Signes, Discours et Société

Revue semestrielle en sciences humaines et sociales dédiée à l'analyse des Discours

"L’affaire Kerviel" : de l’implicite dans le discours journalistique de crise en 2008

Christelle Verger-de Oliveira

ATER, Centre de Recherches Sémiotiques - EA 3648
Université de Limoges (France)
christelle.de-oliveira.aff@unilim.fr

Résumé

Nous nous intéresserons dans cet article à une stratégie de l’écriture journalistique qui a pour objectif non seulement de gérer la transmission d’une information principale, mais également de véhiculer d’autres informations potentielles relevant de références culturelles sous-jacentes dont le caractère est implicite. Nous montrerons ainsi, au travers de l’analyse d’un corpus d’écrits journalistiques concernant « l’affaire Kerviel » durant la crise de 2008, que les journalistes, par l’intermédiaire d’un processus de vulgarisation économique, utilisent l’implicite pour transmettre d’autres informations potentiellement productrices d’effets passionnels. Nous démontrerons qu’au travers de leurs écrits, les journalistes effectuent un glissement interprétatif implicite entre deux situations. Pour cela, ils ne présentent pas Jérôme Kerviel comme une individualité propre mais comme un personnage générique caractéristique d’une typologie de figures partagées socialement. Ce procédé va ainsi permettre aux journalistes de glisser de « l’être » d’une information vers un « paraître », ce qui va la recouvrir et la diluer et prendre ainsi l’apparence du réel aux yeux des lecteurs.

In this article, we will focus on a journalistic writing strategy that aims to not only manage the transmission of key information, but also to convey other potential information pertaining to underlying cultural references implicit in character. We will show, through the analysis of a corpus of journalistic writings about "the Kerviel affair" during the 2008 crisis, journalists, through a process of economic vulgarization, use the implicit to transmit other information which potentially produces an effect of concern. We will show, that through their writings, journalists carry out an implicit interpretative shift of meaning between two situations. For this, they do not show Jérôme Kerviel in his individuality but as a generic character characteristic of a typology of socially shared figures. This process enables journalists to shift from the "being" of information to a "seeming", covering and diluting it thus taking on the appearance of being real to the readers.

Mots clés

implicite, véridiction, écriture journalistique, vulgarisation, crise, affaire Kerviel implicit, veridiction, journalistic writing, outreach, crisis, Kerviel affair

Introduction

Durant la crise financière de 2008, la vulgarisation de certains phénomènes relevant de la science économique s’est imposée à notre quotidien par l’intermédiaire de l’écriture journalistique. Elle devient, pour le journaliste, un impératif consistant à comprendre et interpréter les faits économiques à l’intérieur de leur cadre institutionnel, puis à les traduire dans un discours accessible aux non-spécialistes. La vulgarisation apparaît ainsi comme une forme de transposition entre deux types de discours : un discours spécialisé et un discours commun. Ici, « le discours spécialisé se comprend par rapport au discours ordinaire comme un discours contraint par une situation d’énonciation particulière, non spontanée, qui suppose la transmission de connaissances théoriques ou pratiques ; aussi désigne-t-on souvent les discours scientifiques et techniques comme les représentants prototypiques de cette catégorie » (Charaudeau et Maingueneau 2002 : 540). Par ce procédé, les journalistes visent la diffusion de connaissances expertes à travers un discours pouvant véhiculer non seulement des informations précises, mais aussi adaptées aux connaissances supposées du public visé. Cette activité de vulgarisation fera alors appel à des schémas préconstruits, c’est-à-dire à des connaissances sous-tendant les inférences nécessaires pour donner une valeur aux éléments implicites contenus dans le discours. Ceux-ci sont partagés par une communauté linguistique et leur permettent de choisir le parcours interprétatif à emprunter pour accéder au sens en contexte.

Ce processus fait partie intégrante d’une stratégie plus large, celle de l’écriture journalistique, dont l’objectif est, non seulement de gérer la transmission de l’information principale, mais également de transmettre des informations relevant de références culturelles sous-jacentes dont le caractère est implicite. L’implicite sera ici conçu selon la définition de Greimas :

« Si l’on considère que l’explicite constitue la partie manifestée de l’énoncé, l’implicite correspond à la partie non manifestée, mais directement impliquée par l’énoncé produit.[…] Du point de vue sémiotique, on ne peut parler de l’implicite que dans la mesure où l’on postule en même temps l’existence d’une relation, d’une référence, qui lie un élément quelconque de l’énoncé manifesté à celui qui se trouve en dehors de lui, mais qu’il contient virtuellement ou actuellement et qui est susceptible, de ce fait, d’être réalisé à l’aide d’une paraphrase (ou d’un complément d’information). » (Greimas et Courtès 1989 : 183)

L’analyse d’un corpus journalistique concernant « l’affaire Kerviel » en 2008 nous permettra de montrer que ce discours de vulgarisation économique sur les événements de la crise favorise non seulement l’utilisation de procédés implicites par les journalistes, mais aussi la production d’actes perlocutoires, le discours devenant en effet potentiellement producteur d’effets passionnels.

1.  Corpus d’étude et contexte d’énonciation

Notre analyse vise à mettre en évidence les procédés narratifs implicites utilisés par les journalistes pour renforcer ou générer un effet passionnel par rapport à un événement. Pour cela, nous analyserons des articles sur « l’affaire Kerviel » parus du 26 janvier au 1er février 2008 dans des hebdomadaires grands publics (Le Nouvel Observateur, l’Express et Valeurs Actuelles) ainsi qu’à l’intérieur de deux quotidiens (Le Monde et le Figaro). Notre choix s’est porté sur ces journaux représentatifs d’organes de presse importants car ils bénéficient à la fois de notoriété et de crédibilité auprès de leur lectorat. L’orientation politique des journaux n’a pas été prise en considération, mais, pour des raisons de représentativité du lectorat, nous avons sélectionné les articles dans des journaux ayant des lignes éditoriales d’orientations différentes.

Ces articles sont parus en janvier 2008. Kerviel investit alors sans autorisation plusieurs milliards appartenant à la banque Société Générale. Selon ses propres dires, il parvient à dissimuler cet investissement à sa hiérarchie misant globalement sur la hausse du marché. Le marché s’effondrant brutalement à cause de la crise, la fraude de Kerviel est malgré tout découverte et la banque est obligée de vendre ses positions pour limiter les pertes financières qui sont considérables. Le jeudi 24 janvier au matin, une fois toutes les positions liquidées, les dirigeants de la banque informent les journalistes de l’ensemble des pertes récentes, tant celles liées à la fraude que celles dues à la dépréciation de créances liée à la crise des subprimes et déposent une plainte contre Kerviel.

2.  Discours journalistique et vulgarisation de l’information

La langue de l’économie apparaît comme un lexique spécialisé qui s’organise à l’intérieur d’un certain type de discours. En effet, elle se distingue non pas au moyen de règles spécifiques, mais par la répétition de certains phénomènes. Une première spécificité de la langue de l’économie réside dans l’emploi d’une terminologie distinctive qui lui est propre. La seconde réside dans le degré de technicité d’une science sociale fortement formalisée et mathématisée. Le discours de vulgarisation de la science économique réalisée par les journalistes correspond donc à une situation de communication spécifique à cette pratique.

2.1.  Le contrat de communication des discours médiatiques

Dans la presse écrite, la distanciation physique entre énonciateur et énonciataire implique une activité de conceptualisation beaucoup plus analytique que dans l’oralité. En effet, le temps de l’évènement, le temps de l’écriture, le temps de production et le temps de lecture se succèdent et ne coexistent jamais. La construction du sens se réalise ainsi selon un contrat de communication entre le journaliste-énonciateur et le lecteur-énonciataire, comme l’illustre le schéma ci-dessous repris à Charaudeau (2005 : 94) :

 Schéma 1. Le contrat de communication entre le journaliste-énonciateur et le lecteur-énonciataire

Pour les journalistes, le processus de transformation a pour objectif de faire passer un évènement donné d’un état brut à un état médiatiquement construit. Ce processus de transformation se situe sous la dépendance du processus de transaction. En d’autres termes, le journaliste construit l’énonciation de l’événement en fonction de la représentation qu’il se fait de la réception et de l’interprétation par son lecteur. L’activité de vulgarisation s’effectue à l’intérieur de ce processus.

2.2.  La transmission du savoir

Reste à comprendre comment se transmet le savoir entre l’énonciateur et l’énonciataire et à appréhender le décalage entre le savoir transmis à l’énonciataire et celui dont dispose le sujet de l’énonciation. En effet, « le savoir devient un enjeu possible pour les quêtes narratives, et pour les stratégies énonciatives, justement parce qu’il ne se confond pas avec le message qui fait l’objet d’une énonciation, ni même avec le contenu de l’énoncé » (Fontanille 1987 : 9).

En tant qu’objets sémiotiques, les énoncés produits par les journalistes se déploient selon trois dimensions (Fontanille 1989 : 7) :

    pragmatique : cet objet a une existence à la fois concrète, mesurable et transmissible ;        cognitive : il transmet et manipule du savoir ;        passionnelle : il est aussi un objet affectif.

Cette dernière dimension dépend en partie de l’intentionnalité de l’énonciateur. En l’occurrence, l’intentionnalité du journaliste-énonciateur, sa « visée du monde » (Greimas et Courtès 1993 : 127), dépend de son appartenance à l’équipe de rédaction d’un journal ainsi qu’aux lois régissant le support dans lequel il écrit. En effet, l’orientation économico-politique des journaux, les contraintes spatio-temporelles du support et l’impératif de la presse à répondre aux attentes d’un lectorat participent à la formation d’opinions et de savoirs partagés.

Si l’on se place du côté du destinataire-récepteur, la vulgarisation d’une information peut être envisagée comme le résultat de l’acquisition d’une nouvelle information, d’ordre général et issue d’un savoir scientifique provenant d’un domaine de spécialité. Dans ce cas, l’information doit répondre aux attentes du destinataire et lui permettre d’élaborer une appréciation sur l’information transmise. Les énonciateurs de diverses instances journalistiques, qui adhérent à la ligne éditoriale du journal auquel ils appartiennent, peuvent d’ailleurs avoir une opinion divergente par rapport à une même information. En voici un exemple portant sur l’origine des mesures issues du libéralisme ayant permis à Kerviel d’opérer cette fraude :

  • Les transactions financières représentent désormais plus de vingt fois la totalité de la richesse produite dans le monde. Avec les fameux “produits dérivés”, on est entré dans la quatrième dimension de l’économie. Par on ne sait quelle aberration, ces instruments conçus au départ pour sécuriser les échanges sont devenus en eux-mêmes des facteurs de risque. (Le Nouvel Observateur 31/01/2008)
  • Le libéralisme reste, malgré ses défauts identifiés et maîtrisables, le meilleur moyen de sortir la France du déclin né d’une économie pétrifiée par sa tutelle étatique. (Le Figaro 01/02/2008)
  • Dans le capitalisme financier, où l’argent ne sert qu’à faire de l’argent, les profits colossaux chiffonnent l’éthique, mais les pertes abyssales, elles, soulèvent carrément le cœur. Il est temps d’en finir avec l’adoration d’un veau d’or qui a des pieds d’argile et avec l’opacité d’un système qui habille son incurie d’une idéologie dévoyée : le libéralisme n’est pas l’anomie, il n’y a pas de jeu sans règles. (L’Express 31/01/2008) La vulgarisation des phénomènes économiques a pour objectif de permettre au lecteur de s’approprier certaines compétences économiques nécessaires pour comprendre et évaluer un événement présenté. Néanmoins, elle n’a pas pour vocation de transmettre un savoir scientifique intégral. Cette acception du terme de « vulgarisation » rejoint donc la définition de Jeanneret (1994 : 8) : elle correspond à une façon « de traiter les textes de communication scientifique comme actualisation d’une fonction sociale ».

Dans cette perspective, la question de la pertinence et de l’efficacité de l’activité journalistique en matière de vulgarisation de l’information ne se pose pas en termes de pertes potentielles de savoir économique, mais plutôt en termes de degré d’accessibilité à l’événement réel de crise. L’explicitation approximative des différents termes issus du vocabulaire scientifique économique est très probablement déterminée par la volonté de rendre accessible l’événement en cours. Celle-ci ne correspond cependant pas à une volonté de le rendre compétent afin qu’il puisse évaluer par lui-même la réalité économique de l’événement décrit. Dans les extraits (4) et (5), les journalistes présentent des faits économiques très généraux pour caractériser cet événement particulier : ils mobilisent en effet des syntagmes nominaux tels que « chaque opération », « la plupart du temps », ou « toute l’histoire de la finance depuis plus de trois siècles ».

  • Chaque opération, un deal dans le jargon des marchés, réalisée avec une contrepartie bancaire, donne lieu, la plupart du temps, à l’envoi et à la réception d’une confirmation ainsi qu’à un paiement ou une réception d’un dépôt de garantie, l’appel de marge, réévalué quotidiennement en fonction des cours. (Valeurs Actuelles 01/02/2008)
  • Toute l’histoire de la finance depuis trois siècles est celle de l’invention et du développement de produits de plus en plus sophistiqués, jusqu’à engendrer une nouvelle sphère d’activité économique, purement immatérielle, dont la croissance n’est limitée que par la vitesse, quasiment infinie, de circulation des capitaux. (Le Nouvel Observateur 31/01/2008)
  • Seule une correction de ces mécanismes peut espérer réconcilier les gens avec le libre marché et la mondialisation. (Le Figaro 01/02/2008)
  • Si l’impéritie cache des malversations, c’est un nouveau scandale, mais si elle n’est qu’un gigantesque court-circuit, c’est pire : un système à ce point vulnérable devrait empêcher de dormir tout usager de toute banque, des petits porteurs aux grands comptes ! (L’Express 31/01/2008)

Dans les extraits (6) et (7), les journalistes ne permettent pas au lecteur d’exercer son libre arbitre par rapport à l’interprétation de cet événement dans son contexte économique. Tout en restant généralistes (« ces mécanismes », « les gens », « un système », « tout usager de toute banque »), ils orientent d’emblée son parcours interprétatif par l’utilisation de termes fortement dysphoriques tels que « une correction de ces mécanismes », « peut espérer réconcilier », « cache des malversations », « un nouveau scandale », « un gigantesque court-circuit », « à ce point vulnérable », ou « empêcher de dormir ».

Ainsi, dans le cas de la crise, en 2008, nous ne sommes pas dans un contexte de véritable vulgarisation de la science économique mais dans un contexte de diffusion de l’information permettant au lecteur d’enrichir son bagage lexical. Cet enrichissement demeure tout de même aléatoire puisqu’il n’a pas véritablement accès aux données nécessaires pour comprendre l’information présentée.

Ainsi, cette activité de vulgarisation fait partie intégrante de la stratégie de l’écriture journalistique et favorise la mise en place de procédés implicites notamment en ce qui concerne les informations diffusées sur Kerviel dans sa personne et ses actes, à l’intérieur de ces articles.

3.  Kerviel : de l’individualité à la généralité

3.1.L’« être » de Kerviel

Kerviel étant l’unique protagoniste de cet événement, les journalistes s’attachent d’entrée de jeu, avant la présentation des faits, à une rapide présentation de sa personnalité.

  • À Paris, ses collègues confirment le profil d’une personnalité effacée. “Il parle peu, répond souvent par ‘oui’, ‘non’ aux questions”, commente l’un d’eux. Cet ancien technicien des “back-office”, ces centres de traitement informatiques de la banque, promu par la suite trader, semblait absorbé par son travail, dans un monde à part. (Le Monde 26/01/2008)

Dans cet extrait, la personnalité de Kerviel nous est présentée comme « effacée », il communique peu, il semblait comme « dans un monde à part ». L’individuation de cet actant apparaît floue et il est, de ce fait, impossible de lui attribuer des caractéristiques bien définies. Les journalistes identifient ainsi la personnalité de Kerviel non pas dans les traits spécifiques de son individualité mais au travers de traits génériques que le lecteur va pouvoir reconnaître instantanément.

  • Ce jeune breton de 31 ans, aux faux airs de Tom Cruise dans le film Top Gun, était trader junior sur le marché des futures. (Valeurs Actuelles 01/02/2008)
  • Mais c’est bien le fantôme de Law qui revient hanter les salles de marché et la tête des actionnaires, au moment où l’on découvre, incrédule, qu’il a suffi du coup de folie d’un subalterne et de la défaillance des organes de contrôle pour que s’évapore en quelques heures l’équivalent du budget annuel du RMI. (Le Nouvel Observateur 31/01/2008)
  • Jérôme Kerviel, 31 ans, trader à la Société Générale, en est-il le nouveau Nick Leeson, ce goldenboy à l’origine de la faillite de la banque britannique Barings en 1995 ? (Le Monde 26/01/2008)

L’extrait (9) désigne un personnage de fiction issu d’un film des années 1980 : un pilote d’avion de chasse, doué mais insubordonné et aimant prendre un maximum de risques en vol. Les extraits (10) et (11) font référence à des personnages réels ayant un lien avec la sphère financière. John Law est un banquier et économiste écossais du XVIIIe siècle, inventeur du papier monnaie et considéré comme le père de la finance moderne. Nick Leeson est un contemporain de Kerviel : trader, il a ruiné une banque en 1995 du fait de ses manipulations boursières et comptables. Ces trois personnages partagent les traits sémantiques communs d’allier un savoir-faire professionnel reconnu (niveau de l’être) à un goût immodéré pour la prise de risques (niveau du faire). Ces personnages opiniâtres vont jusqu’au bout de leur action, même si celle-ci comporte de nombreux risques au niveau de la persistance du procès.

Par cette présentation, Kerviel devient potentialisé (Fontanille 1999) : le savoir relatif à la personne de Kerviel ne constitue pas l’objet même de la transmission ; ce sont des figures socialement partagées qui sont privilégiées. On ne parle plus de Jérôme Kerviel mais de Tom Cruise, John Law et Nick Leeson. La présence de traits communs chez ces trois personnages est actualisée par le contexte de crise de cet événement et s’étend sur Kerviel par un processus d’assimilation (Rastier 2001). Ainsi par l’actualisation d’un ou de plusieurs sèmes communs, ce processus permet de réduire le contraste sémantique qu’il existe entre l’« être » et le « faire » de ces quatre personnages et de les faire apparaître comme ayant des caractéristiques semblables aux yeux du grand public. De même dans les exemples métaphoriques suivants :

  • Comme la Blanquette d’Alphonse Daudet, il voulut aller voir là-haut, sur les cimes des marchés financiers, si l’air était plus pur, et le loup spéculatif le mangea. (L’Express 31/01/2008)
  • À la crise américaine des subprimes, ces crédits hypothécaires à risques qui ont infecté des circuits financiers européens, vient s’ajouter la perte de 4,9 milliards d’euros pour la Société Générale, victime de l’appétit d’un de ses jeunes loups ayant rompu sa laisse. (Le Figaro 01/02/2008)

Dans ces deux extraits, l’être humain Jérôme Kerviel est remplacé par des expressions sociolectales où l’animal remplace l’homme[1] : « la Blanquette d’Alphonse Daudet », « l’appétit d’un jeune loup ayant rompu sa laisse ». Le savoir relatif à « l’être » de Kerviel est relégué en arrière-plan. L’implicite se situe donc dans la perte d’individualité de Kerviel au profit de sèmes communs à différents modèles partagés socialement. Les journalistes exploitent ainsi la fonction perlocutoire du discours consistant à expliquer, légitimer et faire partager un point de vue et à éliminer les discours concurrents (Charaudeau et Maingueneau 2002 : 429). Ils posent ainsi un voile sur la réalité de Kerviel et donnent une légitimité à leur discours en le caractérisant comme un personnage. L’implicite permet ainsi d’induire une subjectivité de type interprétatif dans leur discours, car

« dénommer, c’est choisir au sein d’un paradigme dénominatif ; c’est faire “tomber sous le sens”, c’est orienter dans une certaine direction analytique, l’objet référentiel ; c’est abstraire et généraliser, c’est classifier et sélectionner : l’opération dénominative, qu’elle s’effectue sous la forme d’un mot ou d’une périphrase (c’est-à-dire qu’elle prédique implicitement ou explicitement sur l’objet dénoté), n’est donc jamais innocente, et toute désignation est nécessairement “tendancieuse” » (Kerbrat-Orecchioni 1980 : 126).

Du point de vue des modalités véridictoires (l’« être » modélisant l’« être ») qui opposent « être » et « paraître »

(Greimas et Courtès 1993 : 419), l’« être » de l’information apparaît comme le savoir maximal possédé par le journaliste-énonciateur chargé de transmettre l’information. Le « paraître » de l’information représente, quant à lui, les savoirs particuliers possédés par les sujets cognitifs autres que l’énonciateur, c’est-à-dire tous les lecteurs potentiels. « Ainsi la véridiction, fondée sur la contrariété entre le “savoir maximum possible” et les “savoirs particuliers” repose sur un décalage entre le savoir de l’énonciateur et le savoir d’un sujet cognitif, décalage produit, par définition, par un débrayage cognitif » (Greimas et Courtès 1993 : 67).

Par ce procédé, les journalistes influencent le jugement axiologique du lecteur, orientant ainsi « l’être » de Kerviel vers un « paraître ». Le présenter implicitement, par assimilation à une classe générale socialement identifiée et impliquant des personnalités intelligentes ayant « le goût du risque » génère un effet passionnel de méfiance chez le lecteur par rapport à la personne de Kerviel, sans même avoir connaissance des faits. En tant que modélisation de l’être (par opposition aux modélisations du faire dans les parcours narratifs de l’action), la passion transforme des tensions et obéit aux schémas tensifs car elle module l’intensité et la quantité de l’affect.

« Chaque effet de la présence sensible associe donc pour être justement qualifié de “présence”, un certain degré d’intensité et une certaine position ou quantité dans l’étendue. La présence conjugue en somme des forces d’une part et des positions et quantités d’autre part. […] le corps du sujet devient la forme même du rapport sémiotique, et le phénomène ainsi schématisé par l’acte sémiotique est doté d’un domaine intérieur (l’énergie) et d’un domaine extérieur (l’étendue) » (Fontanille 1999 : 71).

L’affect, ou la phorie, devient ainsi plus ou moins intense et se polarise dans les valeurs axiologiques de l’euphorie et de la dysphorie. L’étendue concerne le sujet et son identité, l’objet de valeur et son rapport avec une norme, ainsi que le déploiement spatio-temporel, notamment la distance, la durée, et le nombre d’occurrences (Fontanille 1999 : 278).

3.2.  Le « faire » de Kerviel

Nous remarquons ensuite que, dans la présentation des faits concernant Kerviel, le même procédé est utilisé.

  • Arbitragiste, il voulait être un trader d’exception, il s’est progressivement mué en parieur... (Valeurs Actuelles 01/02/2008)
  • Tel un joueur de bonneteau à un coin de rue, Jérôme Kerviel faisait disparaître les opérations fictives avant des contrôles pour les faire réapparaître ensuite. (Valeurs Actuelles 01/02/2008)
  • Le sinistre de la Générale est un rappel à l’ordre, ou au simple bon sens : une banque n’est pas un casino. (Le Nouvel Observateur 31/01/2008)
  • Bref, poker menteur ou roulette russe, l’histoire finit mal quand on prend le capitalisme pour un casino. (L’Express 31/01/2008)

Cette présentation du « faire » de Kerviel, autrement dit des actions mises en œuvre dans le cadre de sa pratique professionnelle, est occultée au profit de figures socialement partagées caractérisant des pratiques individuelles et personnelles. On ne décrit plus l’activité professionnelle de Jérôme Kerviel en tant que trader dans une sphère collective socialement normée. En effet, le processus d’assimilation permet de l’identifier à des pratiques socialement normées d’une sphère sociale individuelle appartenant aux loisirs : celles du jeu, que l’on retrouve dans les termes « parieur », « bonneteau », « casino », « poker menteur », « roulette russe ». Dans ces exemples, le procédé implicite consiste à éviter la diffusion d’informations sur le « faire » réel de Kerviel au profit d’un glissement vers un « faire » potentiel socialement partagé : les journalistes assimilent des valeurs correspondant à des pratiques de loisirs à celles qui caractérisent une pratique professionnelle. L’incompatibilité qui existe entre les normes sociales régissant ces pratiques provoque une non-acceptabilité par le lecteur.

Les journalistes mettent en œuvre ce procédé pour conforter le jugement négatif du « faire » de Kerviel par le grand public. Ce jugement est d’autant plus négatif que, même dans une sphère individuelle, cette pratique du jeu est contraire à la notion d’épargne, fondatrice du bon fonctionnement de notre système économique. En convoquant ces schèmes socialement préconstruits, les journalistes investissent la dimension perlocutoire du discours, en cherchant à choquer l’opinion et à générer chez les lecteurs un jugement axiologique fortement dysphorique par rapport à ses actes. En effet, Kerviel n’a pas réalisé cette fraude en investissant des capitaux personnels mais en investissant des capitaux venant des fonds propres d’une banque. Non seulement ces avoirs ne lui appartenaient pas mais il avait, par sa responsabilité professionnelle, le devoir de les gérer et de les faire fructifier. Les fonds propres de cette banque – ce qui a constitué l’ensemble des pertes – étaient, entre autres, la propriété de particuliers, potentiellement lecteurs de ces articles.

  • C’est aussi – et de plus en plus – une salle de jeu où des jongleurs d’algorithmes achètent des valeurs qu’ils ne connaissent pas avec un argent qu’ils n’ont pas, à seule fin d’optimiser les gains de la société – et leur propre bonus de fin d’année. (Le Nouvel Observateur 31/01/2008)
  • Ses tricheries sont celles d’un flambeur jonglant dans le virtuel avec l’argent des autres. (Le Figaro 01/02/2008)
  • Les salles de marché, où s’agitent les clones fébriles de Jérôme Kerviel, ont « déréalisé » l’économie, transformée en jeu vidéo. Mais le problème avec le virtuel, c’est que le retour au réel fait toujours aussi mal. (L’Express 31/01/2008)

Dans les extraits (18) et (19) le procédé linguistique utilisé est la métaphore de la figure du « jongleur », il s’agit d’une typologie de personnages représentatifs de celui qui joue et prend des risques. Dans (20), l’utilisation du terme « clones fébriles » nous renvoie à l’idée d’un « type Kerviel » qui se serait constitué dans la culture ; non pas par Jérôme Kerviel dans son individualité, mais un Kerviel parmi d’autres strictement semblables. Ici apparaît également, dans l’expression « le virtuel, c’est que le retour au réel », un jeu intéressant entre réel et virtuel qui met en évidence le décalage entre réalité et possibilités créatives étudié dans ce corpus.

Au travers de leurs écrits par rapport à cet événement, les journalistes effectuent donc un glissement interprétatif implicite entre deux situations afin de générer un effet passionnel de trahison chez leurs lecteurs. Pour cela, ils ne considèrent pas Kerviel comme une individualité propre mais comme un personnage générique caractéristique d’une typologie de figures partagées socialement. De plus, ils comparent à une pratique relevant du domaine du loisir et du divertissement une situation de fraude pratiquée dans un contexte professionnel et réalisée à l’aide de compétences nécessitant une grande expertise dans le domaine concerné. Au niveau de la véridiction, se déploie ainsi une approche par connotation entre « le langage en tant que manifestation et l’immanence qu’elle manifeste […] : le langage constitue un écran mensonger, destiné à cacher une réalité et une vérité sous-jacente » (Greimas et Courtès 1993 : 418).

Conclusion

Pour générer de l’implicite, les journalistes mettent en œuvre un processus de vulgarisation qui fonctionne comme une scène énonciative spécifique destinée à communiquer une connaissance d’expert à des non-spécialistes. Pour cela, ils font appel à un savoir culturel commun, garant de l’accès au sens en contexte.

Au travers de notre analyse, nous avons vu que ce savoir culturel commun est utilisé par les journalistes dans le but d’orienter implicitement le parcours interprétatif du lecteur par rapport à un événement donné. En faisant appel à des personnages ou à des situations archétypales au lieu de décrire une individualité et une situation singulière, les journalistes glissent de « l’être » d’une information vers un « paraître » qui la recouvre et la dilue tout en prenant l’apparence du réel aux yeux des lecteurs.

Références bibliographiques

CHARAUDEAU Patrick & MAINGUENEAU Dominique (2002) : Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Seuil.

CHARAUDEAU Patrick & Institut National de l’Audiovisuel (2005) : Les médias et l’information : l’impossible transparence du discours, Bruxelles/Bry-sur-Marne, De Boeck/INA.

FONTANILLE Jacques (1987) : Le savoir partagé : sémiotique et théorie de la connaissance chez Marcel Proust, Paris/Amsterdam/Philadelphia, Hadès/Benjamins.

FONTANILLE Jacques (1989) : Les Espaces subjectifs : introduction à la sémiotique de l’observateur discourspeinture-cinéma, Paris, Hachette.

FONTANILLE Jacques (1999) : Sémiotique du discours, Limoges, PULIM.

GREIMAS Algirdas-Julien & COURTÈS Joseph (1989) : Sémiotique : dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Nouveau tirage, Paris, Classiques Hachette.

JEANNERET Yves (1994) : Écrire la science : formes et enjeux de la vulgarisation, Paris, P.U.F.

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RASTIER François (2001) : Arts et sciences du texte, Paris, P.U.F.

Corpus :

Le Figaro. 01.02.2008. « Le libéralisme dénaturé ».

Le Monde. 26.01.2008. « Profil : Jérôme Kerviel ».

L’Express. 31.01.2008. « Triste Trader ».

Valeurs Actuelles. 01.02.2008. « Les dérives d’un trader ».

Le Nouvel Observateur. 31.01.2008. « Le fantôme de Law »

[1] Nous entendons ici le sociolecte comme « le faire sémiotique d’un acteur individuel dans ses relations avec la stratification sociale » (Greimas et Courtès 1993 : 354).