un saut qualitatif du niveau sémantique vers le niveau pragmatique des propriétés de la question, sur laquelle l’enquêté portera implicitement un jugement de valeur.

  • ÊTRE (le bon endroit, X) à ÊTRE (énonciation de la question, Y*)

‒ ÊTRE (question, bonne) : (le bon endroit serait) « Bonne question »

[*Y désigne ici les propriétés attribuées par l’enquêté à la question de l’enquêteur]

3.Les phénomènes d’effacement thématique

La troisième partie rend compte de phénomènes d’effacement générés par la thématique initiale du questionnaire : notre objectif est de montrer comment cette thématique convoque un ensemble de représentations stéréotypiques partagées collectivement et mobilise des blocs sémantiques qui autorisent l’enquêté à procéder à des mises en suspens.

3.1. Contrainte thématique et associations sémantiques dans les réponses des enquêtés

Les contraintes pragmatiques et syntaxiques de la modalité interrogative marquant l’acte initiatif ne déterminent pas, à elles seules, le sens de la réponse : celui-ci est aussi conditionné par une contrainte thématique. « La contrainte thématique est celle de la catégorisation qui inscrit la réponse produite dans la clô ture initiée par la consigne et […] reprise par anaphore dans la question ». (Wald et al. 1991 : 68). Ainsi, les prédicats sémantiques convoqués par les réponses sont à envisager en tant que faisceau de stéréotypes contraints par la thématique initiale du questionnaire : l’enfouissement des déchets nucléaires. L’existence de ces faisceaux (ensemble ouvert mais limité) de stéréotypes (Galatanu 2007) apparaît clairement lorsque nous demandons aux enquêtés d’associer à cette thématique trois mots :

  • Le premier mot est dominé par le thème du danger (il est donné par 56 % des personnes interrogées) ; en second, c’est la pollution (22 %) qui revient avec la radioactivité (22 %).
  • Le deuxième mot est également dominé par le thème du danger (33 %), le reste est partagé entre pollution et radioactivité ou radiations.
  • Le mot no 3 ne contredit pas les données car le mot dominant est toujours le danger, puis la pollution et enfin la terre et toxique.

3.2. Blocs sémantiques et significations implicites

Ces associations sémantiques se retrouvent dans les déploiements discursifs des personnes interrogées. Nous aborderons le noyau sémantique (Galatanu 2003) des unités lexicales convoquées par les réponses comme base de calcul des potentialités illocutoires d’un énoncé. En effet, la réalisation d’un acte de langage implique deux opérations cognitives : « une opération d’association de deux ou plusieurs représentations du monde et une opération de “sélection d’un lien” entre ces représentations » (Galatanu 2002 : 97). Comme expliqué dans Anquetil (2014b), cette association peut être « déployée » dans une séquence argumentative comme (12), mais elle peut aussi être simplement évoquée par l’énonciation d’une seule des deux représentations du bloc de signification comme dans (13) ou (14) :

  • On est en démocratie. Je suis donc libre d’agir comme je le souhaite.
  • On est en démocratie ! (acte directif équivalent à Laisse-moi tranquille !)
  • On est en démocratie ! (acte expressif équivalent à C’est la chienlit !)

Cette représentation sémantique des blocs de signification permet d’expliquer les mécanismes sémanticodiscursifs (vs. pragmatico-discursifs[2]) impliqués dans la réalisation d’actes de langage dérivés qui forment un macro-acte : ces actes illocutoires s’appuient sur les traits sémantiques qui composent le noyau des entités lexicales impliquées pour mettre en œuvre un processus de dérivation illocutoire. La conclusion qui est à reconstituer dans le for intérieur de l’interlocuteur (par exemple Laisse-moi tranquille !) reste tue, mais il lui est possible d’interpréter la valeur dérivée de l’acte de langage (acte directif) en sélectionnant une des représentations du bloc de signification [DÉMOCRATIE DONC LIBERTÉ] à partir de la situation de communication et de l’environnement textuel des entités linguistiques mobilisées.

Afin de représenter les associations sémantiques impliquées dans le questionnaire, nous nous appuierons sur la théorie des blocs sémantiques (Carel 2001, 2011 ; Ducrot 2001). En quelques mots, la théorie des blocs sémantiques (dorénavant TBS) s’inscrit dans le cadre des théories dites argumentatives : l’argumentation n’est pas, dans cette perspective, une science de la persuasion ; elle « désigne un enchaînement de deux segments de discours reliés par un connecteur » (Ducrot 2001 : 22). Ce connecteur (CONN) représente les relations qui s’établissent entre deux prédicats argumentatifs et qui mettent en scène deux types de discours élémentaires :

  • les discours normatifs, par exemple PRUDENT DONC NÉGATION ACCIDENT (dans ce cas la relation établie est consécutive ; elle est représentée par DONC) ;
  • et les discours transgressifs du type PRUDENT POURTANT ACCIDENT (la relation établie est oppositive ; elle est alors représentée par POURTANT).

Dans la TBS, les mots ne sont pas décrits du point de vue de l’information qu’ils véhiculent mais de celui des enchaînements de sens qu’ils rendent possibles en discours.

Les enchaînements X CONN Y que nous pouvons dégager de notre corpus relèvent de l’argumentation externe, c’est-à-dire que le second prédicat argumentatif (Y) ne constitue pas une paraphrase de X, soit ici l’entité déchets nucléaires.

Convoquer le syntagme « déchets nucléaires », c’est donc convoquer un ensemble de prédicats argumentatifs axiologiquement négatifs tels que :

  1. DÉCHETS NUCLÉAIRES DONC DANGER
  2. DÉCHETS NUCLÉAIRES DONC POLLUTION
  3. DÉCHETS NUCLÉAIRES DONC RISQUES
  4. DÉCHETS NUCLÉAIRES DONC DÉSASTRE/CATASTROPHE/INTOXICATION
  5. DÉCHETS NUCLÉAIRES DONC NÉCESSITÉ D’ÉLOIGNEMENT (ENVOYER LOIN)

Ces blocs sémantiques sont structurels (vs. contextuels), c’est-à-dire que les prédicats argumentatifs danger ou pollution sont contenus dans la signification linguistique de la lexie déchets nucléaires. Cette structure sémantique génère des déploiements discursifs comme (15), (16), (17), (18) et (19) :

  • [Selon vous, y a-t-il des risques associés à l’enfouissement profond des déchets nucléaires ? Si oui, pouvez-vous

préciser lesquels ?] Même s’ils sont enfouis, les déchets nucléaires sont toujours radioactifs et donc toujours dangereux.

  • Le risque est que la radioactivité se propage et pollue davantage la terre.
  • Il peut y avoir des impacts sur les populations, la planète et les générations futures.
  • L’enfouissement des déchets nucléaires risque d’empirer la pollution, par ex : nappes phréatiques.
  • [Quel serait, selon vous, le “bon endroit” pour stocker ces déchets ?] Il faudrait trouver une solution pour les faire disparaître, ou peut-être les transformer de façon intelligente.

D’autres associations sémantiques mettent en place une relation transgressive. Il s’agit de l’association de DÉCHETS NUCLÉAIRES et de CONFIANCE :

  1. DÉCHETS NUCLÉAIRES POURTANT CONFIANCE (fiabilité, possibilités de traitement)

Cela passe par un détour qui pourrait être exprimé par le bloc suivant : DÉCHETS NUCLÉAIRES [DONC RISQUES] POURTANT CONFIANCE. Ce bloc sémantique se retrouve dans des énoncés comme (20) :

  • [Selon vous, y a-t-il des risques associés à l'enfouissement profond des déchets nucléaires ? Si non, pouvez-vous préciser pourquoi ?] Je considère que les scientifiques savent ce qu’ils font (...)

Tous ces blocs sémantiques (1 à 7) imposent une organisation textuelle qui dépend des relations normatives et transgressives établies entre les deux prédicats argumentatifs mis en relation. Les relations sémantiques qui

Schéma 1. Carte sémantique des relations structurant le questionnaire « enfouissement des déchets »

Il est intéressant de noter que le bloc sémantique qui domine notre corpus (DÉCHETS NUCLÉAIRES DONC DANGER/RISQUES) est dans le même temps celui qui génère le plus de phénomènes de récurrence. En effet, plus un bloc sémantique est emprunté, plus il se cristallise en langue. On retrouve d’ailleurs des cas de figement phraséologique tels que pollution des terres, de la terre, de la planète, des nappes phréatiques, ainsi que les récurrences lexicales propagation et contamination de la radioactivité.

Aussi, le bloc sémantique DÉCHETS NUCLÉAIRES DONC NÉCESSITÉ D’ÉLOIGNEMENT est à l’origine d’un faisceau de constructions phraséologiques : dans l’espace, dans un autre pays, loin des habitations, sur une île déserte, etc. Tout comme le bloc sémantique transgressif DÉCHETS NUCLÉAIRES POURTANT CONFIANCE, il nécessite un effort cognitif plus important que les autres enchaînements car les maillons inférentiels permettant de passer d’un prédicat abstrait A à un prédicat abstrait B sont plus nombreux. Les associations sémantiques qui s’opèrent dans le cas du bloc sémantique transgressif ne consistent d’ailleurs pas à invalider celles qui sont mobilisées par les blocs sémantiques normatifs ; au contraire elles les exploitent. Avoir confiance en la science, ce n’est pas nier la dangerosité des déchets nucléaires pour l’homme ; c’est croire en des possibilités de traitement.  Pour finir, il nous fallait déterminer une éventuelle influence de l’idéologie des répondants sur la convocation des blocs sémantiques observés. Les personnes qui ont répondu au questionnaire se disent plutôt pour le nucléaire dans 16 % des cas, et contre ou plutôt contre dans 81 % des cas (environ 3 % n’ont pas souhaité répondre à cette question). Les deux pôles étant représentés, nous avons pu vérifier si l’une ou l’autre de ces positions était déterminante. On constate que les blocs sémantiques dits normatifs sont « prisés » par tous. En revanche, le bloc sémantique transgressif DÉCHETS NUCLÉAIRES POURTANT CONFIANCE se déploie uniquement dans les discours des personnes qui ne se sont pas positionnées contre le nucléaire. Il est d’ailleurs peu représenté dans le discours, puisqu’il ne touche que 5 % des productions recueillies.

Conclusion

En conclusion, l’analyse linguistique des genres discursifs permet d’enrichir la représentation des formes de l’implicite qui, traditionnellement, s’incarnent dans les concepts d’« implicitation conversationnelle » et de « présupposé » (Grice 1979 ; Ducrot 1969), mais que l’on ne peut appréhender comme des procédés structurants du genre discursif. Les formes implicites qui se trouvent régies par le genre discursif dans lequel elles se déploient relèvent de deux niveaux linguistiques distincts :

  • Les premières, que nous avons désignées par les termes d’« effacements syntaxiques », sont inscrites dans la structure prédicative des énoncés et sont conditionnées par les contraintes pragmatiques et syntaxiques du genre. Elles résultent d’une triple opération cognitive : i) sélection des éléments interprétatifs pertinents pour la production de la réponse, ii) mise en saillance de ces éléments dans la réponse, iii) déplacement sémantique d’un prédicat abstrait A (attendu) vers un prédicat abstrait B (non attendu). Les récurrences linguistiques que l’on peut observer dans ce cas sont généralisables au genre « questionnaire ».
  • Les secondes, qui correspondent à ce que nous avons nommé « effacements thématiques », sont entées dans la structure sémantique des unités lexicales mobilisées et sont conditionnées par les contraintes thématiques du genre (le thème de « déchets nucléaires »). Les récurrences linguistiques que l’on peut associer à cette forme d’implicite sont locales et sont liées à la problématique propre du questionnaire.

Ces résultats, non seulement accréditent l’hypothèse selon laquelle les discours sont, au moins en partie, déterminés par le cadre énonciatif dans lequel ils se déploient, mais interrogent dans le même temps la dimension épistémologique des sciences humaines appliquées : les données issues du questionnaire peuvent-elles réellement être considérées comme objectives dès lors qu’elles sont conditionnées et orientées par le discours du chercheur ?

Références bibliographiques

ACHARD Pierre (1991) : « Une approche discursive des questionnaires : l’exemple d’une enquête pendant la guerre d’Algérie », Langage et société, n° 55, p. 5-40.

ANQUETIL Sophie (2014a) : Représentation et traitement des actes de langage indirects, Domaines linguistiques, Série Formes discursives, 2, Paris, Classiques Garnier.

ANQUETIL Sophie (2014b) : « Des valeurs modales aux valeurs illocutoires », in A.-M. Cozma, A. Bellachhab et M. Pescheux (éds.), Du sens à la signification. De la signification aux sens. Mélanges offerts à Olga Galatanu, Gramm-R, Bruxelles, Peter Lang, p. 329-343.

ANQUETIL Sophie, ELIE-DESCHAMPS Juliette & LEFEBVRE-SCODELLER Cindy (à paraître) : Autour des formes implicites, Collection « Rivages linguistiques », Rennes, Presses universitaires de Rennes.

CAREL Marion (2001) : « Argumentation interne et argumentation externe au lexique : des propriétés différentes », Langages, n° 142, p. 10-21.

CAREL Marion (2011) : L’Entrelacement argumentatif. Lexique, discours et blocs sémantiques, Paris, Honoré Champion.

DUCROT Oswald (1969) : « Présupposés et sous-entendus », Langue française, n° 4(1), p. 30-43.

DUCROT Oswald (2001) : « Critères argumentatifs et analyse lexicale », Langages, n° 142, p. 22-40.

GALATANU Olga (2002) : « La dimension axiologique de l’argumentation », in M. Carel (éd.), Les facettes du dire. Hommage à Oswald Ducrot, Paris, Kimé, p. 93-107.

GALATANU Olga (2003) : « La sémantique des possibles argumentatifs et ses enjeux pour l'analyse de discours », in M.-J. Salinero Cascante et I. I. Las Heras (éds.), El texto como encrucijada : estudios franceses y francófonos, 2, Lagrano, Espagne, p. 213-225 [http://dialnet.unirioja.es/servlet/articulo?codigo=1011551].

GALATANU Olga (2007), « Pour une approche sémantico-discursive du stéréotypage à l’interface de la sémantique théorique et de l’analyse du discours », in H. Boyer (éd.), Stéréotypage, stéréotypes : fonctionnements ordinaires et mises en scène. Perspectives interdisciplinaires, tome 4, Paris, L’Harmattan, p. 89-100.

GARRIC Nathalie (2007) : Introduction à la linguistique, Collection « HU Linguistique », Paris, Hachette.

GHIGLIONE Rodolphe & BLANCHET Alain (1991) : Analyse de contenu et contenus d’analyses, Collection « Sciences humaines », Paris, Dunod.

GHIGLIONE Rodolphe, BROMBERG Marcel., FRIEMEL Edouard, KEKENBOSCH Christiane & VERSTIGGEL

Jean-Claude (1990) : « Prédications d’état, de déclaration et d’action : essai de classification en vue d’une application en analyse de contenu », Langages, n° 100, p. 81-100.

GRICE H. Paul (1979) : « Logique et conversation », Communications, n° 30(1), p. 57-72.

GROSSMANN Francis (2012) : Le rô le de la compétence lexicale dans le processus de lecture et l’interprétation des textes, forumlecture.ch, n° 1 [http://www.forumlecture.ch/myUploadData/files/2012_1_Grossmann.pdf].

HYMES Dell (1972) : « Models of Interaction of Language and in Social Life », in J. J. Gumperz et D. Hymes (éds.), Directions in Sociolinguistics. The ethnography of communication, New-York, Holt, Rinehart et Winston, p. 35-71.

KINTSCH Walter & van DIJK Teun A. (1978) : « Toward a model of text Comprehension and Production », Psychological Review, n° 85(5), p. 363-394.

LEGALLOIS Dominique (2012) : « La colligation : autre nom de la collocation grammaticale ou autre logique de la relation mutuelle entre syntaxe et sémantique ? », Corpus, n° 11 [http://corpus.revues.org/2202].

MAINGUENEAU Dominique (1996) : Les termes clés de l’analyse du discours. Paris, Seuil.

MAINGUENEAU Dominique (2004) : « La situation d’énonciation entre langue et discours », Dix ans de S.D.U., Craiova, Editura Universitaria Craiova (Roumanie), p. 197-210.

RECANATI François (1979) : « Insinuation et sous-entendu », Communications, n° 30, p. 95-106.

RICHARD-ZAPELLA Jeannine (1990) : « Variations interrogatives dans la question de sondage », Mots, n° 23(1), p. 24-38.

SALES-WUILLEMIN Edith (1994) : « Implicites sémantiques, Implicites pragmatiques », Verbum, n° 2, p. 175-197.

SEARLE John R. (1972) : Les actes de langage. Essai de philosophie du langage, Paris, Hermann.

WALD Paul (1978) : « Clôture sémantique, universaux et terminologies de couleur », in S. Tornay (éd.), Voir et nommer les couleurs, Nanterre, Laboratoire d’Ethnologie de l’Université de Paris X.

WALD Paul, DAOUDI Abderrahim & SEFTA Kamila (1991) : « L’enchaînement question-réponse dans une enquê te sur la dénomination des couleurs », Langage et société, n° 55, p. 61-82.

Annexe

Voici les questions sur lesquelles repose notre enquête. Nous ne pouvons communiquer l’intégralité des réponses du questionnaire pour des questions de droit de propriété.

 

  1. Quels sont les trois mots qui vous viennent à l’esprit concernant l’enfouissement des déchets nucléaires ?
  2. Avez-vous déjà entendu parler du stockage des déchets nucléaires ?
    • Oui
    • Non
  3. Vous sentez-vous suffisamment informé(e) à ce sujet ?
    • Tout à fait
    • Plutôt oui
    • Plutôt non
    • Pas du tout
  4. Selon vous, y a-t-il des risques associés à l’enfouissement profond des déchets nucléaires ?
    • Oui
    • Non
  5. Pouvez-vous préciser lesquels ?
  6. Pouvez-vous préciser pourquoi ?
  7. Comment réagiriez-vous si un centre d’enfouissement était implanté près de chez vous ?
  8. Quel serait, selon vous, le “bon endroit” pour stocker ces déchets ?
  9. Quelles sont les informations les plus importantes à connaître sur ce sujet ?
  10. Quels moyens de communication seraient les plus efficaces pour cela ?
  11. Si vous deviez indiquer la présence de déchets nucléaires aux futures générations, (dans 200 ans par exemple), comment le signaleriez-vous ?
  12. S’il s’agit d’un texte, dans quelle langue le verriez-vous ?
  13. S’il s’agit d’une image, comment l’imaginez-vous ?
  14. S’il s’agit d’un son, parmi les trois exemples proposés, lequel choisiriez-vous (cliquez sur le bouton pour écouter) ?
    • Son n°1
    • Son n°2  Son n°3
  15. Dans le cas d’une suppression du nucléaire en France, que faire selon vous des déchets à traiter ?
  16. Avez-vous vécu dans un pays étranger ?
    • Oui  Non
  17. Lequel ?
  18. Pensez-vous que ce pays communique suffisamment sur l’enfouissement des déchets ?
    • Oui
    • Non
  19. Pensez-vous que la France communique suffisamment sur l’enfouissement des déchets ?
    • Oui
    • Non
  20. D’une manière générale, êtes-vous :
    • Pour le nucléaire
    • Plutôt pour
    • Plutôt contre        Contre le nucléaire
  21. Quel âge avez-vous ?
  22. Vous êtes :
    • Un homme
    • Une femme

[1] Est noté en gras dans ces exemples l’élément de la question qui est mis en saillance dans la réponse. Est noté entre parenthèses ce même élément, quand il fait l’objet d’un effacement syntaxique (non repris explicitement dans la réponse).

[2] Les mécanismes pragmatico-discursifs rendent compte de l’interprétation du sens discursif à partir des processus inférentiels s’appuyant sur les informations contextuelles, alors que les mécanismes sémantico-discursifs s’ancrent dans la signification lexicale.